‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 37 sur 124 · L'OBSERVATION. L'OEIL. L'OREILLE · texte numérisé non relu

L'OBSERVATION. L'OEIL. L'OREILLE

On n'est pas surpris de constater que Renard avoue son manque d'imagination. On l’est un peu lorsqu'on lit dans le Journal qu'il n’était pas observateur (1). Mais il nous explique lui-même ce qu'il entendait, ce que nous devons entendre par là. C’est simplement qu'il ne pratiquait pas l'observation volontaire, qu'il n'aimait pas observer pour observer, et que, lorsqu'il le faisait, il voyait mal. Mais quand il se contentait de vivre, sans souci d'observateur, les images de la vie se levaient ensuite d’elles-mêmes dans sa mémoire (2) Renard pratiquait donc, si l’on veut, l'observation passive, la meil-

(1) « Je n'ai pas le sang-froid de l'observateur indifférent. » J. p. 1297. — « Je ne suis, de ma nature, ni observateur, ni « ironiste. Je vois mal... » J. p. 1455. — « Non seulement je « ne suis pas observateur, mais j'ai peur d'observer... » J. p. 1456. — « Me traite-t-on assez d’observateur ! Et rien ne « m'ennuie autant que d’observer. J'ai la timidité de voir. « Chaque nouvelle relation m'effraie. On me dirait : « Allez « à droite, et vous rencontrerez un beau type d'humanité », « que je ne me dérangerais pas de mon chemin. » J. p. 421 et aussi J. p. 1260.

(2) « Je subis les « choses vues », mais je ne les recherche « pas. » J. p. 41. ;

« C’est surtout de souvenir que je prends des notes. Quand « je regarde, quand j'écoute, je ne pense jamais qu'il faudra « tout à l’heure écrire. » J. p. 1132.

« Je n’observe que ce qui m'entre de force dans l'œil. » J. p.

« … Ce n’est qu'après que tout s'arrange... Je n’ai qu’une «ironie de ruminant. Je ne m'amuse qu’au souvenir des « choses... » J. p. 1456.

« Tous les hommes ont vu à peu près les mêmes choses,

leure, comme tout ce qui se fait en nous à notre insu.

Habitué, par une analyse impitoyable et permanente, qu'on peut suivre dans le Journal, à expliquer les mobiles de ses sentiments, de ses actions, et de préférence ceux qu’on n’avoue pas (1), Renard pouvait facilement les repérer ensuite dans l’âme des autres. Il est difficile de marquer mieux que lui les nuances qu'il faut deviner : les sentiments des paysans pour les bourgeois qui viennent à la campagne: « Comme Alired se pré- « pare, sans avoir l’air de rien, à les photographier, ils « l’observent obliquement, lui, son appareil et sa limo- « nade gazeuse, avec le sourire de Voltaire » (2); ou ceux des domestiques envers leur maître : invités à prendre une tasse de café, « ils font ces manières autant « par gêne que pour se taquiner. Et c’est encore Mme « Philippe qui, la première, remue son café et se brûle « les lèvres à la tasse fumante. Non qu'elle soit effron- « tée, mais elle veut prouver à Philippe qu'elle a moins « peur que lui du Monsieur » (3).

Sa mémoire visuelle était surprenante d’exactitude (4). Pour s’en convaincre, on peut lire : Le Maçon. « D'un coup de truelle, il flanque une première gifle de

« mais l'artiste seul sait les faire revenir à sa mémoire. » JD 1828:

Renard était constamment, lui aussi, à sa manière, À la recherche du temps perdu.

(1) J. p. 1456 : « Entré à la mairie sous prétexte de prendre « un papier, en réalité pour faire voir à ces officiers que je « suis décoré ».

(2) Buc. p. 71.

(3) Buc. p. 14.

(4) Renard, d’ailleurs, prenait des notes sur le vif.

« mortier au mur. Vite, il la ramasse et de nouveau en « frappe le mur. Avec plus de soin, il la ramasse encore « pour l'appliquer au même endroit. C’est maintenant « une succession de gifles rapides qui diminuent chaque « fois, marquent et sonnent de moins en moins, jusqu’à « la dernière, petite chiquenaude donnée d’un geste « machinal, qui colle sans éclat et reste » (1).

De Philippe qui fauche, Renard n’a pas laissé échapper un geste : « ...Il donne le premier coup de « faux dont l’herbe du bord est surprise, sans précipi- « tation, comme il donnera le dernier...

« Je le vois de loin qui avance à petits pas glissés, « la jambe droite pliée, la gauche presque tendue et un « peu en arrière. Ses sabots, où il a les pieds nus, mar- « quent deux raies parallèles.

« La faux coupe de droite à gauche, d’un trait ra- « pide et sûr, puis elle revient, la pointe levée et du dos « caresse l'herbe suivante qui va tomber...

« Philippe s'arrête, tâte la lame du doigt et l’affile « avec une pierre à aiguiser qui lui pend sous le ventre « dans un cornet de bois » (2).

Et ceux qui n'ont jamais vu luer le cochon n’ont qu’à lire Le Vigneron dans sa vigne (3).

Renard n’a peut-être pas « observé », mais il avait le droit de dire : « Par exemple, j'aurai bien « regardé ! » (4). — Il a regardé, et 1l a vu. Et il est juste qu’un de ses livres s'intitule : L'OEil clair.

Mais peut-être plus encore que par l'œil, Renard enregistrait par l'oreille. Henry Bataille ne s’y était pas

trompé. M. Delannoy, dans Les Hommes du Jour (1) montre Renard penché sur un escargot ; Bataille, dans Têtes et Pensées (2) souligne du crayon et de la plume l'importance de l'oreille qui,

« comme celle des lapins dressée « Pour le silence microscopique des choses — écoute ».

C'était pour Renard un programme : « Sachez « écouter. Malheur à celui qui, sans la ramasser, laisse « tomber une parole d’or de la bouche d'autrui » (3). I] s'y encourageait lui-même : « Ecoute, écoute les gens ! » (4) « Je veux que mon oreille soit un coquillage « qui garde tous les bruits de la nature » (5). Et, tout en regardant faucher Philippe, il entendait les bruits de la faux : « Tantôt elle siffle, légère, tantôt elle grince et ça « et là, par le pré, de grandes herbes frissonnent d'in- « quiétude, et brusquement elle a le hoquet sur un cail- « lou » (6). Il pouvait écrire, justement fier, dans L’Alouette :

« Mais écoutez comme j'écoute.

« Entendez-vous quelque part, là-haut, piler dans « une coupe d’or des morceaux de cristal ? » (7).

Et l’une de ses Histoires naturelles, le Grillon (8) n'a d'autre objet que d'approcher par l'évocation de bruits

(1) 3 avril 1909.

(2) VII. Jules Renard. Ollendorff, 1901.

(6) V.cd.%8. v.2p. 36

(7) H. nat. p. 64.

(8) H. nat. p. 40, 41

analogues, le plus près possible, le chant du grillon entendu par les soirs d'été.

C’est ainsi que la mémoire de l'oreille et celle de l'œil le poussaient à écrire, se combinant avec son imagination, ses lectures, et ses réflexions sur les métaphores.

Page 1