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(4) Je crois plutôt que c’est le contraire : Chateaubriand traduisait ces mots du latin et faisait suivre sa traduction du texte, à la manière de certains prédicateurs.
« nisme : « On ne revient point impie des royaumes de « la solitude. Regna solitudinis. » Pourquoi « Regna « soliudinis » ? (1).
Il entretenait pour les « clichés » une haine parallèle au mépris philosophique et amusé de Rémy de Gourmont (2). Il les soulignait au crayon bleu dans les livres qu'il lisait: « lumière incomparable » (3) — « Tandis que le croissant de la lune effleurait la cime « argentée des flots... (4) circonstances merveilleu- « ses. » (5). Il les notait dans son Journal (6), et parfois dans ses articles. Ainsi dans L’Armalure de Paul Her-
(2) Voir L'’esthétique de la langue française. Mercure de France, 1899.
(3) « Du sang, de la volupté et de la mort ». Charpentier, 1893, p. 26.— Il s’amusait à compter les « sublime » de Barrès: deux à la page 15, un page 36, un page 37... Au dixième, il s’est lassé. Il raie aussi les fréquents « passionnés ».
(4) Thaïs. Calmann-Lévy, 1890, p. 247.
(5) Ibid. p. 299.
(6) En voici quelques-uns : « divin Virgile... (p. 70), Bon « ouvrier !. République sociale !.… (p. 314), Encore un qui « tenait l'Empire en échec au bout de sa plume ou de son « crayon ! (p. 326) … ont fourni des aliments à l’activité de « son intelligence... (p. 335) … Duguesclin. Il ne tarda pas à
« atteindre l’âge de neuf ans... (p. 543) … Et ces comparai- « sons : « l’éclat du diamant... Pur comme de l’eau... Fin « comme le sable de la mer... « Il y a longtemps que nous « ne nous servons plus de ces vieilleries... » (p. 560). « Hervieu,
« Le Réveil... Tant d'efforts pour qu'une femme s’aperçoive « qu’elle est pétrie de limon et parle des tourbes de son ins- « tinct ! Toute cette volonté tendue pour repêcher ces images « vulgaires qu'on croyait dans la boîte aux ordures des Let- « tres françaises... » (p. 1243).
Ces notes rappellent le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert.
vieu, il relève : « Un observateur perspicace... un amer « rictus où se tordaient... le jour règnait.., l'émotion « règnait... » Et il se venge en stigmatisant ces expressions de roman-feuilleton « par l’image de mauvais « goût que voici » : « C’est plein d'escargots en caout- « chouc ! » (1) Il ne se montre pas moins sévère, dans un article paru au Mercure de France, pour son ami Vallette : « Je trouve qu’à notre époque on ne doit plus « (mais pourquoi ?) écrire : « mon logis, réintégrer ma « demeure, mes dents claquèrent, proférer des paroles, « pétrifié de frayeur, derechef, frugal repas, clartés « blafardes, tourner une page du livre de la vie ! » On « dirait de ces expressions qu'elles sont les rossignols « du style » (2). S'il lui en échappe une, vite, il se reprend : « Je dis à Marinette :
« — C'est d’une sanglante tristesse ».
« Pourquoi « sanglante » ? (3).
Il va les guetter dans le monde (4) où remuent « ses « longues oreilles de chasseur de bêtises », et chez Madame Vernet (5).
Les clichés qu'on trouve dans les livres sont généralement employés par négligence ou par inadvertance. Mais beaucoup de personnes emploient couramment par « recherche » un vocabulaire soi-disant poétique. Elles
(1) V. d. s. v. pp. 142, 143.
(2) Mercure de France. Juillet 1891. Voir aussi dans les Numéros de Janvier 1891 et de Septembre 1892, les notes bibliographiques signées J. R.
(4) Voir : L'amateur de clichés. Lant. s. p. 69.
(5) Ec. chapitre VI. « Aux beaux endroits d’un livre, elle «ne s’en cachait pas, ses yeux se mouillaient de larmes. « Cependant, elle avait vidé bien des coupes... », etc. p. 17.
s'imaginent qu'ainsi elles parlent d’une façon « distinguée ». Renard, bien entendu, ne supportait pas davantage ces fausses élégances qui servent de préférence aux femmes, et qu'il dépiste dans toutes les classes de la société :
« Mon homme », « mon mari » devient « mon « époux » sur les tombes (1).
« L'argent, il l'appelle « le numéraire » (2).
« Maman appelle sa maison « le cottage » (3).
Le marchand de bouquets dit « cinque centimes » « au lieu de « un sou » (4).
« Elle parle de son « intellect ». On croirait que « c'est quelque chose qui est en train de cuire. » (5)
Certains déclarent aimer la campagne, et disent galamment : « Dame nature » (6).
Le mendiant dit : « Le feu du ciel » (7).
Dans Sourires pincés, Renard se moque de la la femme qui « appelle une lettre une missive, le fac- « teur notre courrier, une soupe un potage, les hom- « mes des mortels, et la lune l’astre nocturne » (8).
Il se plaira ensuite à placer de ces expressions choisies dans la bouche de Madame Vernet, bourgeoise distinguée, qui « pique, avec l’adresse d’un chiffonnier, le
7) L'œil clair, p. 155.
8) D. Lit. p. 228. — C'est ainsi que George Sand appelle le paysan « l’homme des champs », les volailles « des gallinacés », les brebis des « ouaïlles. » Promenades autour d'un village. Paris. Calmann-Lévy, 1888, p. 86 et 87.
« mot « chaise » et le jette là, « côté prose », puis le « mot « siège » qu’elle dépose ici, « côté vers » (1).
Mais c’est dans les livres de certains écrivains que ce vocabulaire prétentieux l’exaspère au plus haut point. Le voilà en arrêt devant certains mots de Maizeroy : « enchaleuré » (2). — « Je chassais la palombe.…
« La palombe ! C’est tout de même plus « Maize- « roy » que : pigeon-ramier |! » (3).
Jamais Renard n’a employé les mots voyants ou précieux si chers à ses amis symbolistes. Il le constate avec plaisir : « Je ne me suis pas encore servi du mot « coruscation » (4). Il le leur abandonne, ainsi qu’ « éva- « nescent, latescent, lilial, irradier, immarcescible... » Il laisse à Marcel Schwob « le tapis varicolore des « herbes et des petites fleurs » (5)... « le tremblement « des feuilles sous le soleil, comme un voile viride de « lumière jonché de taches d’or » (6) ; à Romain Coolus « le symphonique orgueil des neuves éclosions.. », les « vernalités ambiantes » (7); à J. H. Rosny : « poignit… « luisit.. le reverdis.. s’y mélancolisa... embaumeuse.… « nervine... argenture..… le halo versicolore.. tinteler « la chute angoisseuse. la brûlerie d’un cigare... rivu- « lets. vermoulure » (8) ; à Dumur : « chairs pendillot- « tantes.. qui bougillaient... irradiations... exquisités « de l’air.. latents vices. délétère kvyrielle.. les laten-
(1) Ec. p. 19.
(2) Ceres
(5) Le roi au masque d'or. Paris. Crès, 1917, p. 11. (6) Vies imaginaires. Lucrèce.
(7) Filles au jardin. La revue blanche. Juillet 1892. (
8) J. H. Rosny. Les âmes perdues. p. 76, 80, 82, 99, 155, 156, 166, 202, 258. Paris. Fasquelle, 1899.
« tes élasticités.… alimenteuse et substantielle sève... « d'ouvrières suées s’essoraient.. pour la prime fois. « alliciantes candeurs... érubescences.. les virginités « printanières du cœur y frissonnaient des frissonne- « ments dont frissonnent les commençantes verdures « poignant, frileuses, sous l'écorce encore hiémale, à « l’haleine d’un zéphyr presque algide..… » (1), etc... ; à Tailhade son « Premier que » (2)...
Le vocabulaire philosophique lur est également odieux : « Barrès est un auto-clinicien.. 1l a démêlé le « syndrome de notre maladie... son moi, il ne le con- « sidère plus comme un phénomène premier, mais com- « me un phénomène conditionné. Il ne faut pas séparer « son moi : il faut le raciner. Il essaie d'être individua- « liste pour être traditionaliste, ou plutôt, l'individu... « Ah! pions ! » (3).
Aussi, en préparant une nouvelle édition de L’Ecornifleur, remplaçait-il « propre » par « personnelle », « interpolais » par « J'hésitais aux silences », « concepts » par « théories » (4); de même qu'en faisant passer ses Pointes sèches dans Poil de Carotte, il avait changé « empennés » en « ailés », et « quintessencie » en « raffine » (5).
Enfin, 1l y a des mots qu'il n'employait pas parce qu'il les trouvait laids : « La psychologie. Quand on se « sert de ce mot-là, on a l’air de siffler des chiens » (6). « J'ai horreur du mot « ratisciner » (7). Et er examinant
(1) Louis Dumur. Albert. Paris. Bibliothèque artistique et littéraire, 1890, p. 7, 8, 17, 21, 24, 25, 80, 32, 31.