SIMPLICITÉ
Le vocabulaire de Renard contient en effet fort peu d’archaïsmes et de néologismes, et assez peu de mots populaires ou de patois.
Renard aime les vieux mots qu’il rencontre dans ses lectures, et il les remet volontiers en circulation en les utilisant comme titres : L'Ecornifleur, Coquecigrues; mais 1l n’en abuse pas (2).
Quant aux néologismes, on en trouve quelquesuns seulement, dans ses premiers ouvrages, comme « pouffement (3), condoléante (4), flirtage (5), indé-
(1) J'ai pu constater, par contre, l’extrême difficulté qu'on éprouve à trouver une page en prose de Hugo qui ne soit bourrée à tel point de mots techniques que la plupart, et des enfants et des lecteurs, les entendent ou les lisent pour la première fois.
(2) J'ai relevé: agace, passe-rose, volerie, goguenar-
derie, couvertement, matois, prendre vent, s'éjouir, se démarier. l
(3) Ec. p. 89.
(4) Ec. p. 16.
(5) D. lit. p. 97; Ec. p. 134 — Dans Le Pain de ménage, Renard se moque du mot flirt: « Oh! flirter, ce mot-là
« m'énerve. Flirt! Flirt! c'est crispant comme une auto- « mobile sous pression. Laissez donc aux Anglais leurs « petits bouts de mots. Qu'ils aient au moins ça en « Angleterre ».
tachable (1), bêtüifier (2), acalifourchonné (3), pigeonnant (4) ».
Le plus souvent, les mots qui peuvent arrêter le lecteur sont des termes peu employés, comme « empoignement (5), philautie (6) volubile (7) écriveux (8), anhéleux (9), écouteux (10), immesurable (11), indevinables (12), écharnier (13), patouiller (14), exubéramment » (15) (qui sont marqués d’une croix dans le
(1) Coq. p. 86.
(2) Clop. p. 32. « Bêtifier » peut venir des Goncourt (Journal. t. 3, p. 70) de même que « pouffement ».
(3) Chron. p. 12.
(4) Clop. p. 85.
(6) Dans un article sur L’Imprévu de G. Guiches. Mercure de France, Janvier 1891, et Chr. p. 61 où le mot est devenu, par erreur, Philantie.
(PATES CDS
(8) Rag. p. 7. — Ce dernier est à la fois un mot de Ragotte et un mot de Mme de Sévigné, et ce n’est pas le seul. Marcel Proust a remarqué aussi l’analogie du parler paysan (celui de Françoise, dans son roman) avec celui de « la marquise ».
De même « hautement » pour à voix haute (Clop. p. 126) est employé par Corneille et Molière ; « apparemment » pour en apparence (Coq. p. 11) par La Rochefoucauld, Corneille et Saint-Evremond, etc... Il est très difficile de se rendre compte si Renard, fréquentant les uns et les autres, tient ces mots des paysans ou de nos grands classiques.
(9) Clop. p. 203. Coq. p. 86.
(10) Coq. p. 101.
(11) Clop. p. 121. Coq. p. 156.
(12) Ec. p. 109. Mot supprimé en 1904.
(13) Clop. p. 197.
(14) Buc. p. 8.
(15) Clop. p. 181.
Littré), ou des mots que Renard a pris dans leur sens le moins ordinaire :
inespéré (1) dans le sens de inattendu
distingué (2) — distinct
graveleux (3) — couvert de gravier
apparemment (4) — en apparence
hautement (5) — à voix haute
rebuter (6) — refuser
Quelquefois, tel ou tel emploi semble bien particulier à Renard : « sensiblement » pris dans le sens de
« peu à peu » (7) c'est-à-dire d'insensiblement, « grésille » (8) dans le sens de « faire entendre un grésillement », « gesticuler » employé transitivement dans le sens de « manifester par des gestes » (9), mais ces cas sont extrêmement rares.
Renard n’abuse pas non plus des vocabulaires spécilaux. Quelques termes d’agriculture : « coutelée, andain » (10) ; et surtout de chasse : « se motter (11), piéter (12), bourrir et cacaber (13), croule et croule (14) ».
) Clop. p. 81.
MCOTAD 28:
) Clop. p. 162.
) Coq. p. 11.
) Clop. p. 126.
)RBUC p-87:
)ÉDAITEeD Si etti0 M AClop en -07
(8) H. nat. p. 45
Depuis, s’autorisant sans doute de celle de Renard, la libellule de M. Abel Bonnard (Les Familiers, Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, 1906, p. 24) et celle de Madame Colette (La Paix chez les bêtes. Crès, 1916, p. 98 et 183) « grésillent » également.
(9) « Les derniers. gesticulent qu’il à bel et bien assassi- « né... » Au voleur! dans le Rire du 16 Mars 1895.
(11) Coq. p. 58.
(13) Coq. p. 56.
(14) H. nat. p. 73; Clop. p. 156. Voir notre App. IT, p. 410.
Il sait que les alouettes « grisollent » (1), que les oies « cacardent » (2), et que les dindes « glouglotent » (3).
Il ne craignait pas, à ses débuts, surtout dans Les Cloportes, d'employer le parler populaire et le patois. II le faisait avec un peu d’exagération, et l’on sent que son érudition était de seconde main. Plus tard, il se montrera plus exigeant et plus sobre. Il n’écrira, dans Poil de Carotte, Bucoligques, Histoires Naturelles, Ragotte, que les mots vraiment du pays (4) et les plus savoureux: « bour- « raquins (b), bourdoudou (6), biquignon (7), berdin (8), « échalier (9), rouette (10), toiton (11), peut (12) brüû- « lée (13) louée (14), coissots (15), tinette (16) cor- « poré (17) ». S'il écrit que le canard « dé-mange » (18)
de la France, de Jaubert. Paris. Chaïix et Cie. 1856. 2 vol.
(5) P. de C. p. 76. — « cheveux ».
(6)PEMEMATEpDALT
(7) V: d. s: v. p. 268 ; P. de C. p. 137. — « sommet ». (8) P. de C. p. 94. — « sorte de taon ». i (OP AE CAD HAS EPMAL D. 2
(10) P. de C. p. 104 et 105 ; Rag. p. 21. — « baguette ». (11) P. de C. p. 87. Mais au lieu de la « bassie » (Clop. p. 64, 65) il emploiera « évier » (P. de C. p. 88).
(12) Coq. p. 161. — C’est le diable en patois du Morvan. Rolland. Mercure de France. Mai 1892, p. 88.
(13) Buc. p. 34. — « sorte de galette ».
(14) Buc. p. 20.
(15) Œùl clair p. 9%. — « cochons ».
(16) Œù clair p. 9%. — « écuelle ».
(17) Buc. p. 42.
(18) Buc. p. 12.
C’est que Philippe l’a dit. Ce sont Ragotte, Philippe, Nanette... qui seront ses pourvoyeurs (1), et non plus les contes en patois de la Nièvre républicaine.
Il aimait en effet les formulettes populaires. D'abord il les reproduisait telles quelles (2) : mais il saura ensuite les incorporer à sa phrase, sans les souligner en aucune façon
« Pourquoi se presser ?
« La table n’est pas louée. La foire n'est pas sur « le pont » (3).
(1) « La corneille prisonnière fait trop La vie dans sa cage ». Rag. p. 36 et J. p. 1099.
« Personne ne se connaît..…., {ant que les caractères ne sont pas l’un devant l'autre. » Rag. p. 65
« Elle à remué toute la nuit comme quatre pois dans un pot. » Rag. p. 51.
«… je n'étais pas bicheuse, et je ne savais pas le mignoter à sa suffisance. » Rag. p. 12.
« il nous a écrit et il marque sur sa lettre... » Rag. p. 72. Jap 1207:
« Oh ! non ! non !..… c’est trop victorieux pour moi. » Rag. p. 15 et1J. p. 1476.
(2) « Entre en terre, Sors de terre ; entre en l’eau, Sors de l’eau. Casse les os pour avoir la peau. » D. lit. p. 101.
Tolle, tolle, mon flûteau, Dans la cour à Jean Bargeot… (Clop. p. 183)
Un nid
Un nelle
Pirini,
Pirinelle…. (Clop. p. 186) Dépiton ! carcaillon ! (Coq. p. 89)
Pique, pique, ma bourrique :
Veux-tu gager que j'en ai huit! (Coq. p. 136)
(3) P. de C. p. 40.
Grand frère Félix dit à Poil de Carotte : « Au plai- « sir, vieux camarade à la grillade ! (1), formulette analogue à celle-ci :
« Camarade « À la salade « Compagnon « À coups de bâton » (2).
Et La pluie, dans Bucoliques, commence par la formulette de la pluie :
« Il pleut, il mouille, c’est fête à la grenouille » (3). qui doit se continuer ainsi :
« Tapez des pieds, tapez des mains, « C’est la fête à Saint Martin » (4).
En résumé, le vocabulaire de Renard est celui d’un conservateur. Il emprunte aux grands écrivains du passé, aux paysans de son village, leurs termes les plus expressifs, mais dans son ensemble il est le plus simple qui soit. C’est avec les mots de tout le monde et de tous les jours que Jules Renard a écrit ses chefsd'œuvre.