‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 54 sur 124 · JE · texte numérisé non relu

JE

« C'est la rentrée générale » + « la rentrée des foins » —

« C’est la rentrée générale des foins » (1).

D'autre part, l'amour de la précision poussait Renard à rectifier l'expression toute faite, et à l'adapter aux circonstances. Il dira de Berthe, sa petite fille, non qu'elle n’est pas dans son assiette, mais dans sa « sou- « coupe, … ce matin » (2), obtenant ainsi un effet de surprise. Il écrira que Voltaire a inventé une phrase, non pas de toutes pièces, mais « de tous mots » (3), et que « Grand frère Félix ne peut montrer pied blanc » (4). On pourrait dire que c’est de l'esprit par rectification.

Enfin, Renard aime à rajeunir une comparaison en l’appliquant, d’une façon inattendue, à l'être dont est née cette comparaison, et auquel, en conséquence, on ne l’applique jamais. Il dira d’une mouche : « Si je « l'écrasais comme une mouche ? » (5), et que « le chien « multiplie. ses lieues de chien » (6). Il déclare à la dinde : « Mais vous n'êtes qu’une dinde... » (7), et nous montre la pie « insupportable avec sa queue de pie » (8). Il constate que deux ménages « font bon ménage » (9). Il aurait pu abuser de ce procédé, mais il a su se retenir.

Ajoutons que c'est dans les Histoires Naturelles

) (9) Coq. p. 42.

que l’on trouve le plus d'exemples de ces jeux d'expressions. Dans Le cochon seul, on peut relever en dix-sept lignes, six allusions, différemment formulées, à des expressions usuelles ou classiques. Je les souligne dans le texte.

« Grognon, mais familier comme si nous t'avions gardé ensemble, (allusion à la formule : nous n'avons pas gardé les cochons ensemble), tu fourres le nez partout (métaphore prise à la lettre) et tu marches autant avec lui qu'avec les pattes.

« Tu caches sous des oreilles en feuilles de betterave tes petits yeux cassis.

« Tu es cylindrique et ventru comme une groseille à maquereau.

« Tu as de longs poils comme elle, comme elle la peau claire et une courte queue bouclée.

« Et les méchants t’appellent : « Sale cochon ! » (expression usuelle).

« [ls disent que, si rien ne te dégoûte, tu dégoûtes tout le monde et que tu n’aimes que l’eau de vaisselle grasse.

« Mais ils te calomnient.

« Qu'ils te débarbouillent et tu auras bonne mine.

« Tu le négliges par leur faute (allusion à : se négliger par sa faute).

« Comme on fait ton lit, tu te couches (rectification de la formule : comme on fait son lit, on se couche) et la malpropreté n'est que ta seconde nature (allusion à Pascal : « la coutume est une seconde nature) (1).

(1) Cette Histoire naturelle est donc faite de trois images

(« Oreilles en feuilles de betterave... yeux cassis. cylindrique

et ventru comme une groseille à maquereau ») et de six

allusions spirituelles. Mais c'est une exception.

Au théâtre, Jules Renard n’a pas prodigué les mots d'auteur, qui font rire, mais paraissent souvent forcés. Il lui en échappe cependant quelquefois. A Madame Vernet qui proteste : « Elle nous aime beaucoup « au fond », Monsieur Vernet riposte : « A la surface « elle ne peut pas nous sentir » (1). Dans cette métaphore prise à la lettre, on reconnaît l'esprit de Jules Renard, plutôt que celui de M. Vernet.

Quelque personnelle que lui fût cette tournure d'esprit, ces déformations de métaphores usuelles se déclenchaient avec une précision automatique qui devait gêner Renard lui-même, « Je m'aperçois que j'y « tombe pas mal, moi, dans le procédé », confiait-il à Schwob en 1892 (2). Il déclarait connaître les siens « jus- « qu'à l’'écœurement », et il se disait en 1896: « Non ! Ce « n’est pas ça. J'ai encore trop d'esprit » (3). Plus tard, il mettra un de ses disciples en garde contre un de ces moyens trop mécaniques : « Défiez-vous du mot de la « fin. Maupassant et Jules Renard, si j'ose dire, en ont « abusé. Il faut qu’une page soit belle pour elle-même, « et non pour la surprise des dernières lignes. D'ail- « leurs, il faut que les dernières lignes soient aussi « belles que les premières » (4).

Renard songeait sans doute à quelques récits du Vigneron dans sa vigne (5), de Poil de Carotte (6) des

(1) Com. p. 107.

(2) Cor. I. p. 144-145.

(4) Cor. II. p. 138.

(5) L'homme fort. L'homme-dinde. L'habile vendeuse. L'impôt.

(6) Les Poules. C'est le chien. La pioche. La carabine. Coup de théâtre.

Coguecigrues (1), des Bucoliques (2) et des Histoires naturelles (3). Il usait là d’un procédé tout à fait analogue à celui de « l’image de la fin », que nous avons signalé plus haut. Au lieu d’être poétique, la fin était inattendue (4), ou spirituelle (5), se terminant par un effet de surprise, OU par un « mot ».

Mais comme il avait renoncé à l’image, Renard, pour arriver au style « irréductible » qu'il rêvait, renoncera également à ces différentes formes d'esprit. Il pouvait le faire, car les images et l’esprit ne sont que la part la plus voyante de son œuvre, et leur disparition laisse apparaître dans Ragotlte la vérité et la poésie, qui « garderont de vieillir » le nom de Renard.

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