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LA CLARTÉ

La correction ne suffit pas. Il est une autre qualité primordiale aux yeux de Jules Renard : la clarté. Comme La Bruyère dans ses Caractères s'est moqué des « diseurs de Phébus », Renard, dans une page de La Lanterne sourde, s'est moqué du Symboliste exaspéré, qui « veut, infatigable, toujours aller à travers l’obscur, « vers du plus obscur encore » (2). Pour sa part, il fait l’effort inverse, et demeure fidèle à la grande qualité de nos écrivains classiques. « On ne doit au lecteur », professe-t-1l, « que la clarté » (3). Il y voit « la politesse de l’homme de lettres » (4). Etre clair est d’ailleurs

(1) Cor. II. p. 184.

(2) Lant. s. p. 61.

A la représentation d’'Annabella, à l'Œuvre, en 1894, « le « faune Mallarmé file avec douceur entre les couples et trem- « ble d’être enfin compris. » J. p. 289.

Renard ne goûtait pas l’art de Mallarmé : « C'est stupide »,

disait-il à son ami Raynaud, qui répondait : « C'est mer- « veilleux ». « Et cela ressemble », ajoutait Renard, « à toutes « les discussions littéraires. » J. p. 107.

une prudence en même temps qu’une politesse. Il ne faut pas lasser le lecteur, si l’on veut être lu. « Ecri- « vains de talent, peut-être », note Renard dans son Journal, « mais, à mes yeux, ils écrivent « brouillé ». « Je me lasse tout de suite de les lire » (1). Donc « Etre « clair! nous sommes si peu capables d'effort pour « comprendre les autres ! » (2).

Mais ce n’est pas seulement pour le lecteur, c’est aussi pour soi-même qu'il faut parvenir à la clarté « par n'importe quel chemin » (3), car elle n’est pas, la plupart du temps, spontanée. C’est le travail de l’écrivain de « lutter avec des mots clairs contre l'obscurité « de l'idée... » (4), de : « prendre par le cou l'idée « fuyante et lui écraser le nez sur le papier » (5). Ainsi l'écrivain retirera, de cette lutte, un bénéfice. Le style le forcera à préciser ses idées, deviendra « le filtre de « sa pensée » (6).

Renard enseignait donc cette utile contrainte à son fils : « Ce qui me plaît surtout, c'est que ta phrase a « gagné. La voilà ferme, solide, claire. Tu dis main-

(6) J. p. 1442.— Flaubert déclarait de même à G. Sand : « Ce « souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est « pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise « assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je « suis sûr que je patauge dans le faux ; à force de chercher, « je trouve l'expression juste qui était la seule et qui est, «en même temps, l’harmonieuse, Le mot ne manque jamais « quand on possède l’idée. » Cor. quatrième série, p. 225.

« tenant ce que tu veux dire, et si tu savais comme « c'est une qualité rare ! Et on la perd dès qu’on veut « avoir du style, malgré tout. Je lisais hier une dictée « d'André Theuriet : il n’y a pas un mot de juste » (1).

Même dans l'œuvre des écrivains qu’il admirait le plus, il ne la trouvait pas toujours : « Sans avoir reçu « ces ordres, Mannaeï les accomplissait, car Iokanann « était juif, et il exécrait les Juifs, comme tous les « Samaritains ». « Qui il? », demande avec humeur Jules Renard (2). Car il se donnait parfois l’âcre plaisir de chercher ainsi « les poux, les taies » de Flaubert « et « finissait par conclure qu'après tout ce n'était pas « un Si grand écrivain que ça » (3).

Aussi, pour ne pas s’exposer à de semblables reproches, lui, dont l'idéal était « l'expression simplifiée « irréductible » (4) et dont la plupart des corrections consistaient par suite en suppressions, n'hésitait pourtant pas à ajouter quelques mots si c'était nécessaire. Au contraire de Mallarmé, il cherchait à remettre un peu plus, non d’obscurité, mais de clarté. Tirons quelques exemples des corrections apportées au texte de L'Ecornifleur, en 1904.

Dans l'édition de 1892, on lisait :

« Madame Vernet coud des boutons aux caleçons « de son mari :

« — Vous êtes heureux de pouvoir consacrer votre « vie à l’art! »

(1) Cor. IL. p. 163-164.

(3) J. p. 74; mais il ajoute dans L'œil clair : « Hein, ma « vieille amie, donnez-moi une belle calotte », p. 12.

(4) Article de J. Galtier. Le Temps, 23 Mai 1910.

De peur qu'un lecteur pressé attribue la réflexion au mari, Renard corrige :

« Madame Vernet coud des boutons aux caleçons « de M. Vernet :

« Vous êtes heureux, me dit-elle, de consacrer votre « vie à l’art! » (1)

Plus loin, lui faisant raconter sa journée, Renard avait écrit d'abord :

« Elle a couru par les grands magasins toute la « soirée :

« — Oui, je prendrais cela, mais ce n’est pas pour « moi, c'est pour une amie qui habite la province ! »

Se relisant, 1] craint que dans l'esprit de quelque lecteur, la réflexion s'adresse à M. Henri ou à M. Vernet, et 1l précise :

« Elle a couru par les grands magasins toute la « soirée el dit à chaque vendeur : … (2)

Pour prendre un dernier exemple, au début du chapitre XII entre : « Voyons, Monsieur Henri, ditesnous quelque chose », et « On insiste », pour plus de clarté, Renard intercale « D'abord je n'entends pas » (3).

Nous ne prétendons pas que des corrections de ce genre soient le fait d'un grand artiste. Elles montrent seulement les scrupules d'un écrivain consciencieux. Il devait en effet se livrer dans l'esprit de Jules Renard une lutte entre l'amour de la concision et celui de la

clarté. Quelque grand que fût le premier, on voit que Renard n'hésitait pas, pour aider le lecteur, à desserrer un peu son style trop tendu, sans aller toutefois jusqu’à la charmante complaisance d’Alphonse Daudet.

L'obscurité dans l'expression, contre laquelle Jules Renard se fait un devoir de lutter, pourrait encore provenir de deux autres causes : des mots eux-mêmes, et de leur disposition dans la phrase.

Dans le choix des mots, Renard fut de plus en plus conservateur. Dieu sait pourtant combien le vocabulaire tendait alors, sous l'influence des Goncourt d’une part, et des symbolistes de l’autre, à l'autonomie et à la complication. Les recherches prenaient un air de négligence, les négligences de recherches. La loyauté de Renard ne peut supporter cette ambiguïté. Avant lui, Maupassant avait protesté contre « le vocabulaire com- « pliqué, nombreux et chinois qu'on nous impose au- « Jourd'hui sous le nom d'écriture artiste » (1). Renard, dans son Journal, ne craint pas de suivre les Goncourt et d'écrire : « fringance... (2), jolité... (3) ; rossignolent… « (4), endormement » (5). On trouvera aussi dans Les Cloportes et L'Ecornifleur quelques mots pris aux Goncourt ou forgés par Renard à leur imitation : « flirta-

(1) Dans l’étude sur Le roman, publiée en guise de Préface à Pierre et Jean. Paris. Ollendorff. 1903. p. 24.

(5) J. p. 32. « endormement » se trouve dans le Journal des Goncourt, t. 2, p. 207, et dans Fromont jeune et Risler aîné, I, 5 (cité dans Littré Supplément 1910).

« ge (1), pouffement (2), condoléante (3) », mais bien vite il proscrira de son œuvre de semblables créations. « Elles crépilent », écrit-1l à Marcel Schwob. « Je crois « que grésillent vaudrait mieux, mais ce n’est pas fran- « çais » (4).

Même lorsque les mots sont français, s'ils ne sont pas très usités et que leur emploi soit prétentieux, Renard, de plus en plus, saura s’en abstenir. Il n’écrira pas, comme Rosny, « la lune dichotome » pour la demilune (5), n1 comme Raynaud, lampyre pour verluisant (6). Il ne veut pas condamner le lecteur à le lire avec un petit Larousse sur les genoux (7), et dans une nouvelle édition de L’Ecornifleur, en 1904, 1l remplacera des mots comme : «argutie, huailles, mondes stellai- «res, baby », par « subtilités (8), huées (9), étoiles (10), « petit enfant (11) ». Il supprimera des mots trop savants, comme « dyspnée » (12).

D'autre part, il n'infligea pas à sa prose les dislo-

(4) Cor. I. p. 150. — Cependant il écrira dans La demoiselle : « grésille ».

(6) Cor. I, p. 120.

(7) Voir Lant. s. p. 61, et Cor. II. p. 163.

(8)*EC..p..19.

(9) Ec. p.32.

(10) Ec. p. 3%.

(11) Ec. p. 39.

(12) Ollendorff. 1892. p. 279.

cations dont certains écrivains symbolistes aimaient à torturer la leur.

Mais la clarté qu'il voulait obtenir n'est pas seulement une qualité négative : l'absence de toute obscurité. Il faut aussi comprendre dans ce mot une sorte de fraîcheur, de limpidité, une vertu physique à laquelle

pensait Renard lorsqu'il écrivait : « Que la plus pure « lumière, passée comme un lait aux plis de mes « rideaux, s'égoutte sur mon papier ! » (1) ou : « Je

« veux me faire un style clair aux yeux comme une « matinée de printemps... (2), style pur comme l'eau est « claire, à force de travail, à force de s’user, pour ainsi « dire, sur les cailloux » (3).

Cette seconde sorte de clarté, nous la trouverons souvent dans l'œuvre de Jules Renard, par exemple dans Feuilles d'Automne, où certames phrases sont lavées comme à l’aquarelle. « Les feuilles tombent dans « la rivière, glissent au fil de l’eau et s’éloignent. Elles « aussi, elles émigrent.

« Ce bouleau tremble-t-1l de froid ? Est-ce qu'il « rêve ? » (4).

Si l’on se demande à quoi tient l'impression de pureté que donnent ces simples phrases, on se répondra vite, je crois, que c'est pour une très grande part, aux mots choisis, triés par l'écrivain.

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