SOBRIÉTÉ
Pour exiger autant des mots, il ne faut pas les prodiguer : ils useraient leurs forces. La sobriété devient donc une des qualités du style de Jules Renard, et, comme les autres, une qualité acquise. Pour s’en convaincre, 1l suffit de comparer, par exemple, les
(1) Ec. p. 167.
(2) Ecp. 32.
(3). Cor: -IT::0: 2588.
deux éditions de L'Ecornifleur, celle de 1892 et celle de 1904 (1).
Une édition revue par Renard était une édition considérablement diminuée.
L'ADIECTIF ET L'ADVERBE.
En faisant une telle comparaison, on constate immédiatement la suppression de nombreux adjectifs et de nombreux adverbes. C'était pour Renard un principe que l'adjectif affaiblit. Quand :ïl écrit dans son Journal : « En morceaux, en petits morceaux, en tout « petits morceaux » (2), c'est pour faire sentir, je pense, que plus on ajoute au substantif, plus on lui enlève de force, et que le mot nu est plus expressif, s’il est juste : « Ciel » dit plus que « ciel bleu ». L'épithète tombe « d'elle-même, comme une feuille morte » (3). Renard
enseignait cette règle à ses disciples : « le mot « trouble » n’a pas besoin du mot sans saveur qu'est le « mot grand ». Ecrivez « trouble », « grand trouble » et
« jugez » (4). Et comme « l'écrivain qu'il faut relire « le plus souvent pour se corriger de ses défauts, c'est
« soi-même » (5), dans une seconde édition, « grand détour » devenait « détour », « grand vent » devenait « vent », « puits profond », « puits », « sans aucun doute », « sans doute », « émanations » se passait
(1) ou celles de Poil de Carotte. 1894 et 1902. (2). JD2156.
(4) Cor. II. p. 85.
« d’odorantes », « traversée » de « longue », « cœur » de « bon », « gros yeux » de « doux », « bras » de « tendus », « efforts » de « patients » (1), « enthousias-
me » de « vif » (2), etc. Nous avons vu plus haul l’hécatombe analogue d’adverbes à laquelle s’est livré Renard. Toutes les feuilles mortes tombaient.
La moindre économie lui semble un gaim, deux lettres supprimées, un progrès. Et si un prote les rétablit, il proteste : « La liberté dehors fait trop de pous- « sière », tel est mon texte. Pourquoi au? Que « voulez-vous que je fasse de cet au ? Jamais vous ne « serez un écrivain de ma taille (3) », déclare-t-il en plaisantant à Tristan Bernard. « Je m’enferme dans un « cercle si étroit », constatait-1l lui-même, « que Je tra- « vaille sur quelques mots. Mais cela donne quelque « chose... » (4).
Ces menus sacrifices ne satisfont pas son exigence. La sobriété était sa loi, non seulement dans la phrase, mais dans le récit. Il supprime des banalités (5). des allusions pédantes (6), ou trop actuelles (7), des cita-
(L'MECAMID ECS RAC OI 87 STATE CCC ALTO variantes.
(AV es ve pre (B)ACOTSIEEDM280; (4) J. p. 843.
(5) « On a le droit de s'amuser dans la vie. » Ec. p. 142 : variantes.
(6) à Apelle et Pline (V. d. s. v. p. 86) : variantes. à Aristophane (H. nat. p. 38) : variantes.
(7) à Emile Henry (V. d. s. v. p. 116) : variantes. à Vallotton (V. d. s. v. p. 86) : variantes.
à Ganderax (H. nat. p. 88) : variantes.
à Coppée (H. nat. p. 61) : variantes.
tions (1), des grossièretés (2). Il fait disparaître presque toutes les épigraphes dont au début, à l’imitatiin des romantiques, de Poe et de Villiers, il coiffait certains de ses récits (3), ou les chapitres de son roman : L'Ecornifleur.
Il a le courage de procéder à des coupes plus sombres encore. Il enlève du Canard sauvage tout un développement qui faisait hors-d'œuvre (4), de L'Ecornifleur, un chapitre entier (5).
Enfin, à l'inverse d’Anatole France, qui délayait une nouvelle et l’étirait jusqu’au roman (6), Renard réduisait son roman des Cloportes à une nouvelle de quelques pages, ironiquement intitulée : Un Roman (7).
Les inconvénients de ce dépouillement n’échappaient pas à l’écrivain. Tout comme un style trop fleuri,
(1) Vente du Samedi 12 Février 1921. Hôtel Drouot. Me Edouard Giard, commissaire-priseur. Catalogue Henri Leclerc, 219 rue St-Honoré, description du N° 264.
(2) « Comme un qui trouve les cabinets occupés » devient « un qui trouve la place prise. » Ec. p. 90 : variantes.
(3) IL y en avait pourtant de charmantes comme « Ha, que « Mademoiselle de la Basinière est mignarde ! » (Madame de Sévigné). Coq. p. 61 : variantes.
(4) Coq. p. 83 : variantes.
(5) La mèche de cheveux, qui est devenu un récit à part dans Sourires pincés.
(6) Thaïs. Les Dieux ont soif. Le Lys rouge. Voir Pierre Mille. Le roman français. Paris. Firmin-Didot, 1930, p. 94 et 95.
De même Zola a tiré son roman Thérèse Raquin d'une nou-
velle intitulée Un mariage d'amour, publiée dans le Figaro du 24 Décembre 1866.
(7) Coq. p. 45 à 55.
un style trop nu peut fatiguer à la longue : « — Ne pas « écrire trop serré. Il faut aider le public avec de « petites phrases banales. Daudet savait les interca- « ler » (1). Renard aurait pu le faire : « Je pourrais « recommencer tous mes livres en desserrant » (2); mais il ne l'a pas fait. Il est resté fidèle à son austérité, tout en évitant une trop grande sécheresse. Lui-même a donné la meilleure image de son style en écrivant : « Des phrases courtes et claires, et un peu plates, avec, « çà et là, une autre phrase qui se dresse comme une « fleur éclatante au milieu d'herbes d’une pâle ver- « dure » (3). Ces fleurs qui viennent aviver la prose de Renard, ce sont : la place qu’il donne aux mois, le rythme de sa page, les images et l'esprit.