BEAUTÉ DES MOTS
« Ma tête est peuplée de mots », écrivait Renard, « comme une forêt, d'oiseaux » (5). Et ces mots, pour
de Carotte qui se trouvaient à un temps passé dans Sourires pincés: Les poules. Les perdrix. Sauf votre respect. Les lapins. Le cauchemar. De l’imparfait, temps du souvenir, il passe au présent.
(1) Les conteurs des émissions radiophoniques ont, eux aussi, constaté que le récit au présent est bien plus saisissant. — Et c’est encore le temps de ceux qui décrivent un tableau, comme Diderot dans ses Salons. Or, Renard a « décrit » des dessins de Valloton et d’autres artistes. Voir notre thèse complémentaire.
(2) Comme dans Bucoliques : L'école en plein vent. Le bon numéro. La mère.
(3) Ec. p. 49. 1892. Renard remplaça « antidate » par « je devance », en 1904.
(4) Col. Doucet, manuscrit de 1899, p. 30.
lui, avaient une physionomie. Il ne les considérait pas comme des signes d'équivalence, mais comme la matière même de son art. Il les aimait en eux-mêmes, et les appréciait, comme un bon ouvrier les bois qu'il travaille. Il avait retenu, pour leur « sonorité étrange », les deux termes de chasse « bourrir et cacaber » (1). Il aimait employer l'adjectif « puéril », qu'il reprochait Mendès de confondre avec « ingénu » (2), et dont il variait la signification. La bouche du crapaud est « puérile » (3) par ce qu'elle est « sans dents » ; mais quand Renard applique l’épithète à un poulain (4) ou à Sarah Bernhardt (5), il entend sans doute évoquer par ce mot, l'allégresse, la fraîcheur, la grâce saccadée des enfants. Vaugelas aimait le mot « insidieux », le trouvant « beau et doux à l’oreille » (6). Renard aussi avait ses préférés : « Caille. Quel joli nom ! C’est comme une petite explo- « sion, un soupir qui monte des blés » (7). « Inclination. « Qu'est devenu ce joli mot ? » (8). « Le tremble, quel « joli nom d'arbre ! » (9).
Comme on le voit à ces exemples, ce sont les plus simples qu'il aime le mieux. Les mots savants le font
) Coq. p. 56.
sourire (1), mais : « Prairie, plaine, pré, quels beaux « mots |! » (2).
Et quand Renard célèbre « la beauté du pot-au-feu. « Carotte, navet, oignon, clou de girofle, planté comme « un clou dans l'oignon, ail, laurier, poireau, dans sa « ficelle, feuille de cèleri » (3), c’est la beauté des mots qu'il entend, et non seulement la saveur des choses.
Il aime « les jolis noms populaires des fleurs ! » (4) Il les nomme à son ami Tristan Bernard : « Le bassin « d'or ou pied-de-coq, la dent-de-lion, le coucou, la « violette de serpents, le pain de pourceau, l'herbe aux « verrues, etc... » (5)
Il voulait intituler un livre L'Herbe ; « Et ceux-là », ajoutait-il, « comprendront la beauté du titre qui ont « entendu un paysan dire : « L'herbe pousse », ou : « C’est un beau temps pour l'herbe », ou: « Il n’y a plus « d'herbe » (6).
Aussi, « le petit Descaves » à qui l'on avait donné en dictée La Louée (7), pouvait-il dire : « Oh! « du Jules Renard, ce n'est pas difficile : personne « ne fait de fautes » (8). Et je vois là, sorti de
(1) Cor. II. p. 244. — « … une crise d’artériosclérose. Noble « mot ! »
(2) Jp. 979.
(SSD A1108 (5)#Cor Ip 13:
BuC ep reve
la bouche de l'enfant, un bel éloge pour l'écrivain (1).