‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 38 sur 124 · LE SUIET ET LE RESPECT DE LA VIE · texte numérisé non relu

LE SUIET ET LE RESPECT DE LA VIE

J'imagine que, pour la plupart des écrivains, la recherche et le choix du sujet sont des préliminaires obligés et importants à leur travail. Et, tout d’abord, en composant Crime de village, Les Cloportes, L'Ecornifleur, Jules Renard, lui aussi, se préoccupa de trouver un « sujet », de raconter une histoire, de piquer l'intérêt par des péripéties. Mais bien vite il se débarrassa d'un tel souci et se demanda, non pas « quoi » écrire, mais « comment » écrire. Le sujet, dans son œuvre, a de moins en moins d'importance (1). Déjà les Goncourt avaient parlé de tuer l'aventure dans le roman ; mais ils sont loin d’avoir réalisé ce programme au même degré que Renard, qui l’a repris à son compte et ne s’en est pas écarté. Dans aucune œuvre 1l n’y a moins d'intrigues, de drames, de morts que dans celle de Renard : « Les naturalistes, comme Maupassant », écrivait-il, « observaient un peu de vie et complétaient. « L'imagination, l’art achevaient la chose vue.

« Nous, nous n'osons plus rien arranger. Nous « comptons sur la vie pour compléter la vie ; si elle ne « se presse pas, nous attendons.

(1) Sur ce point également ses idées sont analogues à celles de M. Paul Valéry.

« Pour eux, elle n'élait pas assez littéraire. Pour « nous, elle est assez belle » (1).

Fidèle à ses idées, si Renard veut nous faire voir une poule (2), un paysan qui fauche (3), des gamins qui font une boule de neige (4), des feuilles qui tombent (5), il ne se forcera pas à combiner une nouvelle paysanne où placer sa poule, son faucheur, ses gamins, ses feuilles d'automne. Il nous les donnera tels quels, sans artifice, sans rien ajouter à la vie (6) : Ragotle ne se terminera pas par la mort de Ragotte. Certains récits semblent d’une fantaisie qui ne doit rien au réel, comme L'Homme-dinde (7), mais il me semble probable que L'Homme-dinde est, ainsi que La Dame blanche (8) et La cave de Bime (9) un récit de vieille ou de veillée que Renard avait entendu et qui rentre par cette porte dans la réalité — dont l'imagination des autres fait partie.

Une telle indifférence vis-à-vis du sujet était peutêtre facile à Renard, qui gémissait un jour : « Des « contes, des petites histoires ! Où veulent-ils que j'en « prenne ? N'ont-ils pas M. Michel Provins ? Leur serait- « 1] insuffisant ? » (10). Aïlleurs il déclarait : « À ceux « qui me disent : « Faites du roman », je réponds que je

(1) J. p. 1408. Voir aussi p. 12.

(SELANALS DAS (3) V S. V. p. 35, 36.

(5) Rag. p. 177 et suiv.

(6) « La vie a un tel goût que je m'interdirais d'imaginer « mieux que la vie. » J. p. 1135.

(OAV SV RD EL TP ALSS (8) Buc. p. 47 et suiv.

(9) Coq. p. 87.

(AO)ACOr SLI bar

« ne fais pas de roman (1). — La formule nouvelle du « roman, c'est de ne pas faire de roman (2). — Il y a de « l’'étonnant et de la beauté dans ce qui paraît le plus « simple : tu n’as qu’à extraire (3). » A Pabri des aventures, il faisait donc de la littérature avec la vie « simple « et tranquille » qu'il menait et qui l'entourait, avec sa maison de Chaumot (4), ses domestiques, ses administrés (5), lui-même, sa femme, ses enfants, dans leurs faits et gestes les plus journaliers : « Je ramasse », disait-il, « tout ce que les hommes de lettres laissent « perdre de la vie, et ça fait de la beauté » (6).

À juste titre, il s’enorgueillissait parfois d’en faire avec si peu de choses, et s’écriait à l’adresse de Rostand : « C’est tout de même plus difficile d'extraire un « livre de Ragotte que de Napoléon 1* ou de Cyra- « no » (7). Il ne cherchait pas à s'appuyer sur un grand sujet et ne comptait que sur lui-même : « Rostand, « d’Esparbès, etc..…., que deviendront ces auteurs quand « Napoléon sera mort ? » (8) Dans les humbles récits qu'il écrivait, il trouvait néanmoins sa récompense d’artiste : « Quelquefois il me semble que du doigt je touche « la vie » (9).

(DST. p. 439.

(5) Cor. II, p. 142.

(9) J. p. 419. — « Je défie tout ce qui est beau, vivant et « simple, de ne pas m’impressionner. » J. p. 1187. — « Il y a « des jours où je m’imagine être le premier qui ait vu la « vie. » J. p. 1233.

De son refus d'imaginer vient qu'il a relativement peu produit : « Nous ne nous sentons d’affinités qu'avec « la vie. Elle est un peu médiocre et avare. Et, si nous « n’aimons qu'elle, nous ne la provoquons pas : nous la « laissons venir à nous, et, bien des jours de suite, elle «ne vient pas. Tant pis! » (1) Mais de là vient aussi que ce qu’il a produit restera. Il en a donné lui-même la raison : « La vie a toujours été le tuteur de ma littéra- « ture » (2:

Non seulement il prétendait ne faire aucun effort pour trouver un sujet, mais lorsque la vie lui en avait imposé un, il se gardait de le dénaturer sous prétexte de l'embellir. Il s’abstenait des descriptions et des portraits, de tout ornement, de tout hors d'œuvre, pour réduire à l'essentiel ce qu’il voulait dire. L’effort qu'il a dû faire est donc à l'inverse de celui auquel les écrivains se croient généralement tenus : « Nous sommes forcés », écrit Gérard de Nerval dans Angélique, « de servir la « sauce sur un autre plat que le poisson ; c’est-à-dire « les descriptions locales, le sentiment de l’époque, « l'analyse des caractères, en dehors du récit matériel- « lement vrai » (3).

Renard, en bon bourgeois, qui se méfie de la cuisine de restaurant, a écarté les sauces fortes qui font passer le mauvais poisson. Il n’a voulu conserver, le plus frais possible, que le récit « matériellement « Vrai » .

A): Dr (2)ord. 2p. 1292, (3) Angélique. Septième lettre,

La Forme.

Son respect de la vie se manifeste encore d’une autre façon. C’est à elle qu'il s’en remettait, non seulement du sujet, mais des dimensions de ses écrits. Elles lui étaient imposées par cela même qu'il avait vu ou entendu, et qu'il voulait raconter. Il a donc été conduit, après le « faux départ » que nous avons constaté, à abandonner les formes traditionnelles : roman, conte, nouvelle. D'abord, par les chapitres extrêmement courts de L'Ecornifleur, il abandonnaït la présentation classique ; bientôt, il abandonnait la forme même du roman. « Ils tirent trois cents pages d’une petite idée », éerivait-il des romanciers : « c’est de l'escamoiage pénible » (1), escamotage (2) auquel sa loyauté se refusait.

La nouvelle d’une dizaine de pages, à la manière de Maupassant lui déplaira vite. Après celles de Crime de village, 11 publiera dans Sourires pincés : Baucis et Philémon et Le Coureur de filles, et, à la suite de La Maîtresse, les Contes pour laisser rêveur. Puis ce sera fini.

De même, au théâtre, 1l n'étirera pas en cinq actes la matière de ses pièces. Il écrira un acte, deux actes, selon ce qu'il aura à dire, sans se plier aux usages (3).

(1) J. p. 1393. Le beau livre de Jules Romains Mort de quelqu'un, est résumé dans cette remarque du Journal : « — Père, je t’oublie. Mon pauvre vieux papa, tu es fini ! » J. p. 909.

(2) Escamotage qui consiste, non pas à faire disparaître un objet, mais au contraire à en faire apparaître d’innombrables et des plus imprévus, en les sortant d’un mouchoir ou d’un chapeau.

(3) Et il constatait : « Je me fais l'effet d'un naufragé qui « ne peut aborder ni sur la rive droite, côté roman, ni sur la « rive gauche, côté théâtre, et qui finirait par se dire : « Mais « je suis bien, là, au milieu ! » J. p. 1131.

I peut lui arriver, par boutade, de parodier une « forme » connue : les chants amoebées des bergers de Théocrite et de Virgile ont dû lui inspirer les sirophes alternées de Madame Vernet et d'Henri dans L'Ecornifleur (1) et la rivalité du coq de la basse-cour avec celui du clocher dans les Histoires naturelles (2). Le style administratif que ses fonctions de maire l’obligeaient parfois à prendre, il s’est amusé à en employer, par un contraste piquant, les formules stéréotypées, pour noter le frais tableau d’un matin à la campagne dans Procès-verbal (3).

(1) p. 56 et 57.

(2)ÉpreeLrs;

(3) « Nous, soussigné, maire de Mont-l'Orgueilleux... etc., « déclarons ce qui suit :

« Ce matin, dès cinq heures, nous nous promenions au « bord de la rivière, large à peine, après une longue sèche- « resse, Comme un ruisseau, et qui limite, au couchant, notre « chère commune.

« Nous marchions dans les joncs, et, comme chacune des « pointes de ces joncs avaient enfilé, cette nuit, une perle « de rosée, chacun de nos pas brisait un collier...

« Soudain, notre rêverie fut troublée par un éclat de voix. « Nous levâmes la tête...

« Il me parut que les canards ne voulaient pas avancer...

« Les canards dégringolèrent alors, titubant et se bousculant, et comme entraînés par les grosses boules de leurs jabots. « Nous dîmes, familier, à la vieille Martenette :

«— Ils ont du mal à passer ; le sentier est trop étroit.

« La vieille Martenette nous répondit poliment :

« — Oh ! ils le connaissent, et d'habitude ils vont tout seuls à la rivière, mais ils vous ont vu de loin et vous leur avez « fait peur.

« Et, sans aucune provocation de notre part, elle ajouta : « — Un rien les arrête !

« En foi de quoi nous dressâmes, avec tristesse, le présent procès-verbal.

«Fait à Mont-l'Orgueilleux, le 10 Août 1904. »

Buc. p. 167-168.

Ce sont là des exceptions. Sa forme à lui, est de n'en pas avoir. Il pensait évidemment que la véritable forme se moque de la forme. Paysan de la Nièvre, il dira simplement, comme celui du Danube, ce qu'il veut dire, et s'arrêtera court. Ce sera une ligne (1), ou même deux mots (2), que nous pourrons avoir à lire. Le plus souvent, ce sera une page ; cela pourra être aussi, dans Ragotle, une centaine de pages. Les Fables de La Fontaine n'offrent-elles pas la même variété, et ne trouvet-on pas aussi, dans les recueils lyriques de Victor Hugo, tantôt une image en six vers, un soupir de quatre, et tantôt plusieurs pages où les méditations sortent des visions pendant des centaines de vers ? (3) Cette liberté est nécessaire au poète.

De là vient qu'on éprouve quelque embarras à désigner les écrits de Renard. Quel nom donner, par exemple, à une page comme La cuisine (4), à la plupart des Bucoliques, des Hisloires naturelles, etc. ? Ces pages échappent à l'étiquette. La meilleure, parce qu'elle est la plus vague, est peut-être celle de Mendès qui disait : « Les proses de Jules Renard », comme on dit : « Les « poèmes de Hugo ».

(1) Le ver luisant : « Cette goutte de lune dans l'herbe ! » H. nat. p. 41.

Le cafard : « Noir et collé comme un trou de serrure. » Ibid.

L'âne : « Le lapin devenu grand. » H. nat. p. 30.

(2) Le serpent : « Trop long. » H. nat. p. 37.

(3) Par exemple dans Les Rayons et les Ombres, les poèmes III et X, d’une part, et XX, XXXV, XXXVI, de l’autre.

(4) Buc. p. 78, 79.

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