LES IMAGES
La comparaison que l’on fait d'un être avec un autre être, d'une chose avec une autre chose, peut avoir pour objet, ou de faire comprendre, ou de faire voir. D'où deux sortes de comparaisons et d'images : les unes, qu'on pourrait appeler « philosophiques », celles qu'emploient Bergson, Proust, et qui, destinées à faire « comprendre », se développent longuement, rapprochant, par exemple, un mécanisme mental d'un mécanisme visible (1) ; les autres, qu'on pourrait appeler « artistiques », et qui, destinées uniquement à faire « voir », sont généralement brèves. Telles sont les images de Théophile Gautier (2), de Renard, de Jean Cocteau (3), de Giraudoux (3).
I n’y à pas lieu de déprécier les secondes par rap-
(1) Comme l’image des fleurs japonaises dans le premier volume de Swann, image destinée à faire comprendre le mécanisme du souvenir. Nouvelle revue française, 67° édition,
Renard en emploiera de ce genre et pour un but semblable dans les Cloportes, p. 122.
(2) La neige avait mis des chemises blanches aux toits ». (Renard écrira : « La croix du village est en bras de chemise ». L'Œil Clair, p. 152). | « Les pies.. avec leur queue plantée dans leur croupion « comme un éventail fermé ».
« Jars.… ses pattes bottées de maroquin orange ».
Le capitaine Fracasse, Charpentier, 1912, tome I, p. 227, 215, 241.
Ce sont de petites « histoires naturelles », mais perdues, noyées dans le contexte.
(3) Voir notre Conclusion, p. 377 et suiv.
port aux premières. L'image « artistique » transmet, en effet, au lecteur « l'impression communicable » (1), ce qui est bien le but de tout art. Aussi « le poulet sur ses allumettes » (2) est-il une trouvaille, menue, sans doute, mais une trouvaille d’art quand même.
Renard, m'a conté M. Sacha Guitry, se promenait un jour au Breuil avec mon père. À un moment, Lucien Guitry montre à Renard un coq qui se sauvait à toutes jambes en s’écriant : « Tiens, celui-là qui court les « mains dans ses poches ! ». L'image était jolie. Vers la fin de la promenade, Renard, qui avait paru soucieux, dit à son ami : « Dites donc ! Vous n’en faites rien ? » — Guitry ne comprenait pas — « De quoi ? » — « Votre image, vous n’en faites rien ? » — « Quelle « image ? » — « Le coq qui court les mains dans ses « poches ! ». Guitry se mit à rire, mais Renard ne voulait pas laisser perdre une jolie chose, et nota l’image dans son Journal. Il recueillait celles qui lui plaisaient, de Bachelin (3), de Rostand (4), de Saint-Pol-Roux (5).
Il écrivait à un ami : « À chaque instant, une image « bien réussie m'arrête, et il en est que je regrette de « n'avoir pas trouvées avant vous » (6). Quand il rendait compte d’un roman, il ne manquait pas de signaler celles qui lui avaient plu (7).
(6) Cor. II. p. 160.
(7) Voir les articles sur Bonne-Dame, d'Estaunié (Mercure de France. Janvier 189%), et sur Les Emmurés, de Descaves (Mercure de France. Janvier 1895). Ces articles n'ont pas été recueillis dans les Œuvres complètes.
Il les aimait, en effet, et c'est avec un battement de cœur qu'il en trouvait une. Il avait conscience que tout rapport nouveau perçu entre deux êtres, entre deux objets, était pour l’art un enrichissement, Et il se tenait à l'affût, la plume haute.
Dans son livre sur Paul Claudel, M. Georges Duhamel prétend que « nul mécanisme n’est plus spon- « tané que celui qui préside à la formation des ima- « ges » (1). Cette observation peut être exacte pour la majorité des poètes. Elle ne l’est pas en ce qui concerne Renard. Il « chassait » réellement les images. Il ne se contentait pas « d'ouvrir les yeux », et les images ne s’y emprisonnaient pas toujours « d’elles-mêmes ».
Il avait trois façons de les prendre : par l'oreille, par l'œil et par les mots.
Son oreille ne lui en apportait pas beaucoup. On en trouve cependant quelques-unes dans le Journal, et surtout dans les Histoires naturelles, où Renard traduit les roucoulements des pigeons par « Viens, mon « grrros |! Viens, mon grrros | Viens, mon grrros ! » (2), et le chant du grillon par six images successives, qui tendent toutes à reproduire un bruit et non un geste : grincement du râteau sur le sable, de la scie sur le bois, du remontoir d'une montre :
« .… il ratisse ses étroites allées de sable.
« Il fait du bran de scie... |
« Puis il remonte sa minuscule montre... » (3) eice
(1) Paul Claudel. Mercure de France, 1914, 5° édition, p. 65. (2) H. nat. p. 12.
(3) H. nat. p. 40.
Les filets de ses yeux en capturaient beaucoup. Sans doute, Renard n'a pas eu l'abondance d'images visuelles de son dieu poétique, Victor Hugo, mais le mécanisme fonctionnait de la même façon chez l’un et chez l’autre. Dans un objet, ils en voyaient un autre qui se superposait exactement au premier. Renard l'a noté : « Le goût de l’image juste, mathématique, Victor « Hugo l'avait déjà » (1). La différence vient de ce que, l’analogie perçue, Renard nous la livre telle quelle, nous prêtant ses yeux pour la voir, tandis que Hugo, le plus souvent, l’habille somptueusement, la développe, l’exploite jusqu'à ses dernières possibilités.
Certains écrivains adoucissent au lecteur le léger effort que leur esprit devra faire pour admettre une image. Ainsi Mirbeau explique : « Des paysannes... « des paysans. ont, en se renvoyant ces ballons « ronds et rouges, des figures rondes et rouges, « si bien que, parfois, nous pourrions croire qu'ils
« jouent à la balle, avec leurs propres têtes... » (2). Renard préfère généralement nous surprendre, sans commentaires, et écrire : « L’âne : le lapin devenu « grand » (3).
Il y a des images de Renard qui sont simplement amusantes :
« Les crabes : galets marchant » (4).
(2) La 628-E8. Fasquelle, 1907, p. 261. (Il s’agit de fromages de Hollande). |
(3) H. nat. p. 30. — Voir l’anecdote sur madame de Noaiïlles, contée par P. Mille dans sa préface aux Histoires Naturelles illustrées par Deluermoz.
(4) ED ele)
Les fourmis : « Chacune d'elles ressemble au chif- Créer (ll):
La couleuvre : « De quel ventre est-elle tombée,
cette colique ? » (2).
D'autres sont d’une justesse surprenante :
« Les nuages au couchant font faire arrosoir au « soleil » (3).
« Le soleil diminue au fil de l'horizon comme un « nœud qui se serre » (4).
« Des rognons luisant comme des marrons, l'écorce « enlevée » (5).
Mais :1l en est qui à la justesse joignent l'émotion. Leur effet se prolonge dans l’âme du lecteur qui les laisse résonner en lui.
« Au soleil qui se couche, les bœufs traînent « par le pré, à pas lents, la herse légère de leur « ombre » (6).
(1) H. nat. p. 42.
(RÉ naAt D. 37.
(4) J. p. 662, et aussi : « les sillons, rides annuelles de la «terres». .p..322.
« La noix, ces deux minuscules tortues figées. » J. p. 326. « La route passe sur le mont comme une bretelle sur une épaule. » J. p. 660.
« Guitry et son cou en poterie de cheminée sur les toits. » J. p. 955.
« La châtaigne, ce hérisson des fruits. » J. p. 832. (5) tepee 0:
(6) H: nat. p. 25.
« Dans la campagne muette, les peupliers se « dressent comme des doigts en l’air et désignent la « June » (1).
« … et cette demi-douzaine de fers à repasser, à « genoux sur leur planche, par rang de taille, comme « des religieuses qui prient, voilées de noir et les mains « Jointes » (2).
Beaucoup d'images de Renard, et ce sont peutêtre, dans son œuvre publiée, les plus nombreuses, lui venaient tout simplement d’une métaphore prise à la lettre. Dans d'innombrables locutions toutes faites, que nous prononçons machinalement, les images dorment, inaperçues. Renard, du bout de sa plume, les éveille et leur donne une nouvelle vie Il faudra donc distinguer deux sortes d'images. Les unes, naturelles, sont le résultat d’une vision ; les autres, artificielles, d’un travail de l'esprit. Les premières sont personnelles à Renard et nous révèlent la façon dont il était impressionné par les objets. Les secondes sont pour ainsi dire mécaniques. Puisqu’on dit que « la sueur perle à son front ». « Il passe sa manche de chemise sur son front
(1) H. nat. p. 41. — Mme de Noailles écrira dans La nouvelle espérance, Paris, Calmann-Lévy, s. d. (1903), p. 112 : « trois « peupliers sur le coteau ; Sabine les regardait, hébétée ; elle «se disait qu'ils étaient rapprochés et inégaux, faiblement, « comme les trois doigts du milieu de la main, juste comme « ces trois doigts-là. » — Elle parle aussi du « hérisson vert des coques » de châtaignes (Ibid. p. 199) et Renard définit dans son Journal : « La châtaigne : le hérisson des fruits » J. p. 832. C'est par de telles images que se rejoignent deux écrivains dont les natures semblent si opposées, comme d'’ailleurs, Renard et Hugo, Renard et Rostand.
(2)ÉBUC AD 20:
« et écrase, en riche qui s’ignore, des perles de « sueur » (1).
Puisqu'on dit qu'une parole « refroidit l’enthou- « Slasme »: « Le mot refroidit les curiosités chaudes » (2). Puisqu'une question « se pose » : « Cette question se « pose sur moi comme un grand oiseau noir » (3).
Puisqu'on dit « joues en fleurs — geler à pierre fendre, son pesant d’or, tout chose, tout bête, avoir le mors aux dents, montre en main, ou preuve en main », Renard écrira : « Les joues sont en fruit. par ces temps durs, son cœur se fend comme les pierres. la recommandation d’un moineau vaut, pour le moins, son pesant de plumes... Mlle Eugénie, tout oie. Elle relevait derrière son dos, ses mains rétives dont les doigts avaient le mors aux ongles... Je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce ruisseau... des brochets comme ma cuisse » (4).
De telles images ne sont évidemment venues à Renard, ni par l'œil, n1 par l'oreille, mais par l'esprit. C’est en réfléchissant aux mots : « éclats, ailes, trempée, fendus », que Renard écrit : « Je n’entendais de la voix « cassée du vieil homme que les menus éclats » (5). — « Madame Vernet, dont le nez aux ailes minces « voltige » (6) — « Il trouve la soupe bien trempée,
(L)2D° Hit, p.195.
(2) Coq. p. 38.
(4) Coq. p. 34, 64, 65, 69, 107, 9.
(5) Coq. p. 26 : image reprise dans P. d. C. C’est le chien: « il casse sa voie en éclats » p. 11 et J. p. 276.
« comme de l'acier » (1) — « ...des yeux bien fendus « qu'on aurait plaisir à enlever avec un tournevis » (2) ; images latentes dans les expressions courantes : « éclats « de voix, ailes du nez, soupe trempée, yeux bien fen- « dus ». Il n’y a là évidemment qu'un procédé. Renard l'a dédaigné de plus en plus. C'est dans les Débuts littéraires et dans L'Ecornifleur que les images de cette sorte sont les plus abondantes.
Il peut arriver d’ailleurs que les deux sources se confondent. Une expression usuelle peut aider à l’éclosion d’une image qui néanmoins ne seralt pas née sans une vision. Des milliers de personnes avaient dit, des centaines d'écrivains avaient écrit que « le soleil se couche », sans que cette métaphore évoquât en rien la vision d’un coucher réel. Mais, pour Jules Renard, du moment que le soleil se couche, 1l doit quitter, comme nous, ses vêtements. Ses vêtements, ce sont les nuages épars — et voici l'image magnifique du « soleil qui se « couche et dévêt sur l'horizon ses lumineux habits, « ses nuages répandus pêle-mêle » (3).
Quelquefois, c'est par un lent travail que l'image est amenée à son point de perfection. Le 8 mai 1895,
()*Ec p.87 (2) J. p. 184-185.
(3) H. nat. p. 4 — Renard aime juxtaposer ainsi les deux termes de la comparaison. « Chemin qui montre ses os, « cailloux polis, et ses ornières, veines crevées » (H. nat. p. 3.) — « Les trous des canons, les yeux noirs du fusil » (L'œil clair, p. 16).
— « Poser sur la cheminée, à droite et à gauche de la « pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles sourdes. » Coq. p. 76.
Renard voit au Jardin d’acclimatation « le bouquetin « grave comme un moissonneur qui revient des champs « et porte sur ses épaules une double faucille » (1). Dans L'Echo de Paris (2), le bouc revient « avec les moisson- « neurs », chargés de préparer l’image, « et ses cornes « pendent de chaque côté, comme une double faucille ». « Pendent » est plus expressif, mais qu'est-ce qu'une « double faucille » ? Et, dans les Histoires naturelles, la lente action du temps vient expliquer la métaphore et faire ressortir poétiquement la justesse de la comparaison : «et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent « peu à peu la courbe des faucilles » (3).
Il arrive aussi qu’à la manière de Hugo, une série d'images s’agrègent à une image centrale qui les commande. Dans Les moutons, par exemple, les images de la fin s'ordonnent autour de la laine.
« Des traînards prennent, sur le ciel, une dernière « forme imprévue et rejoignent la troupe pelotonnée ».
« Un flocon se détache encore et plane, mousse « blanche, puis fumée, vapeur, puis rien.
« Il ne reste plus qu'une patte dehors.
« Elle s’allonge, elle s’effile comme une quenouille, « à l'infini. |
« Les moutons frileux s’endorment autour du soleil « las qui défait sa couronne et pique, jusqu’à demain, « ses rayons dans leur laine. » (4)
Nous avons vu l’image se faire sous nos yeux, et, dans une transformation mystérieuse, les mou-
tons de la terre se changer peu à peu en moutons du ciel.
On a pu remarquer que la plupart des belles images que nous avons citées s’épanouissent à la fin d'une prose de Renard. C’est un procédé que Renard a employé dès ses débuts littéraires, mais qui frappe particulièrement dans Poil de Carotte (1) et surtout dans Histoires naturelles (2). Beaucoup de poèmes de Hugo se terminent, après un récit, par une envolée, une élévation, quelques vers qui font rêver. Beaucoup de sonnets se prolongent aussi par un dernier vers qui largement s'étale. Renard obtient, dans ses pages de prose, un effet analogue par ses images de la fin. Elles ne contribuent pas peu à faire de certaines Histoires naturelles de véritables poèmes (2).
Et cependant, Renard se lassa de l’image. Je l'aime « moins... que par le passé » (3), avouait-il à Léon Blum en 1901. Il la condamnait par amour de la vérité, à laquelle « elle ajoute ou retranche » (3). A plusieurs reprises, dans son Journal, il revient sur cette question : « Molière ne s’en tire pas avec des ima- « ges » (4). « L'image est, dans le style, un germe de « corruption » (5). — « Tout lasse. L'image même, d’un
(1) « Le soleil des siestes enfile les trous des tuiles et trempe « le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche. » P. d. C. p. 20. « ACcrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux « raies éteintes semble garder les moutons toute seule, » p.95:
(2) Voir Le chasseur d'images. Le bouc. Les moutons. La souris. Le bœuf. Le grillon. Cogs.
« si grand secours, finit par fatiguer. Un style presque sans images serait supérieur ; mais on n'y arrive qu'après des détours et des excès » (1).
De telles déclarations peuvent surprendre de la part du « chasseur d'images », d'autant plus que c'est à elles qu'il doit une grande part de sa gloire. Il s’en dégoûta cependant, comme il se dégoûta de tuer des perdrix. Mais il y revenait quand même, tout comme il reprenait, chaque automne, son fusil. Son dégoût n'était d’ailleurs pas feint. Il est aisé de constater, depuis Les Cloporles et Crime de village, où elles s'étalent lourdement, jusqu'à Ragotte, une discrétion d'images de plus en plus grande. Dans Ragotte, elles sont mises en bouquet, à la fin, sous le titre : Feuilles d'automne (2) ; mais dans tout le reste du livre, il s’en trouve fort peu.
Renard écrivait un jour : « J'ai supprimé brusque- « ment des choses que j'aimais beaucoup : les vers, l’es- « crime, la pêche, la chasse, la nage. Quand supprime- « ral-je la prose, la littérature ? Quand, la vie ? » (3). Son art aussi s’est épuré par des renoncements parallèles : renoncement aux images, renoncement à l'esprit.
(1) J. p. 1510. Renard pensait évidemment à lui-même en écrivant ces lignes.
(2) Et elles sont à peine indiquées : « Là-haut, une petite « branche de l'année s’agite encore et ne veut pas dormir, » p.179.
« les feuilles tombent dans la rivière, glissent au fil de l’eau
« les dahlias sont fripés comme après une nuit de bal, », D'uirt
« et s'éloignent. Elles aussi, elles émigrent, » p. 179. (3) J. p. 1174.
L'Esprir.
Ce qui vient encore piquer le lecteur, au milieu des « phrases courtes et claires, et un peu plates », ce ne sont pas seulement les images, c'est l'esprit. Souvent, en effet, la lecture de Renard nous force à sourire, presque jamais à rire. Le banal calembour, si répandu à l'époque, se trouve rarement dans son Journal (T), et plus rarement encore dans son œuvre (2). L'à peu près également (3). Par contre, Renard s'amuse souvent à Jouer sur les mots : « Avant d’avoir la croix », dit-il, «il faut la porter ! » (4). Ou : « On dirait un acte de con- « trition » (5), ce qui ne vaut pas la phrase du Journal : « Cette pièce est, comme on dit dans les faits divers, « un de ces drames malheureusement trop fré- « quents » (6). À une actrice, qu'il embrasse par lettre, il dit : « C’est un de mes droits d'auteur » (7). « Toute « la nuit, au nom de la lune, elle appose ses scellés » (8).
Mais ce ne sont pas les formes d'esprit les plus naturelles à Renard.
(1) « Madame Adam fausse » J. p. 311.
(2) Il y en a pourtant dans les Histoires naturelles où les moutons disent : « — Mée... Mée... Mée... — Le chien de berger : « Il n’y a pas de mais !»;
et le corbeau : « — Quoi ? Quoi ? Quoi ? — Rien » ; où le vieux noyer, aux oiseaux räilleurs, répond : « Merle ! » Hp. 32, 66, 63
(3) « Oh ! ce Barfleur ! Y vivre et y mûrir ! » J. p. 22.
(4) L'œil clair, p. 177.
(5) L'œil clair, p. 228.
(7) Lettre inédite.
Renard avait dans sa bibliothèque Le Rire de Bergson, et seulement Le Rire (1). Je ne veux nullement faire entendre par là que Renard ait pu s'inspirer des remarques du moraliste, mais simplement montrer que l’un des procédés le plus fréquemment employés par lui est
ainsi catalogué par Bergson : « Dès que notre attention « se concentre sur la matérialité d’une métaphore, l’idée « exprimée devient comique » (2), et : « on obtient un
« effet comique quand on affecte d'entendre une expres- « sion au propre, alors qu'elle était employée au figuré ». C’est ainsi que procèdera Renard dès ses premiers ouvrages, en écrivant :
« Des colonnes de chiffres à supporter une voûte » (3).
« La mère Suzanne les soignait comme une maladie » (4).
« — Si Madame Lepic me mangeait de caresses, « elle commencerait par le nez » (5).
« Le sens du mot m'échappe et, depuis ce matin, « je cours après » (6).
« Mais j'ai quelque chose dans le ventre.
(1) Je suppose qu’il dut l’acheter au moment où il préparait, avec sa conscience habituelle, la conférence qu'il fit sur Le Rire.
(2) Bergson. Le Rire. Paris. Alcan, p. 116.
Certaines Histoires naturelles comme Le Paon, brillant fiancé, La Dinde, vieille coquette, La Sauterelle, gendarme des insectes, montrent la justesse de cette observation de Bergson qu’ « il n’y a pas de comique en dehors de ce qui « est proprement humain » Le Rire, p. 3.
(3) *Clop.p.-39:
(4) Clop. p. 87.
(5) -P,deC* p. #46.
(6) La Maîtr. p. 60.
«— Si vous ne pouvez pas vous retenir, faites » (1). « Le devoir d'un père n'est-il pas de s’ôter le pain « de la bouche pour ses enfants ?
« — C'est juste, mais répugnant, et si le mien s’ôtait le pain de la bouche afin de me l’offrir, je le prierais poliment de l'y remettre » (2).
« Il faut me prendre comme je suis et ne pas trop serrer » (3).
« une dernière balle, une balle perdue, se retrouva « dans la jambe droite de Fabricien » (4).
« se saigne. et rebouche ses quatre veines une fois « pour toutes » (5).
« Il est attaché à une ambassade, solidement. » (6).
Renard termine par un trait analogue sa conférence à propos du Mariage de Figaro (7), et présente ce « mot « de la fin » comme un écho d’Alphonse Allais, dont il avait noté dans son Journal la formule suivante :
« La nuit tombait. Je me penchaï pour la ramas- « ser. » (8)
Mais il n'est pas davantage besoin d'invoquer Allais que Bergson pour expliquer des phrases de ce genre (9).
er
(1) L'œil clair, p. 221.
(2)Ec:' p.418:
(3) H. nat. p. 37.
(4) Coq. p. 14.
(6): Ec. p. 18.
(6) Coq. p. 138.
(7) « La Mère coupable... bien tombée, et comme eût dit
« Alphonse Allais, il n'y aura plus jamais personne pour la « ramasser. » Causeries, p. 58.
(9) On pourrait aussi bien alors remonter à La Bruyère
qui écrivait : « Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli « les enterre. » Les Caractères. Du cœur.
Elles correspondent trop bien à l'esprit méfiant et logique de Renard, un peu tatillon comme La Brige, et redresseur de termes comme un Don Quichotte, pour que l'explication soit à chercher ailleurs qu’en lui-même. Le Journal abonde en formules de ce genre. Un jour (1), Renard éprouve ce qu'on pourrait tirer de l'expression « perdre la tête » en la prenant à la lettre : essais macabres.
« .… Et les sauterelles qu'on décapite, et, qui, sans « perdre la tête pour si peu.
« Le docteur prit la tête... mais Vaillant ne répondit « pas. Pâle et déjà froid, il avait vraiment perdu la « tête » (2).
Cette abondance montre bien que prendre à la lettre les expressions métaphoriques courantes était une tournure de l'esprit de Jules Renard (3).
(2) Cette tournure d'esprit me porte à croire que dans Monsieur Vernet, lorsqu'Henri Gérard dit à M. Vernet « je ferai l'enfant, » il entend par là non seulement qu'il les amusera, mais qu'il fera l'enfant qui manque à ce couple, comme M. Vernet vient de le dire.
(3) « Et, toujours grandement décolletée, cette femme reste grave. Elle se tait, comme d’autres éclatent de rire, à gorge déployée, » p. 11.
« Une petite fille, avec de jolies chevilles ouvrières, » p. 19. « Chaque jour, je rentre ma sensibilité comme un troupeau de moutons, » p. 616.
« — Il me marche sur le cœur, dit-elle.
Silence. Quelques instants après :
— Pourquoi, dis-je, le laissez-vous traîner ?
— Qu'est-ce que je laisse traîner ? dit-elle, regardant à ses pieds.
— Votre cœur, » p. 1063.
« Je n’ai pas pris de paroles, ce jour-là. Elles avaient été toutes prises, » p. 1237.
« Le crapaud : il marche ventre à terre. » p. 347.
Parfois, ce procédé se double d'un autre procédé ainsi formulé par Bergson :
« On obtiendra un mot comique en insérant une « idée absurde dans un moule de phrase consacré » (1).
La plupart du temps, l'idée exprimée par Renard n'est pas absurde, mais nouvelle, partant inattendue, et se coule dans une métaphore prise à la lettre. Ainsi, dans cette phrase du Journal : « Sors, va ! promène-toi | « Le beau temps perdu ne se retrouve jamais » (2), l'esprit vient à la fois de ce que l'attention est ramenée sur la matérialité d'une métaphore : (perdu... retrouvé), et de ce qu'une idée, non pas absurde, mais nouvelle, est insérée dans le proverbe consacré : « Le temps perdu « ne se rattrape jamais ».
Il en est de même du trait final de La goutte : « Dieu « n'exige pas que je mange mon pain à la sueur du « front des autres » (3), inspiré par la formule biblique : « Tu mangeras ton-pain à la sueur de ton front », à la fois déformée, puisqu'il s'agit du front des autres, et prise à la lettre, puisque c'est une goutte de sueur qui, du front de Papon, coule sur le pain de la soupe offerte à Jules Renard (4).
Il arrive que le « moule de phrase consacré », au lieu d'un proverbe ou d'une locution courante, soit une citation littéraire. Renard aime jouer avec les textes célèbres. C'est ce qu'on pourrait appeler l'esprit par allusion.
(1) Le Rire, p. 118.
(3) Buc. p. 68.
(4) Le dernier mot d'Eloi touchant la neige est une équivoque sur le mot tombe, et une allusion au vers :. « Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe ». (Les Chants du Crépuscule. XIV).
— « Assez. La neige m'ennuie. Si elle ne tombait pas, je l'insulterais. » Lant. s. p. 88.
Il commence un article par :
« Je n'étais pas seul, l’autre soir, au Théâtre- Libre » (1)
Il en termine un autre ainsi :
« Allez, vous êtes un ingrat! Ne tombez jamais « que sur de pareils livres » (2).
Le début d'un tableau de neige nous renvoie à La Bruyère :
« Je viens trop tard. Tout a été dit depuis qu'il « tombe de la neige, — et qui pensent » (3).
Et les phrases initiales du Petit bois de Coolus à Baudelaire :
« Entre, Coolus.
« Ce n’est ici qu'’ombre et fraîcheur. » (4)
La définition du Geai: « le sous-préfet aux « champs » (5) est un hommage humoristique à Daudet. Celle de l’Ane : « Le lapin devenu grand » (6) prend l'allure d'un titre de La Fontaine.
Et Renard nous montre le canard que va tuer Philippe, portant « son bec, comme une large barbe, au « milieu du visage » (7).
On rencontrera ainsi, chemin faisant, des souvenirs humoristiques de Chénier : « Un homme de lettres « est capable d’avouer ses ridicules pour donner sur sa « propre joue un soufflet aux autres » (8) ; de La Fontaie : « Le mal qui répand chez nous la terreur d’admi- « rer n’est pas une petite peste » (9). — « Ainsi, rien ne
1) Mercure de France. Février 1892.
2) Mercure de France. Janvier 1895.
3) Lant. s. p. 88.
Buc. p. 80.
DAhtepDecol
« sert de parler à point, il faut parler vite » (1). — « C’est une poule commune, modestement parée et qui « ne pond jamais d'œufs d’or » (2). — « J'y crois être « moi-même » (3).
.…. Un corbeau «Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.» (4)
— « Vallette. Le pot de fer » (5) ; de Molière : « Que « le temps même fasse quelque chose à l'affaire » (6) ; de Diderot : « Est-il bon ? est-il méchant ? » (7) ; de Shakespeare : « et s’efforça — ainsi qu'un criminel — de « laver et de frotter les gouttes rouges qui reparais- « saient toujours (8) »; de Longus: « Daphnis, Lycénion « eb Chloé » (9) ; d'Homère : « Et sur ses yeux, dit « Homère, descend l'ombre de la mort » (10); d’histoire : « pour n'être que des chevaux paysans, n'en « empêchaient pas moins les herbes d'y pousser » (11) — « Poil de Carotte, de son propre aveu, ne reconnaît « plus les siens. » (12) — ou même de l'Evangile : « Pour que la paix soit avec nous » (13).
at
NPÉdES Ave 5 198.
Mercure de France. Janvier 1895.
L'œil clair, p. 34.
(8) Coq. p. 62.
(10) H. ee P. 70.
(LDeCOod pp 59.
(12) P. de C. p. 75. — Le manuscrit que possède M. Sacha Guitry contient encore deux allusions que Renard a supprimées par la suite : l’une à La Fontaine : « ses pieds ne lui « font point d'honneur » — l’autre à Edgar Poe : « M. Lepic, « poussé par le démon de la perversité ».
(13) Chr. p. 65.
Souvent aussi, nouveau procédé, Renard se borne à renverser une formule connue : c’est « l'inversion » signalée par Bergson (1). L'effet en est presque toujours
très amusant : « Chacun trouve son plaisir où il le « prend » (2). Tout malheur qui ne m'atteint pas n’est « qu'un rêve » (3) — « Les grandes douleurs des autres « me rendent bavard » (4) — « Avec cette présence
« d'esprit qui ne l’abandonne que dans les grandes « occasions » (5), « une inexactitude scrupuleuse » (6), « J'espère que tout le monde s’en plaindra » (7). « Je « n'attache à ces nouvelles que beaucoup d'impor- « tance » (8).
Renard avait une autre facon de tourmenter les expressions toutes faites : c’est de les joindre par un mot qui leur soit commun : Il obtient alors une addition, une contraction de deux formules, d’un effet un peu facile :
« Plein ciel » + « ciel de lit » — Plein ciel de lit » (9)
« Dormir à pomgs fermés » + « fermé pour cause de décès » —
Dormir « à poings fermés pour cause de décès » (10)
) Le Rire, p. 120 et 121.
(4) V. d. s. v. p. 203. — Il faut se garder de prendre ces formules comme un2 profession d’égoïsme et d’insensibilité de la part de l’auteur. C’est simplement l'entraînement professionnel de l’humoriste et du moraliste qui les a dictées à Renard.
(5) P. de C. p. 125.