‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 48 sur 124 · PRÉCISION · texte numérisé non relu

PRÉCISION

Quel que soit le souci qu'il puisse avoir de la beauté des mots, Jules Renard s'inquiète avant tout de la propriété de ceux qu'il emploie. Il se préoccupe de leur sens exact :

— « Allons, dégoisez !

(1) P. de C. p. 130.

(2) Rolland. Rimes et jeux de l'enfance. Paris. Maisonneuve, 1883. Formulettes diverses, p. 284.

(3) Buc. p. 84.

(4) Rolland. Ibid, p. 345.

«—— Insolent |

« — Mais, chère Madame, « dégoiser » se dit du « ramage des oiseaux » (1).

— « Un brin de fille », déclare-t-il, « ce devrait être « une fille maigre » (2).

Et 1l proteste parce que Maurice Barrès avait écrit sur un exemplaire du Voyage de Sparte « À Jules « Renard, son ami ». « Mais non! je l’admire, il « m'étonne, el peut-être qu'il ne me trouve pas sans « talent, mais nous ne sommes pas amis » (3).

Il se vantait d’avoir écrit « porte-monnaie » dans L'Ecornifleur (4). Cette passion de l'exactitude lui fait écrire aussi : « les fanes des pommes de terre » (5), les « tuiles faitières » (6), les « mannes de corde » (7), etc. Ce n'est pas pour le plaisir d'étonner. Lom de mettre ces mots en italique, pour se vanter, lorsque c'est nécessaire, 1l en indique le sens, comme pour s’excuser : « une toiture de glui, de grosse paille de seigle » (8).

« Le mot juste! Le mot juste ! Quelle économie « de papier le jour où une loi obligera les écrivains

(EeD- 110;

(4) J. p. 120. — En 1890, il y avait à cela plus de mérite qu'on ne pense, Dans Renée Mauperin, les Goncourt appellent un maillot de bain une « robe de laine ». Renard, dans L’Ecornifleur dit « costume de bain ». Ec. p. 115.

(6) Rag. p. 177.

(6) Hemat p.27.

(7) Ec. p. 138.

(SV AS Vip: 22

« à ne se servir que du mot juste » (1). Mais, prétend Donnay, « aucun mot n’est juste... puisque le mot vrai « n'existe pas, allons de l'avant! Moins de scrupules. « Ecrivons nos à peu-près.

« — Ou n'’écrivons rien, dis-je » (2).

Renard estimait précisément que ce sont la recherche du mot vrai, les scrupules dans le choix, l'horreur des à peu-près et des synonymes qui font l'écrivain (3).

Sans doute Renard examine avec le plus grand soin les verbes qu'il peut employer, et choisit celui qui exprimera le mieux le mouvement qu'il veut rendre. Pour nous montrer la marche pesante des bœufs, 1l écrira : « Les bœufs, avertis, relèvent la tête, se meu- « vent jusqu’au bord du chêne » (4), et pour évoquer l'allure solennelle et nuptiale du paon : « Il se dirige « vers le perron. Il gravit les marches, comme des « marches de temple, d’un pas officiel » (5). Mais ses substantifs et ses.adjectifs ne sont pas moins chargés de sens.

(3) Renard observe justement : « La recherche constante « du mot nous rend impropres à l'improvisation. Nous ne « savons pas parler, parce que nous savons écrire, et l’ora- « teur ne fait aucune attention aux mots qu'il dit. » (J. p. 1535).

Et Renard connaît, sur ce point, nombre de poètes qui sont orateurs : « Le lyrisme se contente un peu trop de l’à- « peu-près ; de là, tant de froids lyriques. » (J. p. 1532).

(4) H. nat. p. 27. — De même, dans L’Ecornifleur, les Cruz « se Mmeuvent comme des crabes dans une caisse d'eau », p.

(6) H:"nat; p.13:

Arrêtons-nous un instant sur quelques mots du Vigneron dans sa vigne. Renard a fait le voyage de Paris à Chitry pour voir Philippe tuer le cochon : « A « sept heures... je m'habille au clair du soleil qui tombe « par la cheminée ». Un auteur pressé, vite satisfait, eût employé sans hésiter l’un des clichés habituels : « à la faible » ou « à la pâle clarté », « à la douce lumière » ou bien, empruntant sans vergogne à Corneille, « à l’obscure clarté du soleil. ». Un symboliste : « A l’encore liliale candeur », « A la prime et vagissante blancheur », « A la virginale et latescente diaphanéité.. ». Renard écarte le cliché et la fausse recherche. Il attend :

« Chaque atome de silence « Est la chance d'un fruit mûr !

Et sa patience enfin récompensée voit se détacher le mot juste : non pas clarté, trop aveuglant, mais celui qui, réservé d'ordinaire à la lune, fait glisser dans la chambre la lumière discrète qu'il fallait : « au clair du soleil qui tombe par la cheminée » (1).

Renard « fait une visite de nouvel an » aux Philippe et serre la main de son domestique. Il n'écrit pas : « Il me tend », ni « Il me serre », car la main de Philippe reste passive, n’exprime rien. Philippe n'a pas l'habitude de serrer des mains. Il est indifférent à tout, au moins en apparence. Et cette main gourde de travailleur n’a pas les articulations souples d’une main d’artiste ou d'écrivain. Il la tend simplement, par poliesse, au « monsieur » qui lui offre la sienne, comme

(1) V. d. s. v. p. 19. — De même dans le Pain de ménage, Marthe dira : « Au clair de cette lune ? » Com. p. 68.

on respecte, en pays étranger, un usage Inconnu. Toutes ces nuances, où quelque autre, fier de sa trouvaille et désireux de montrer la finesse de sa « psychologie », se serait complu, Jules Renard les marque en quelques mots, mais longuement pesés : « Il me donne à toucher « sa main fendillée » (1).

Ce sont de telles trouvailles qui justifient la phrase fière et amère du Journal : « Mon style piem de tours « de force dont personne ne s'aperçoit » (2). La beauté du style de Jules Renard est de celles qui « exigent d'être conquises » (3). Les mots y ont en effet la plénitude de leur sens. Renard les charge de résumer tout un développement.

Dans les quelques mots du Vigneron que nous venons de citer, l'adjectif « fendillée » ne condense-t-il pas toute une phrase richement harmonisée par Flaubert : « La poussière des granges, la potasse des lessi- « ves, et le suint des laines les avaient si bien encroû- « tées, éraillées, durcies, qu'elles semblaient sales, « quoiqu'elles fussent rincées d’eau claire » (4). Ce sont principalement les adjectifs qui sont ainsi chargés de signification. Dans un conte de Coquecigrues, La serrure enchantée, deux adjectifs tiennent lieu de propo-

(1) V. d. 8. v. p. 16. — Peut-être Renard a-t-il songé aux mains de Catherine-Elisabeth Leroux : « à force d’avoir servi, « elles restaient entr’ouvertes, comme pour présenter d’elles-: « mêmes l’humble témoignage de tant de souffrances subies. » Madame Bovary, édition définitive. Paris. Fasquelle s. d. p. 166. Cette comparaison ne fait que souligner la sobriété puissante de Renard. |

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