LES « PROSES » DE RENARD
C'était bien, en effet, des poèmes en prose que Renard, en un sens, écrivait : non pas une prose revêtue d’oripeaux soi-disant poétiques, ornée des faux brillants dont se parent les « reines de village », mais de véritables poèmes : « Quel est celui de nous », confessait Baudelaire, « qui n’a pas, dans ses jours d'am- « bition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musi- « cale sans rythme et sans rime, assez souple et assez « heurtée pour s'adapter aux mouvements [lyriques de « l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubre- « sauts de la conscience ? » (1).
En lisant certaines pages des Bucoliques, des Histoires naturelles, de Ragotlte, on a souvent la révélation d’un tel miracle.
Après avoir abandonné de bonne heure la forme poétique dont il n’aimait pas les remplissages et les mensonges, Renard consacra à la prose le travail patient et minutieux, les recherches infinies que l'on réserve d'ordinaire à la poésie. Peut-être la lecture de Gaspard de la Nuit d'A. Bertrand, des Poèmes en prose de Baudelaire, des Contes de Villiers, ne fut-elle pas sans influencer l'orientation de son talent. Renard lenta d’obtenir une prose aussi « pure » que les vers de Racine, de Mallarmé, de Valéry. Entreprise singulièrement difficile, le prosateur se privant volontairement des contraintes secourables du vers.
« Fi du rythme commode, « Comme un soulier trop grand, « Du mode « Que tout pied quitte et prend.
(1) Petits poèmes en prose. À Arsène Houssaye. Paris. Lévy. s. d. Œuvres complètes. Tome IV, p. 2.
Renard voulut se chausser à son pied. Il ne méconnaissait pas la vanité de ses efforts : « — On a vite « fait de savoir si un poète a du talent. Pour les pro- « sateurs, c'est un peu plus long... (1). La critique parle « des bons vers, elle sait ce qu'ils valent, mais elle ne « distingue pas une prose d’une autre, et, pour ne s’en- « gager à rien, elle n’en parle pas » (2). Les difficultés de la prose en tant qu'instrument d'art, et le silence prévu des critiques n’ont pas empêché Renard de se livrer aux tortures, aux délices de ce travail. Il rougissait d’aise lorsqu'un maître comme A. Daudet lui disait: « Vous avez fait d’étonnants progrès en langue française. « Maintenant, chaque mot de vous est poinçonné » (3).
Renard n'était certes pas le premier à vouloir être un arliste en prose. L'exemple de Baudelaire et de Villiers de l'Isle Adam (4) était encore tout proche ; la leçon de Flaubert et celle des Goncourt étaient encore toutes vives. Bien des passages du Journal font songer à la Correspondance de Flaubert (5), reflètent des pré-