LA COMPOSITION
Il y a lieu de distinguer, à ce point de vue, entre les livres écrits par Renard et ses pièces.
Les œuvres que Renard a écrites pour le théâtre sont fortement composées — et presque toutes suivant le même schème : une crise se prépare, elle va éclater. mais elle n’éclate pas, et la vie recommence, banale comme avant. Dans Le Plaisir de rompre, Le Pain de ménage, Monsieur Vernet, un rêve d'amour se forme lentement, comme des nuages s’amassent, entre deux amants sur le point de rompre, entre le mari d’une autre femme et la femme d’un autre mari, qui vivent côte à côte, entre
(1) Becque, dans Veuve !, en fait lire jusqu’à trois par une seule personne, en monologue.
(2) « Je méritais quelque chose, pas tant ». Acte ?, scène 8. « Non, ne te donne pas ce souci; moi, je prends garde ». Acte 2, scène 7. Il faut avoir entendu Madame Dussane dire ces phrases si simples, pour se rendre compte de tout ce qu'elles contiennent.
un jeune poète et une bourgeoise encore jeune, mais l'orage de passion n’éclate pas : le bon sens de la femme le détourne, le dénoue en quelques répliques.
Renard conduit avec beaucoup de sûreté la montée progressive des personnages vers un point culminant de lyrisme, avec beaucoup de simplicité, un dénouement trempé de larmes, mais qui ramène les acteurs au calme quotidien.
Il ne faut pourtant pas s'y tromper. Le Plaisir de rompre et Le Pain de ménage laissent une impression d’aisance qui pourrait donner le change, mais Poil de Carotte, Monsieur Vernet et La Bigote demandèrent à Jules Renard un gros et long travail de préparation et de mise au point. Comme toujours, c'est à simplifier ses conceptions premières que Renard dut s'appliquer.
Nous prendrons comme exemple Poil de Carolte, qu'il était difficile d'adapter à la scène. Monsieur Vernet pouvait, dans ses grandes lignes, se modeler sur L'Ecornifleur, roman véritable, mais Poil de Carotle était une suite de tableaux sans autre lien que des personnages communs. Primitivement, Jules Renard ne voulut rien perdre du livre. Le manuscrit de 1898 (1) nous apprend non seulement que Renard conçut d’abord sa pièce en trois actes, mais encore que le premier acte à lui seul était plus chargé d'événements que ne devait l'être la pièce définitive. Après la scène entre Annette et Poil de Carotte et l'entrée de Madame Lepic, arrivait « la petite fille » (2). « La petite fille propose à Poil de
(1) de la collection Doucet.
(2) Dans le manuscrit de 1898, Renard l'appelle tantôt Marthe, tantôt Mathilde. Je lui conserve ce dernier nom, celui du livre.
« Carotte d'aller dans la vigne de sa maman. Madame « Lepic refuse d'abord, puis se ravise. Les amours de « Poil de Carotte et de Mathilde (leur mariage à la clé- « matite organisé par grand frère Félix). Madame Lepic « dit à Mathilde de s’en aller. Poil de Carotte a perdu « sa pièce d'argent (mettre peut-être la pièce d'argent « avant Mathilde) Madame Lepic disperse le maria- « ge... ». Il devait y avoir aussi une « dispute de Poil « Carotte avec des petits gamins du village », une « longue tirade » de Poil de Carotte à son père sur la peur, un « monologue » de Poil de Carotte, etc... « Au « deuxième acte, Monsieur Lepic rentre et sans un mot « lui donne des perdrix à étouffer ».
Comme on le voit, Renard voulut d'abord utiliser un grand nombre des récits de son livre, mais il se rendit compte que l'unité de la pièce aurait souffert de cette abondance. Il eut la sagesse de s’en tenir à une crise: l’interdiction d'aller à là chasse, qui provoque l'explication d’Annette et le rapprochement du père et du fils. Il sut simplifier l’action, combiner la pitié d’Annette avec la méchanceté de Madame Lepic pour amener la conversation attendue entre Monsieur Lepic et Poil de Carotte, et les jeter dans les bras l’un de l’autre. Il pouvait dire justement : « J’ai extrait de Poil de Carotte l'essence « que je voulais » (1).
Il est donc certain que, si Renard composait avec peine, il pouvait néanmoins composer. Cette constatation était nécessaire avant d'examiner la composition des livres de Jules Renard.
Parmi les livres encore, il y a lieu de distinguer. Si l’on met à part Les Cloportes, L'Ecornifleur et La
Maîtresse (1), on peut dire qu’à l'inverse de ce qui se passe d'ordinaire, Jules Renard composait ses livres une fois qu'ils étaient terminés. C’est dire qu'il n'y a pas, dans la plupart des livres de Renard, de composition à proprement parler, mais un simple « arrangement » postérieur à une conception et à une exécution fragmentaires (2).
Renard ne composait pas de livres. Il écrivait des proses, qu'il reliait ensuite tant bien que mal. Poil de Carotte, et la plupart des ouvrages de Renard, sont faits de « tranches de vie », suivant la célèbre formule, qui nous semble s'appliquer ici parfaitement (3). Lorsque les textes qu'il avait donnés aux journaux et aux revues étaient en nombre suffisant pour constituer un volume, Renard songeait à leur présentation.
Il aurait pu imiter la désinvolture de Baudelaire écrivant à Arsène Houssaye :
« Mon cher ami, Je vous envoie un petit ouvrage « dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu'il n’a « nl queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à « la fois tête et queue, alternativement et réciproque- « ment. Considérez, je vous prie, quelles admirables « commodités cette combinaison nous offre à tous, à « vous, à moi, et au lecteur. Nous pouvons couper où
(1) J'entends la partie intitulée La Maîtresse, dans le livre qui porte ce titre.
(2) Les pages elles-mêmes sont au contraire si étroitement serrées qu’on n’en saurait ôter un mot.
(3) Il ne faut donc pas envisager Poil de Carotte comme un livre, mais comme une suite de récits indépendants les uns des autres. Sans doute, comme l’a fait remarquer M. Estannié dans le Mémorial diplomatique du 11 Mars 1900, les intervalles qui séparent ces récits donnent la sensation du temps qui s'écoule, mais cet effet n’a pas été voulu par Renard.
« nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, « le lecteur sa lecture ; car je ne suspens pas la vo- « lonté rétive de celui-ci au fil interminable d’une intri- « gue superflue... » (1).
Mais l'examen des livres de Renard montre qu'il s’est attaché à disposer ses textes suivant un certain ordre, révèle un véritable effort de groupement.
Quelques-uns de ses livres: Sourires pincés, Coquecigrues, La lanterne sourde, la seconde édition du Vigneron dans sa vigne, Bucoliques, portent des soustitres. Quelquefois le groupement indiqué par le soustitre se justifie de lui-même par une unité réelle, de sujets ou de personnages : M. et Mme Bornet (2), Tiennelle la folle (3). Quelquefois aussi, le titre est vague : Homuncules (4), Cocotes en papier (5), et le lien est nul.
Les deux livres les plus connus de Renard : Poil de Carotte et Histoires naturelles ne comportent aucune subdivision de ce genre, mais cela n'empêche pas que Renard en ait disposé les textes avec beaucoup de soin.
Le manuscrit que possède M. Sacha Guitry contient un classement des récits de Poil de Carotte où l’on suit les hésitations de Renard, et sur les titres à leur donner, et sur l’ordre selon lequel les distribuer : les aventures de la nuit, celles de la pension Saint-Marc, celles qui lui arrivent avec son parrain, avec Mathilde, à la chasse, forment autant de séries.
Les Histoires naturelles présentent le même arran-
(1) Petits poèmes en prose. À Arsène Houssaye, p. 1. (2) Coq. p. 28 et suiv.
(3) Lant. s. p. 3 et suiv.
(4) Coq. p. 7 et suiv.
(5) Lant. s. p. 25 et suiv.
gement « après coup » (1) et témoignent d’un soin peutêtre plus heureux.
Ce livre a été composé de la même façon que Poil de Carotte, c’est-à-dire que Renard, après avoir publié, à larges intervalles, ces récits dans différents journaux : L'Echo de Paris, le Gil Blas, L'Aulo, les réunit en volume en 1896, et que cette première édition s'enrichit de textes nouveaux, empruntés à différents volumes lors des éditions suivantes, en 1904 et en 1909.
Mais cette fois, les proses de Renard sont encadrées avec un art, et cependant avec un naturel parfaits, sont incluses entre deux récits qui montrent l'écrivain en quête d'impressions, à l'affût d'images nouvelles, entre une « ouverture » et une « fermeture » de la chasse, chasse pacifique où l’homme n’a d'autre ambition que de surprendre au gîte les animaux et la nature : une ouverture où l’on sent toute l’allégresse des départs par un clair matin d'été, et une fermeture mélancolique par une grise journée d'automne : « Le chasseur d'images » et « Fermeture de la chasse ».
Entre cette ouverture et cette fermeture, nous trouvons le butin, les belles pièces que le chasseur d'images, d’un trait de plume, a mises à son tableau.
Et ce tableau lui-même est fort soigneusement composé. Le chasseur s’est plu à disposer ingénieusement ses pièces. D'abord, la « basse-cour », depuis Les poules qu'allait fermer Poil de Carotte, jusqu'aux Pigeons. Puis viennent, côte à côte, les hôtes glorieux des pelouses et des étangs, Le Paon et Le Cygne. Ensuite, les « animaux domestiques », du chien aux lapins, qui, parents des lièvres, servent de transition avec les « animaux sauvages », comme les pigeons assuraient la liaison entre la basse-cour et les animaux nobles.
(1) La Fontaine composa de même ses Livres de Fables.
Quelques croquis, pris au Jardin d’acclimatation, et voici les « poissons » séparés des « oiseaux » par un tableau humoristique du « Jardin ». Enfin, Une famille d'arbres clôt le recueil par un paysage qui nous ramène à la promenade du début, fermant ainsi le cercle.
Il faut signaler, en effet, outre l'effort de groupement, un effort de présentation, dans certains livres de Renard.
La lutte quotidienne, qui ouvre, et Patrie qui ferme les Bucoliques, ont quelque chose de plus profond, sont écrits dans un autre ton que le reste du livre.
Et deux de ses chefs-d'œuvre, Ragotte et Histoires naturelles, se ferment, comme certains cycles de « lieder » de Schumann, par un commentaire purement musical, une sorte d’élévation poétique, de méditation sereine, dégagée de tout drame, de tout « récit ». C'est, dans Ragotte : Feuilles d'automne :
« Une suprême rose se déshabille et meurt.
« Ma dernière promenade a été un acte de gratitude. « Je disais merci aux arbres, aux rues, aux champs. « au canal et à la rivière, aux tuiles de la maison.
« C'est là que je vis comme j'aimerais toujours « Vivre.
« Et j'y reste plus d'à moitié quand je quitte nos « frères farouches pour aller à Paris, avec Glo- « riette » (1).
C'est, dans Histoires naturelles, « une famille d'arbres » dont Remy de Gourmont disait : « Quand les « anthologies accueilleront cette page, elles n’en auront « guère d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi « vraie » (2).
(1) Rag. p. 182.
(2) Le livre des masques. Paris. Mercure de France. Septième édition, p. 111.
Cependant, malgré l'effort de groupement accompli par Renard, l'absence de dessein préalable, et les remaniements successifs auxquels il s’est livré comportent quelques inconvénients, légers à vrai dire : Ce n’en est pas un que telle page des Histoires naturelles vienne du Vigneron dans sa vigne, telle autre de Ragotte, et que l’on relise dans ces deux ouvrages ce qu'on a déjà lu dans le premier ; c’est un plaisir. C’en est un assez léger que des récits qui sont de la même veine, mettent en scène les mêmes personnages, figurent dans des recueils différents. Dans les Histoires naturelles, Le chien, La bécasse, se rattachent au cycle de Poil de Carotte. Dans les Bucoliques, on retrouve des personnages qui figurent aussi dans Le Vigneron dans sa vigne, les Histoires naturelles, Ragotle et L'OEil clair.
Il peut y avoir aussi des récits qui ne s'accordent pas avec le titre. Dans Bucoliques, par exemple, on lit des histoires de Pierre et Berthe qui ne se passent pas à la campagne (Au cirque en est une) et La Neige est un paysage de ville.
Toujours dans les mêmes Bucoliques, cousine Nanette fait allusion à une œuvre antérieure de Renard : L'Orage (1) qui, malheureusement, ne se lit qu'après dans la présentation définitive du texte (2).
L'Orage ayant été publié les 26 juin et 25 juillet 1896, et Les yeux de Nanelte le 19 février 1897, l’allusion se comprenait pour les lecteurs de L'Echo de Paris (3), elle ne se comprend plus pour les lecteurs des Bucoliques.
Par contre, cette façon de procéder offre à l’auteur
(1) Buc. p. 39-40.
(2) Buc. p. 81.
(3) Pour ceux, du moins, qui lisaient Renard avec attention.
ses avantages. Le livre est toujours prêt à s'enrichir d'une page nouvelle, au fur et à mesure des observations de l’auteur, et la variété du volume préviendrait tout ennui, s’il était nécessaire.
On y trouve tous les tons et toutes les dimensions, depuis la définition lapidaire, le raccourci spirituel, en quatre ou cinq mots. des Histoires Naturelles, jusqu'aux drames simples de la vie de Ragotte.
On voit tout de suite l’analogie que présentent à ce point de vue les livres en question avec celui de La Bruyère, dont les Caractères s’enrichissaient d'édition en édition, tout comme les Histoires Naturelles.
Il serait cependant encore plus juste, je crois, de comparer ces livres à des recueils lyriques : Les rayons et les ombres, les Contemplations, où l’on trouve des poèmes de tous les tons, de toutes les dimensions, écrits à des dates souvent très écartées, et un classement postérieur à l'œuvre.
Ce n'est certes pas par l'architecture de ses livres que Renard faisait œuvre d'artiste. Il le savait bien, et, parfois, le regrettait : « Dans une carrière, j’arrache « avec mes ongles des cailloux polis : je ne construirai « Jamais rien » (1). Mais dans un autre passage du Journal, par l’image la plus juste, il nous indique la seule attitude à prendre en face de son œuvre : « Je ne « fais pas de roman. Ce que je produis, je vous l'offre « dans mes livres. C’est à peu près la récolte d’une « année. Dites si elle est bonne ou mauvaise, mais ne « dites pas que vous auriez préféré autre chose » (2). Cette récolte offre la variété de celle que fait Le Vieux
dans sa vigne, qui lui « rapporte fidèlement des poires « sauvages, de petites pêches aigres, des noisettes, des « groseilles blanches ou rouges, et même quelques « asperges » (1).