LA PLACE DU MOT
« Le mot ne vit que par la place qu'on lui « donne » (4). Renard ne l’ignorait pas. Il sait, comme les poètes, grouper des sonorités voisines, tantôt pour obtenir un effet de douceur :
« et dort sous la caresse des saules » (5).
« Il glisse sur le bassin... Doucement, sur son léger « léger coussin de plumes... » (6) tantôt pour faire entendre un léger grincement :
« Il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou « qui grince dans les crampons rouillés... » (1).
« par un f{reuil rouillé et criard » (?).
Il excelle à mettre en valeur le mot sur lequel il veut attirer l'attention. Surtout lorsqu'il désire rendre un mouvement, 1l coupe, par des compléments circonstanciels, le complément d'objet du verbe dont il dépend, et sa phrase accomplit le geste. « Bonne Amie entra « et tendit à Marcel, qu’elle aimait parce qu'il avait un « prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, « une rose » (3).
Si au lieu d'écrire : « Je n'’entendais de la voix « cassée du vieil homme que les menus éclats » (4), Renard avait mis : « Je n’entendais que les menus éclats
« de la voix cassée du vieil homme », c’est « vieil homme » qui restait dans l'esprit du lecteur ou de l’auditeur, et non le mot qui doit porter : « éclats ».
Au risque de rappeler le maître de philosophie de Monsieur Jourdain, que l’on compare ces quelques rédactions possibles d’une même phrase :
« Ces arbres impénétrables qui tendaient, çà et là, « leurs branches sur la route.
… qui, çà et là, tendaient leurs branches sur « la route.
… qui tendaient leurs branches, çà et là, sur « la route... etc... »
(1) P'ede CC p:712.
(3) Coq. p. 74 — « il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, « au creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de « prospérité, une crotte. » Coq. p. 65.
(4) Coq. p. 26.
à celle de Renard :
« qui tendaient sur la route, çà el là, leurs bran- « ches » (1).
Renard a peut-être usé un peu trop souvent de ce procédé, que l'on pourrait appeler « du complément « détaché ». |
Il faut reconnaître pourtant qu'il le fait avec beaucoup d'art. Voici, pour le portrait de la girafe, deux épreuves SuCCessives :
« Par-dessus les barreaux de sa grille, elle nous « montre sa tête au bout d’une pique ».
« — qui nous montre, par-dessus les barreaux de « la grille, sa tête au bout d’une pique » (2).
Le second texte est évidemment beaucoup plus expressif (qui rejelte, après le complément circonstanciel, le complément d'objet), haussant encore d’un étage, comme avec un déclic, le cou de la giraîe (3). Il y a là quelque chose de tout à fait analogue au rejet des poètes, employé aussi pour mettre un mot en valeur.
Ce n’est pas seulement un complément, ce peut être un adjectif, un adverbe, que Renard détache ainsi. Voici une phrase de Coguecigrues où l'écrivain obtient par ce procédé un véritable aboiement :
(DACog ep 220
(2) H. nat. p. 47. De même : « De peur de mouiller, dans « l’eau du bassin, leurs jupons roses. » H. nat. p. 46.
(3) Renard avait peut-être lu, dans ce cas particulier, cette phrase de Hugo (Choses vues, Paris. Nelson. p. 207) :
«.… et on hissait à chaque instant, au-dessus des têtes, des « écriteaux au bout d’une pique ».
Renard songe évidemment aux massacres de la Révolution.
« et, entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, « violemment » (1).
« Pour faciliter la besogne du lecteur, » écrivait un jour Renard, « j'en arriverai à souligner, dans chacune « de mes phrases, les mots qui doivent porter » (2). C'est ce que faisait Villiers de l'Isle Adam ; mais pour Renard c'était inutile. La place qu'il leur donnait suffisait.
Il aimait finir une phrase, ou un membre de phrase, par « peut-être », qui produit alors une impression d'inachevé, de mystère, toute personnelle à Renard et due à cette place : « avec ce chien à droite et ce chat « à gauche de la cheminée, tous deux vivants peut- « être... » (3) — « l'attitude du poète auquel on en a « mis dans l’aile, blessé à mort peut-être... » (4).
A l’intérieur de la phrase aussi, Renard sait mettre un mot à la place imattendue qui lui donnera sa valeur. M. Vernet « abat son poing », non pas d’un coup vigoureux, mais « d'un vigoureux coup, sur l'angle d’une
(1) Coq. p. 78.
(3) Buc. p. 78.
(4) Ec. p. 90.— Ce n'était pas par amour de la bizarrerie que Renard écrivait ainsi, car il réserve au Journal des tournures qui lui étaient naturelles, mais qui auraient pu surprendre, comme l’ablatif absolu où le participe précède le sujet : « Ve- « nue la-nuit, ..refermée sa porte, enlevé l’or des blés, ..ve- « nu le soir, venu l2 matin, » p. 500, 496, 601, 602, 1174. Dans son Journal, p. 914, il écrit : « écarté le feuillage », mais recopiant cette phrase à l'adresse de Marcel Boulenger, il rétablit l’ordre courant des mots : « le feuillage écarté ». — Catalogue de la Bibliothèque Marcel Boulenger, ventes des 6, 8, 9 Avril 1935, description du numéro 375 par M. G. Andrieux.
Montaigne disait d’ailleurs : Présent l’Evesque de Mâcon » Essais XVI ; et le proverbe dit : « Morte la bête... »
« pierre de taille » (1) ; et nous entendons le choc du poing.
Il faut aussi noter l’art avec lequel Renard sait couper les mots à l’intérieur de la phrase.
Pour décrire un paysage d'automne, deux membres de phrase, de dimensions égales, se superposent exactement, calqués l’un sur l’autre et reliés par l’image charmante de la proposition principale, comme les deux parties du paysage à reproduire sont à la fois unies et séparées par le canal.
« Le peuplier qui est dans le canal, la tête en bas, « attire à ses branches les feuilles « du peuplier qui est au bord du canal, la tête en haut » (2).
S'il s'agit de rendre les mouvements d’une poule : « Eblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, « dans la cour » (3). Autant d’arrêts de la poule, autant d’arrêts de la phrase. « Elle pique, elle pique, infati- « gable » (3). La brièveté et la répétition du mot « pique », les silences notés et imposés par les virgules, font entendre et voir les coups de bec saccadés et répétés de la poule. Si l’on était tenté de considérer ces trouvailles comme minimes, qu'on lise les mêmes mouvements de poules décrits par Maupassant : « A tout « instant, elles piquaient d’un coup de bec une graine « ou un insecte invisible, puis continuaient leur marche « lente et sûre » (4). Je ne crois pas qu'on hésite à préférer la phrase de Renard.
(1) Ec. p. 24.
(2) Rag. p. 179.
(3) H. nat. p. 5.
(4) Toine. Ollendorff.
Ce passage n’est pas unique : le grignotement et les silences d’une souris, les sautillements de la pie ou de la bergeronnette sont rendus avec autant de précision.
« J'écris des signes, des riens, petitement, menu, « menu, comme elle grignote » (1).
« Elle sautille, à pieds joints, par terre » (2).
Et tandis que Buffon nous renseigne ainsi sur la belette : « Elles sont dans une agitation continuelle, « cherchent toujours à se cacher. Elle ne marche ja- « mais d’un pas égal, elle ne va qu’en bondissant par « petits sauts Inégaux et précipités », Renard, coupant encore, à coups de virgules, sa phrase, nous fail voir cette précipitation : « Pauvre, mais propre, distin- « guée, elle passe et repasse, par petits bonds, sur la « route, et va, d’un fossé à l’autre, donner, de trous « en trous, ses leçons au cachet. » (3)