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(4) « Moi qui travaille dix heures par jour à faire une page « de prose. » Chez les Passants. Paris. Crès. 1914. p. 285.
De même, Renard écrivait à Coolus : « Ces vingt-cinq lignes « vous représentent un travail d’une huitaine de jours et une « dizaine de feuilles gâchées. » Cor. I. p. 186.
(5) « Où sont-ils » demande Flaubert à Mme Roger des Genettes, « ceux qui éprouvent du plaisir à déguster une belle phrase ? » Correspondance, quatrième série. p. 292.
Et Renard : « Je sens très bien que je vais être tourmenté « par la phrase. Un jour arrivera où je ne pourrai plus « écrire un seul mot. ». J. p. 114.
« Comme c’est vain, une idée ! Sans la phrase, j'irais me « coucher. » J. p. 126-127.
« Ce que je recherche avant tout dans un roman, ce sont « des curiosités de phrase. » J. p. 81.
occupations analogues. Comme Flaubert se pâmait devant certaines phrases, « certaines expressions et coupes des maîtres » (1), Renard, à telle phrase d’Afala, ressentait « une impression énorme de solitude et d'ampleur » (2) ; il admirait le « son extraordinaire » d’une phrase de Boissier : « Ulubres, située au milieu des marais « Pontins, Ulubres la déserte, vacuæ Ulubræ, dont on « appelait les habitants les Grenouilles d'Ulubres » (3).
Je crois néanmoins pouvoir dire, quelque étonnante que cette affirmation paraisse, que Renard poussait encore plus loin que ses maîtres le souci du style, et qu'en tous cas 1l ne l’entendait pas comme eux. Les Goncourt se satisfaisaient trop vite d’une « épithète rare » et Flaubert d’un certain ronronnement de la phrase. Renard a été plus difficile pour lui-même que les Goncourt ne l’étaient pour eux, et son art me semble plus varié que celui de Flaubert, jusque dans le moindre billet. Pour Flaubert, la correspondance était une récréation où 1l se permettait des trivialités qui donnent l'impression d’une fausse aisance. Tantôt on croit entendre le Brichot de Marcel Proust (4), tantôt l’écolier limousin (5).
(1) Correspondance. Quatrième série, p. 221. Voir aussi p. AE PA NEA
(4) « Tout en buvant une horrificque tasse de « cawoueh » « pour me monter le coco. » Correspondance, quatrième sé-
rie, p. 370, « un petit succès assez chouette... » Ibid. p. 367. « Sais-tu que le sire Sainte-Beuve.. lymphatique coco. Je « serais simplement curieux que tu causasses avec lui.. » Correspondance, deuxième série (1850-1854). Fasquelle 1900, p. 78. (5) « m'’allonger sur la brasse dans les ondes de la Séquane... » Correspondance, quatrième série, p. 241. — « Ecrivez-
Renard au contraire soignait la moindre lettre autant qu'une « bucolique » ou une « histoire naturelle ». Que l’on savoure ces quelques mots « accompagnant « l'envoi d'un canard sauvage » à Marcel Boulenger, et formant une épigramme funéraire à la manière antique:
« C'est au cours d’un voyage en pays civilisé, « comme je me reposais sur le ruisseau d’Ardan, près « de Chaumot, non loin de canes domestiques, que j'ai « été, ce matin d'hiver, 4 janvier 1901, pour ses amis « Marcel Boulenger, tuée par un sauvage » (1).
Toute écriture était pour lui sacrée, et il ne comprenait pas que Claudel écrivit « d’une façon Tête d'Or, la Ville, et d'une autre ses compositions pour obtenir le poste de vice-consul à New-York. L'artiste doit être le même quand il prie et quand il mange » (2). Ce n'est pas là une boutade, mais la pensée intime de Renard. Pour lui, son style était inséparable de son âme. Il était devenu sa manière de s'exprimer. La modifier eût été mentir.
Il s'était fait du style un idéal que nous allons essayer de préciser avant de déterminer les moyens dont 1l s’est servi pour l’atteindre (3). Quelques définitions lapidaires, inscrites par Renard dans son Journal, vont nous instruire :
« moi de longuissimes épîtres. » Ibid. p. 292. — Assurément Flaubert écrit ainsi « à dessein. » Mais l’écolier limousin parlait aussi « à dessein ».
(1) Cor. II. p. 40.
(3) On consultera avec profit « Les idées de J. Renard sur Le style », par M. F. Boillot. Voir notre Appendice III. Bibliographie. B. La critique et Jules Renard.
« Les mots ne doivent être que le vêtement, sur « mesure rigoureuse, de la pensée » (1).
« La phrase ne peut être que le filtre de la pen- « Sée » (2).
« Avoir un style exact, précis, en relief, essentiel, « qui réveillerait un mort » (3).
« Réduire la vie à sa plus simple expression » (4).
« On devrait écrire comme on respire. Un souffle harmonieux, avec ses lenteurs et ses rythmes précipités, toujours naturel, voilà le symbole du beau style » (5).
On voit la différence qui sépare Renard de Flaubert. Flaubert cherchait un style en dehors de lui ; Renard le cherchait en lui.
Il me semble que, les images et l'esprit mis à part, les idées de Renard sont toutes proches de celles qu'exprimait Pascal (6), et que le style de Renard s’insère de lui-même dans l'un des deux grands styles de la tradition française.
Dans ses études sur Flaubert, M. Thibaudet montre que cet écrivain est allé de l'abondance à la sobriété, et, par une vue séduisante, il se demande si cette restriction continue n'est pas le fait des littératures grec-