‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 36 sur 124 · L'IMAGINATION · texte numérisé non relu

L'IMAGINATION

En mainte page de son Journal, Renard a affirmé son manque d'imagination. Tantôt il se borne à le constater (1) ; tantôt il en cherche la cause, qu'il attribue à son habitude de l'observation (2), ou à son horreur du mensonge (3). Qu'en faut-il penser? Renard était-il pourvu, mal pourvu, dépourvu d'imagination ? La réponse dépend du sens que l’on donne au mot. On entend généralement par « imagination », en littérature, la faculté d'inventer une intrigue bien nourrie de péripéties, avec une tendance au compliqué, au dramatique, ou à l'étrange. En ce sens, Corneille, Balzac, avaient de l'imagination. Renard en avait-il ? La lecture des Cloportes pourrait le faire croire. Bien que le sujet s’y prêtàt peu, l'accouchement dans le jardin, l'infanticide et l’invraisemblable suicide de Françoise semblent bien des produits inégalement heureux de cette « maîtresse « d'erreur et de fausseté. »

Mais, dès L'Ecornifleur, cette sorte d'imagination fait défaut à Renard : « Je suis arrivé à la 150° « page de mon Æcornifleur », déclare-t-il, « et je ne

(1) « Je ne peux pas faire le moindre effort d'imagination : elle ne soulèverait pas une paille. » J. p. 537.

(2) « L'imagination d’un observateur s’atrophie : c’est un organe inutile. » J. p. 808.

(3) « L'horreur que j'ai du mensonge m'a tué l’imagination. ». J. p. 1310.

« Le naturel, c’est l'amour de la vérité, l'imagination est, en tout, une odieuse corruptrice. » J. p. 1487.

« L'imagination égare. » J. p. 1544.

« trouve plus rien à dire, mais là, rien du tout, comme « si mes personnages étaient morts » (1). Renard constate encore ce manque d'invention en 1897 (2). Il semble alors faire de nécessité vertu et, renard ayant la queue coupée, dire du mal de cet « organe inutile » (3). De temps à autre, son ami Tristan Bernard cherche à l'entraîner par les aimables sentiers de la fantaisie. Renard se défend, et parfois, pourtant, se laisse séduire : « Au « fond » dit-il, « j'ai beaucoup d'imagination. Je l'ai tou- « jours refoulée » (4). Mais on le sent peu convaincu. A la refouler, il ne dut pas avoir grand’peme, La fréquence avec laquelle il en parle, les termes qu'il emploie (5), témoignent presque toujours un peu de dépit de n'en pas, ou de n’en plus, ou de n'en pas plus avoir.

Je crois que Renard a approché de bien près la vérité le jour où 1l a écrit : « Je n’ai qu'une imagination rétrograde. Je n’imagine que le passé (6). Dans L’Ecornifleur, en effet, et même dans Poil de Carotte, la part de l'imagination « déformatrice » est assez grande. Jules Renard trouvait dans son passé un point de départ. Sa sensibilité poussait au premier plan les traits,

(5) Voir particulièrement J. jp. 630, 1456, 1540 et cette vue ingénieuse : « Il n’y a que la vérité qui varie. Notre imagji- «nation se répète toujours. » J. p. 843.

(6) J. p. 508, ou encore : « Mon imagination, c’est ma mé- « moire. » J. p. 712.

les sentiments exceptionnels, les souffrances et les attitudes passagères, avec lesquels il composait son personnage (1).

L'art, suivant sa formule, poussait « un peu du « doigt la vérité » (2). Poil de Carotte, L'Ecornifleur sont donc en partie des produits de l'imagination travaillant sur les données de la mémoire.

Parfois aussi, c'était une aventure récemment vécue qui, sur-le-champ, mettait en branle l'imagination de Renard. Il est bien probable que la minute émouvante racontée dans Le Martin-pêcheur (3) a été rêvée par Renard éveillé à l'occasion d’une petite aventure réelle, mais moins poétique, notée dans le Journal : « La na- « ture a d’humiliantes façons de se défier de nous. Com- « me Je reste immobile près d’un arbre, un oiseau vient « se poser sur une branche, sous mon nez. J'en suis « fier. Il me regarde. Tout à coup, il s'aperçoit que c'est « un homme : il file bien ! » (4) Ainsi la littérature était une revanche, une rectification de sa vie.

Dans les récits de La Lanterne sourde, des Coguecigrues, des Bucoliques, l'imagination a fort peu de part : un vieux paysan mange des pommes de terre (5) ;

(1) « Tel petit chagrin, telle petite jouissance de l'enfant, « démesurément grossis par une exquise sensibilité, devien- « nent plus tard dans l’homme adulte, même à son insu, le « principe d’une œuvre d'art. » Baudelaire. Œuvres complètes. Calmann-Lévy. s. d. Tome IV, p. 317. (Les paradis artificiels).

(3) « Comme je tenais ma perche de ligne tendue, un « martin-pêcheur est venu s’y poser... » H. nat. p. 64.

(5) Lant. s. jp. 86 et 87.

un poète dit un sonnet (1) ; un maçon travaille (2). C'est tout, Renard n’a pas eu à se défendre, à se débattre comme Balzac contre les fantômes puissants d’une imagination créatrice. Il a toujours besoin d’une excitation.

On peut signaler cependant une forme curieuse de son imagination : il aime à décevoir l'attente du lecteur. Dans Coquecigrues, par exemple, Le bateau à vapeur qui provoque la jalousie des Bornet n'était qu'une illusion et Le bouchon dont on craint l'explosion « sort « comme un soupir de digestion, se couche sur le côté, « au bord du goulot, paresseusement » (3). Dans Bucoliques, Le chien déchaîné (4) ne mange personne. Il est doux comme un mouton. Dans les Histoires Naturelles, « Le laureau fameux... qui pourrait lancer son homme « au ciel... ne s'est mis debout que pour remuer, par « lassitude, comme on s’étire » (5). Mais plus Renard écrit, plus dans son œuvre, l'invention, si légère qu'ait toujours été sa part, fait place à la vie toute pure. On pourra constater cette décantation en comparant Les Cloportes à Ragotte.

Et c’est précisément dans ce dernier livre qu'au sens lamartinien du mot (6), Renard a montré la plus belle imagination, celle qui déforme le moins. Mais cette imagination-là rejoint la vie. Elle n’est autre chose que l’art d'observer et de rendre. Renard l’a très bien vu, et très bien exprimé : « — Oui, je crée de la vérité nou- « velle. Sans ma faculté de la voir, elle restait chose « morte, Car, l'observation, c'est de l'invention » (7;.

1) Coq p. 122 et suiv.

) Buc. p. 68 et 69. | ‘ ) Coq. p. 42 et suiv. ; p. 84 et suiv.

) Buc. p. 74 et suiv.

5) H. nat. p. 25 et suiv.

6) Voir p. 221.

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