‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 41 sur 124 · GB, LES · texte numérisé non relu

GB, LES

(6) Par exemple : « Je hais ces mots d’enflure. » Pensées,

éd. Brunschwicg, Hachette 1912, p. 196 ; ou : « L’éloquence est « une peinture de la pensée : et ainsi, ceux qui, après avoir « peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d’un por- « trait. » Pensée 26, éd. Brunschwicg. Voir les pensées : 27, 29, 30, 31, 33, 49, 59, de la même édition.

que, latine et française : « Cet oratoire qui se dépouille, « nest-ce pas d’ailleurs une ligne et une direction gé- « nérale des trois proses classiques, de Gorgias à « Lucien, de Cicéron à Sénèque, de Balzac à Vol- « laire ? » (1). Pour ma part, je ne crois pas à ce dépouillement ininterrompu. Déjà, certaines pages de Saint-Evremond sont aussi « dépouillées » qu’on peut le souhaiter (2). Après Voltaire, |’ « oratoire » s’ébranle à nouveau avec Chateaubriand, avec Flaubert. Et souvent l’oratoire et le dépouillé coexistent. Rousseau écrit au même temps que Voltaire, Chateaubriand et Hugo que Stendhal et Mérimée, et Brunetière que Jules Renard. Je crois beaucoup plus juste cette observation de Renard : « La langue a ses floraisons et ses hivers. « Il y a des styles nus comme des squelettes d'arbres, « puis arrive le style fleuri de l’école du feuillage, du « touffu, du broussailleux. Puis il faut les émon- « der. » (3).

C'est à cet émondage que Renard a contribué, renouant la tradition avec l’un de nos deux grands styles. Il s’en rendait bien compte, lui qui disait : « Moi, chan-

(1) Thibaudet. Gustave Flaubert. Plon, 1922, p. 251.

(2) La conversation du Maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye, par exemple.

(3) J. p. 830. « IL faudra bien se calmer et remettre chaque « mot en sa place, » déclarait Renard à propos du Visage émerveillé de Mme de Noailles. « Ce n’est plus la vie, c’est « la vie de la vie, l'amour de l'amour ; le silence crie, on « s'évanouit à chaque odeur, même à celle des petits pois « verts. Et tout ce qui pénètre dans la poitrine, jusqu’à des « terrasses ! On ne sait plus si ces dames mangent un fruit, « ou si c’est le fruit qui les mange. » V. d. s. v. p. 222.

« ger quelque chose au style de La Fontaine (1), de « La Bruyère, de Molière ? Pas si bête ! » (2).

Il ne faut pourtant pas faire de Renard, au sens strict du mot, un élève de La Bruyère. Renard se disait à lui-même : « Un La Bruyère en style moderne, voilà « ce qu'il faudrait être » (3). (« En style moderne », c'est-à-dire : écrire comme le ferait La Bruyère s’il écrivait de nos jours.) Et Daudet lui déclarait : « Les com- « paraisons ne disent rien. Il faut pourtant que je vous « compare à La Bruyère. Oui, vous êtes un La Bruyère « moderne » (4).

Comme la comparaison a été souvent reprise, 1l n'est peut-être pas inutile de la préciser un peu.

Renard emprunte à La Bruyère un sous-titre de Sourires pincés : Les Petites Bruyères (5), et celui de Ragolte : Nos frères farouches. C'est une sorte d’hommage, rien de plus. À la page 43 du Journal, au contraire, il suffirait de remplacer le nom de Mlle Blanche par celui d'Arthémise ou d'Arsinoé pour avoir un portrait dans le style des Caractères :

« Mile Blanche fait des vers. Elle trouve qu'il y « a des gens qui les font mal. Elle recherche la déli- « catesse. Une personne l’engage à multiplier ses châles « et ses fourrures. Elle lui répond, en vers, qu'une

(1) Mais il protestait humblement dans la même page : « Quand vous parlez de moi, laissez donc La Fontaine tranquille, et les proportions seront bien gardées. » J. p. 429.

(5) Titre qui signifie : Petites réflexions à la manière de La Bruyère.

« chose tient plus chaud qu'une fourrure : c'est l'amitié. « Elle débite ainsi aux amis qui lui offrent à dîner un « petit compliment sucré. Pour elle, la poésie, c’est.cela. « Une idée fine qui lui vient et qu’elle versifie la rend « heureuse toute la journée. Elle ne se fait pas un autre « idéal du poète et, par instants, elle pense qu'elle- « même est cet idéal. Qui osera lui dire qu'elle se « se trompe ? »

C'est là-un simple exercice littéraire que Renard n’a pas publié. Mais dans Les peliles Bruyères (1), voici un autre portrait dont le début s'inspire d’un passage célèbre de La Bruyère : « On voit par les rues des cho- « ses orgueilleusement peintes... » (2) et dont le trait final : « et, par là, elles méritent de manger leur pain « quotidien et le nôtre » nous renvoie à la fin du même morceau : « et méritent ainsi de ne pas manquer de ce « pain qu'ils ont semé ». De même, le début d'un autre paragraphe : « — Platon rapporte quelque part... me « dit mon grand confrère... » (3) rappelle « Lucain a dit « une jolie chose... » dans un chapitre des Caractères (4).

Mais il faut observer que le portrait du Journal est de 1889, et que les Sourires pincés parurent en 1890.

(l)Gens: des. deux.sexes. 7. Déb:-lit. p. 227.

(2) « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et « des femelles, répandus par la campagne ».

(3) D. lit. p. 232.

(4) « De La société et de la conversation ».

Et il me paraît probable qu’en écrivant dans L’Ecornifleur : « Heureusement elle a son citron. Elle le partage, m'en donne « une moitié et se débarbouille avec l’autre » (p. 50), Renard songeait à « l'amateur de prunes », ou en retrouvait incons- : ciemment le rythme.

Renard avait alors vingt-cinq et vingt-six ans. Il se mettait lui-même, par son titre, sous le patronage de La Bruyère. Il saura cependant se dégager de cette imitation trop stricte et se faire un style qui, par le choix scrupuleux des mots, la brièveté des phrases, leur sèche juxtaposition, le trait final, peut rappeler l’art de son grand ancêtre, mais qui n’en sera pas moins bien à lui.

L'admirable, dans le cas de Jules Renard, c’est que cette nudité de style, cette « adéquation de la chose (ou de l’idée) et de la phrase », il s’y soit efforcé au moment et dans le milieu littéraire où 1l l’a fait.

Quand il débuta dans les lettres, vers 1890, le symbolisme était en pleine floraison : « Excès de littéra- « ture. Epoque symboliste, toute en simili, plus fausse « que les autres. On enguirlandait les choses les plus « simples, on les entourait d'un mystère artificiel, on « les entourait de significations absurdes en perdant « de vue leur vrai sens... » On se perdait dans « la « forêt des majuscules » (1). En bon jardinier des lettres françaises, le paysan Renard promena sans pitié sa serpe affilée dans cette forêt de majuscules ; 1] trancha ces guirlandes, rendit aux mots et aux choses leur véritable sens. Le symbolisme avait fait à la vérité plus de mal encore que le romantisme. Les romantiques grossissaient tout ; les symbolistes habillaient somptueusement de petites idées, de pauvres sentiments (2).

(1) G. Leblanc. Souvenirs. Paris. Grasset 1931. p. 50, 51.

(2) Il s’agit là, naturellement, d'un symbolisme excessif et surtout de certaine prose symboliste.. Ces remarques ne sauraient s’appliquer à l'essentiel du symbolisme — mouvement poétique et musical avant tout — ni à des poètes comme Mallarmé, Stuart Merrill, F. Vielé-Griffin... et bien d’autres.

Renard vint appeler les choses par leur nom, leur rendre leur vraie forme, leur vraie couleur, les restreindre à leur propre sens.

Et cette réaction contre les superbes nuées du symbolisme, Renard l’accomplit non seulement en pleine éclosion symboliste, mais entouré de camarades et d'amis qui étaient à la tête du mouvement symboliste (1), et dans la revue même où ce mouvement s’affirma : Le Mercure de France, dont le Journal nous raconte si plaisamment la fondation, et dont Renard fut actionnaire jusqu'en 1909 (2). C’est donc pour ainsi dire de la forteresse même du symbolisme que Renard, par la seule vertu d’un art différent, a combattu les excès d’un art alors à la mode. Il était intéressant de le consiater pour montrer combien Renard était imperméable aux influences et qu'il a lui-même voulu devenir l'écrivain qu'il est devenu (3).

(1) E. Raynaud, Rachilde, Vallette, Remy de Gourmont, Mallarmé, Maeterlinck...

Dialecticien subtil, R. de Gourmont fit de Jules Renard dans son Livre des Masques « un portrait symboliste », au grand étonnement de l'intéressé ; mais Renard se détacha assez vite de ce milieu littéraire. Sa collaboration régulière au Mercure s'arrête en Novembre 1892, pour ne reprendre que par intermittences : en 1893 (Mars et Avril), en 1894 (Janvier, Juillet, Octobre, Novembre), en 1895 (Janvier, Octobre), en 1896 (Février), en 1897 (Janvier et Décembre).

Dans le Journal, après 1893, les noms de ces premiers amis ne reviennent plus guère que d’une année à l’autre.

R)rCOTRIIAD 221.

Renard avait en outre collaboré au Décadent, au Roquet, au Carillon, à Chimère, à La Plume, revues qui soutenaient le mouvement symboliste.

(3) Et peut-être aussi combien les tendances du symbolisme étaient vagues et vastes.

L'élaboration.

A la recherche du parfait.

La CORRECTION.

Pour qu'il soit en paix avec lui-même, et avant tout travail de style, une condition s'impose à l'écrivain consciencieux : la correction. « Dieu comprend tout », écrit Renard. « 11 refusera de m'ouvrir la porte du ciel si « j'ai fait une faute de français » (1). Aussi ne rougissait-il pas de posséder une grammaire, et de s’en servir: Voici son Credo, qui est en même temps un acte d'amour : « J'aime passionnément la langue française, « Je crois tout ce que la grammaire me dit, et je savoure « les exceptions, les irrégularités de notre langue » (2). Il ne comprend pas que « dans une réédition d’A-veau- « l'eau, Huysmans » maintienne « une faute que Lemai- « tre lui avait signalée » (3). Pour lui, il ne demande qu'à s’instruire. Il eût été fier de s'entendre appeler comme Malherbe « vieux pédagogue, tyran des mots et « des syllabes ».

Il en jouait parfois le rôle. Hardiment conservateur, il écrit à son fils : « Il faudrait que l’on pût et non : « puisse. Je sais bien qu'il y a des libertés nouvelles.

(PAR ES er RTE (3) « Un grand découragement le poigna. » J. p. 252.

« Tout de même, elles ne sont pas si nécessaires » (1). Dans une lettre à son ami Tristan Bernard, le voici qui gronde : « Je vous causerai du Journal d'un. paria « quand je me résignerai à cette faute de français » (2). Dans une autre, il met son ami sur la sellette :

« Mon vieux Paul,

« Comment jJustifiez-vous cette tournure : « Je m'en « rappelle, de ces matinées affreuses, que je passais à « me lamenter » ? Je le devine, mais, pour vos lecteurs « qui sont nombreux elle a l’apparence d’une faute de « français. Il ne faut tout de même pas les provo- « quer » (3).

Et il consigne dans son Journal cette observalion : « Je m'en rappelle, de ces matinées que j'ai « passées... » « En apparence, c'est presque une double « faute. Il faut éviter cette apparence » (4).

Il s'occupe même de l'orthographe, et signale à son patient ami une ligne qu'il « considère comme hasardeuse ». — « J'attache surtout une grande impor- « tance à la conservation de ma propre vie, puisque « c'est celle-là que l’on m'a donné à garder. »

« Je soutins, moi, qu'il fallait écrire : donnée, « M. Rosny jeune (5) aussi, M. Elémir Bourges aussi, « M. Léon Hennique peut-être aussi : je ne me rappelle « plus. M. Rosny aîné fut contre moi, M. Descaves de

(1) Cor. II, p. 164.

(2) Cor. II. p. 226.

(GIPCOr IE pDAeetr (4) J. p.-1511.

(5) Car cela se passait à un déjeuner de l'Académie Goncourt, dont Renard venait d’être élu membre.

« même, M. Mirbeau aussi, je crois, M. Geffroy éga- « lement. Voulez-vous consulter vos amis et vous con- « sulter vous-même ?

« Je lis dans une grammaire supérieure de Larousse « qu'on peut écrire les deux. Je maintiens. » (1)

Il ne pensait donc pas que l'origmalité dispensât d'écrire correctement, ou peut-être pensait-il que ce fût une originalité ?

Page 1