LA PONCTUATION
On remarquera que c’est par la virgule que Renard obtent ces effets. Comme tous les artistes, il attachait une grande importance à la ponctuation, et il en usait en maître.
A côté de la virgule qui marque les saccades (comme celles de la poule, de la souris, de la pie, de la bergeronnette, de la belette, du merle qui « par petites « détentes sèches s'approche de la prune, lui lance, « de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de bec « en vain rectifiés » (4), il y a celle qui indique une
(1) H. nat. p. 46.
(2) Vide ep 15 Hinat. p.65.
(3)-H° nat. p. 37.
(4) Coq. p. 77.
parenthèse (« … là un point qui bouge, une petite bête « sans doute, … » (1) — « non que les maîtres de Gabriel « soient méchants, ils ne lui rendent pas exprès la vie « dure, mais il faut... » (2) — « ni la pluie, personne « ne se retrousse mieux qu'une dinde, ni le soleil, une « dinde ne sort jamais sans son ombrelle » (3)) — et que Renard a remplacée plus tard par les deux points ; il y a celle qui marque un temps, soit dans un récil (« Puis de nouveau, je regarde ») (4) — soit dans un dialogue : (« Madame, je vous jure, sur la tête de mon « enfant... ») (5).
La ponctuation de Renard me semble destinée à faire valoir le texte, à en souligner les intentions, plutôt qu'à couper logiquement la phrase. Et c’est très bien, car les proses de Renard sont faites pour être « dites », comme des poèmes, plus encore que pour être lues. Quand il envoya, en 1896, les Histoires naturelles à son ami Lucien Guitry, Jules Renard écrivit sur la page de garde : « Exemplaire de M. L. Guitry qui sait l’art « de donner aux mots des autres ce qui leur manque « de poésie ou de réalité », et, sur l'édition de 1899 : « Que serait-ce, lecteur, si tu l’entendais les lire ? » Mais il n’en faut pas conclure que Renard écrivait pour Guitry, et non « pour les siècles à venir ». Il faut, au contraire, nous efforcer de comprendre les textes de Renard comme le faisait son incomparable ami. Ainsi, la lecture de Renard nous devient un profit.
(1) Lant. s. p. 70.
(2) Bucoliques. Ollendorff, 1898, p. 45.
3) Le vigneron dans sa vigne. Mercure de France, 1901, )
(4) H. nat. p. 68.
5) Le vigneron dans sa vigne. Mercure de France, 1894, p. 58.
Le RYTHME (1).
Renard emploie le moins souvent possible les propositions circonstancielles (2) avec leurs lourdes conjonctions de subordination. Il se sert peu des relatives. Il économise même les plus brèves conjonctions de coordination (3). C'est la juxtaposition qu'il préfère. Il la préfère à tel point qu'il isole de toute proposition principale l'expression « avoir beau » qui ne s'emploie généralement que comme proposition subordonnée concessive. Au lieu de : « J’ai beau me frotter les yeux « pleins de buée, je ne vois rien », Renard mettra :
« — Je ne vois rien.
« J'ai beau me frotter les yeux pleins de buée. »
Ainsi La Fontaine avait écrit :
« Sur le bout de son nez une allant se placer « Mit l'ours au désespoir ; il eut beau la chasser. » (4).
; De ces phrases juxtaposées, voici quelques exemples :
« Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur sa table « Sa carnassière. Elle contient deux perdrix. Grand « frère Félix les inscrit sur une ardoise pendue au mur. « C’est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne » (5).
(1) J'entends par rythme la façon dont les phrases se développent et se coupent dans une page de Renard.
(2) « Elles remuent, comme travaillées par des insectes », au lieu de « comme si elles étaient travaillées... ». Ceux qui écoutent. Le Rire, 20 avril 1895.
(3) « Mais » marque plus souvent une transition qu'une opposition. Il équivaut à « cependant » : « Mais Poil de Ca- « rotte, sans qu’on le lui ordonne.. Mais l'instant est venu de « rentrer ». P. de C. p. 12.
(4) L'Ours et l'amateur des jardins.
(5) P. de C. p. 9.
« Je peigne sa crinière, je tresse sa queue maigre. « Je le flatte de la main et de la voix. J'éponge ses yeux, « Je cire ses pieds.
« Est-ce que ça le touche ?
« On ne sait pas.
« Il pète » (1).
Où un autre écrirait : « Mon père le repousse du « pied, tandis que maman lui dit des injures, ef que « ma sœur lui offre un verre vide », Renard juxtapose : « Mon père le repousse du pied. Maman lui dit des « injures. Ma sœur lui offre un verre vide » (2).
Peut-être cette absence de lien entre ses phrases lui vient-elle de la lecture de La Bruyère, de même que son amour des phrases courtes.
En 1901, il rencontre un ancien camarade qui lui dit : « Oui, tout petit, au collège, dans tes narrations, « tu faisais déjà des phrases.
« — Je n’en fais plus, dis-je » (3).
C'était en effet une règle pour lui, car il les avait en horreur : « Renoncer absolument aux phrases lon- « gues, qu’on devine plutôt qu'on ne les lit » (4).
On pourrait citer une dizaine de formules analogues, empruntées au Journal, aux Chroniques, à la Correspondance.
« Je ne fais pas de vers, parce que j'aime tant les « phrases courtes qu’un vers me semble déjà trop « long » (6):
(1) H. nat. p. 28.
(2) H. nat. p. 14.
(3) J. p. 831. — Et dans Poil de Carotte il se moque de celles qu’il faisait quand il était petit. Voir Comme Brutus, lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic, les idées personnelles, etc.
La brièveté de ses phrases est tellement évidente qu'il suffit de la signaler.
Dans ses Histoires naturelles, Renard attaque volontiers par une phrase de sept, ou de six, ou de cinq syllabes. I1 y a là comme le « coup de langue » bref d'un clairon, qui frappe l'oreille.
— « C’est la bossue de ma cour ».
— « Il n’est pas beau, mon cheval ».
— « I] n’a jamais chanté ».
— « Son odeur le précède ».
— « Tout lui est égal » (1).
Dans Canards (2), on peut compter 21 phrases en 23 lignes ; dans Le paon (3), six phrases en moins de quatre lignes.
Il arrive souvent qu'une phrase de Renard commence par « Et ». Cet emploi s'explique tout naturellement par le souci qu'avait Jules Renard de couper fréquemment ses phrases. Où d’autres mettraient une simple virgule, il met un pot. Et, tout naturellement, sa phrase commence par la conjonction, destinée d’abord à unir deux propositions, et qui prend alors une valeur nouvelle. Cet « Et » peut se trouver dans le corps du récit, dans Canards, par exemple :
« Et le canard la suit.
« Et cane et canard...
« Et le canard entre à son tour.
« Et vite calmée (4).
Hnat pp 10-28 6, 93,29; H. nat. pp. 8 et 9.
H: nat. p.12.
H. nat. p. 8.
Dans La poule :
« … elle écoute de l’une et l’autre oreille.
« Et sûre qu'il n’y a rien de neuf... » (1).
Cependant, le plus souvent, c'est la dernière phrase du récit que Renard commence par cet « Et », qui sonne alors comme le coup de cloche annonçant la fin. La première édition du Vigneron. dans sa vigne (2) et surtout celle des Histoires Naturelles (3) offraient de nombreux exemples d’un tel emploi. Mais Renard s'aperçut que cela tournait au procédé. Il supprima tous ces « Et » du Vigneron dans sa vigne ; dans les Histoires Naturelles, on n’en trouve plus que quelques-uns, dans L'Oie, Les Lapins, Le Martin-pêcheur, Une famille d'arbres.
(1) Ici, le point nécessaire marque un temps d'arrêt, plus long que celui marqué par une virgule. Les proses de Renard sont faites pour être lues à haute voix.
(2) « Et sans dire trois ...... — L'homme-dinde. GEUMOMVOVAREUTEE re — Le parapluie de coton bleu. «Et tandis qu'il caressait — L'épouse bâillonnée. «Et gorges nues ........ — Les sœurs ennemies.
(3) «Et c’est insupportable .. — Les pigeons.
«Et elle se roule dans la — La pintade.
«Et pendant que Tien-
DETTE rer vrrenter tt L'oie.
«Et ïil engraisse comme
UNEMOIC Me tree — Le cygne.
«Et les moutons frileux. — Les moutons.
« Et il achève la feuille de
SAUTER nee — Les lapins.
«Et Castor, dépareillé .. — Le bœuf.
«Et bientôt, du nez ca-
USER Res cer eee — Les mouches d'eau.
(CET ÉDTeSSENtANL ee — La chenille.
«Hit CIC grÉSile 0e. — La demoiselle.
«Et je sais presque me AIO Re creecmmeeecees — Une famille d'arbres.
Il ne faudrait cependant pas croire que Renard n'écrive que des phrases courtes, grêle de flèches rapides qui criblent le lecteur. Il sait aussi le moment venu, se montrer en prose le « poète mort qui se re- « grette ») (Le
Renard se souvenait d’avoir écrit en vers, et souvent dans son Journal, 1l note un alexandrin :
« Son cœur est un cactus hérissé de poignards » (2) — « Les seins que Je vous vois n'empliront point ma bouche » (3)
ou un distique amusant :
« … J'entends bâiller les huîtres.
« Et le piétinement des mouches sur les vitres » (4).
Dans les œuvres du début, et notamment dans Les Cloportes, on relève beaucoup de vers blancs (5). Mais, de plus en plus, Renard éliminera de sa prose ces douze pieds trop familiers à l'oreille française. C’est seulement dans les Histoires naturelles que les proses de Renard joueront avec la forme poétique, se disposeront et se déposeront tout naturellement, dans la mémoire, en Vers :
(5) « De nouveau le loquet dansa dans la serrure... »
« Il enfonçait les coins dans les bûches criantes ».
« Des brins de foin pendaient par les fentes des planches ». « En un tricot de terre aux mailles résistantes ».
« Il allongeaïit le cou vers un chardon fleuri ».
« I1 restait indolent jusque dans son empire ».
Ciop. p. 32, 57, 62, 79, 86.
Elle miroite quand un poisson tourne le ventre, Comme si on jetait une pièce d'argent,
Et, dès que tombe une pluie fine,
La rivière a la chair de poule... » (1)
Le vol d'une alouette ou d'un chardonneret... » (2) Et, pour qu'il communique avec les arbres,
Ses nerfs se lient aux nervures des feuilles. » (2) Les paysans mouleurs (3) regagnant le village. (2) Il mugit de langueur et s'écoute mugir. » (4). Bientôt, du nez camus à la queue inusable.. » (5) Mais le cochon reste où 1l mange.
Il ne perd pas une bouchée...
Tout criblé de grêlons, c’est à peine s'il grogne: » (6) Autour du soleil las qui défait sa couronne... » (7) Je ne sais quel frisson me passe sur le dos. » (8) Alexandre est son nom, connu même des chiens.» (9)
Sans doute, on peut trouver des vers blancs ailleurs
que dans les Histoires naturelles. Dans Le Vigneron dans sa vigne :
La mûre a disparu des ronces agressives » (10).
(3) Qui coupent le bois pour le flottage sur l'Yonne. (4) H. nat. p. 26.
(5) H. nat. p. 27.
(6) H. nat. p. 31.
(HBEANATED 80
(8) H. nat. p. 37.
(9) H. nat..p. 38.
COL sv prals
Dans Bucoliques :
« … Elle se laisse vivre, « À l'ombre ou au soleil selon l’heure du jour, « Ses dix doigts joints, l'été, sur un caraco blanc, « L'hiver, sous son épais fichu de laine noire » (1).
Mais c’est dans les Histoires nalurelles, et surtout dans Le chasseur d'images, qu’on en rencontre le plus.
Cependant Renard n’a pas besoin des moules consacrés pour se montrer poèle, et sa poésie n’est pas là : elle est dans l’émotion intime qui ne se livre qu'après un long commerce. Dans les vers blancs que nous avons cités, certains sont des vers de poète, comme :
« Autour du soleil las qui défait sa couronne », mais d’autres ne seraient que de versificateur, s'ils avaient été écrits en tant que vers. De plus en plus, Renard semble avoir évité le vers blanc ; et je crois qu’on n’en trouverait pas dans Aagolle, tout au moins d'aussi apparenis.
Il est un mode de composition fréquemment employé par Renard et qui me semble devoir quelque chose à la pratique des poètes. On pourrait l'appeler, en pensant au serpent « qui se remord l’étincelante queue », la composition-serpent, ou la compositionrondeau, dont le dernier vers est le même que le premier (2). Dans certaines proses de Renard, la dernière phrase, quelquefois le dernier mot, viennent rappeler,
(1) Buc. p. 41.
(2) On trouve ce procédé dans d’autres poèmes que le rondeau. Dans Clair de Lune, de Hugo, dans La Neige, de Vigny. Mais il est, pour ainsi dire, codifié dans le rondeau.
quelquefois reproduire, la première phrase, le premier mot, créant ainsi l’unité d'atmosphère.
« Depuis neuf heures, le village dort dans le silence. « Un rêve de linotte troublerait Le silence (1). « Jaloux ! non...
« Je ne suis pas jaloux » (2) « Etes-vous bon? Etes-vous méchant ?.… « Est-il bon ? Est-il méchant ? (3).
« C’est la bossue de ma cour...
Elle se roule dans la poussière comme une bossue. (4) « Tiennette voudrait aller à Paris.
« L'oie de Toulouse vient à Paris (5).
« Autour du poêle, la mère tricote, le père marche d'une fenêtre à l’autre, la fille lit, le fils dort... « Et toute la famille, y compris la mère, qui se relève, y compris le fils qui dort, hausse les épaules, autour du poêle » (6).
Quelquefois, c'est seulement l'idée de la fin qui re-
joint celle du début, comme dans L'’Ane (7), comme dans La Cuisine (8) où une allusion à Massillon : « Seigneur,
s’il est vrai que vous seul soyez grand », introduit une
humble et poétique litanie d’objets familiers, qui se ferme sur la demi-douzaine de fers à repasser, « à genoux «sur leur planche, comme des religieuses qui prient, voi- « lées de noir et les mains jointes », le Seigneur du début.