CHAPITRE V
Conclusion
L'influence de Jules Renard
Jules Renard a exercé de son vivant, à la fois par son œuvre et par sa personne, une forte action sur un groupe restreint d'écrivains et d'artistes qui le considéraient comme un maître : Tristan Bernard, Léon Blum, Alfred Capus, André Antoine, Lucien et Sacha Guitry, Toulouse-Lautrec, Maurice Ravel et bien d’autres. La conscience de l’homme et de l'écrivain, la probité de son art patient et têtu el ses réussites parfaites forçaient l'admiration des connaisseurs, c'est-à-dire du petit nombre (1). Renard était devenu l’un de ces juges dont on
(1) Le nom de Renard était et est encore connu d’un public assez étendu, mais uniquement comme celui de l’auteur de Poil de Carotte et — un peu moins — des Histoires naturelles, et comme celui d'un auteur « gai ».
Relativement à l'influence exercée par Jules Renard sur certains écrivains dramatiques, on lira avec profit les articles de M. Claude Berton dans les Nouvelles littéraires du 7 juin 1924 et du 20 Août 1927. Voir également : Vingt-cinq ans de littérature française, d'E. Montfort.
est fier d'obtenir le suffrage, et qui se font écouter sans élever la voix. On attachait d'autant plus de prix à son approbation qu'il ne la prodiguait pas. Et quand on était inquiet, on se demandait : « Qu'en penserait Jules Renard ? » Il servait à faire le point.
C'est ce Jules Renard, à la fois juge et ami, que ressuscite d’une façon émue le passage suivant d’une lettre adressée par Alfred Capus à M. Sacha Guitry :
« Au retour des champs, je viens de dîner avec des « personnes très bien qui m'ont fait de ta pièce des « éloges qui m'ont réjoui... Je vais aller y assister un « de ces soirs et tâcher d'emmener l'ombre de notre « Jules Renard que je mettrai discrètement à mon côté « et que tu entendras cependant rire et applaudir en « même temps que moi » (1).
C'est encore à ce Jules Renard-là que M. Léon Blum écrivait, sur une page de son livre : En lisant : « À Jules Renard, dont l'éloge est une récompense » (2).
D'autre part, un certain nombre de jeunes gens de lettres, dont quelques-uns devinrent ses amis, allaient le voir comme lui-même était allé voir Alphonse Daudet ou Edmond de Goncourt, et s’avouaient ses disciples.
Le Journal nous raconte de semblables visites au jeune maître de la Rue du Rocher (3). Paul Acker avait monté, le cœur battant, son escalier (4). Louis Paillard,
(1) Lettre inédite dont je dois la communication à la bienveillance de M. Sacha Guitry et à sa fervente admiration pour Jules Renard.
(2) Cor. II. p. 172 (note).
(6)-J"p.5181;-19%; (4) L'Echo de Paris, 29 Avril 1908.
Henri Bachelin étaient ses disciples nivernais (1). Marcel Boulenger lui faisait de fréquentes visites. La Correspondance nous montre aussi qu’on s’adressait à lui pour juger un roman, une pièce et pour les recommander (?).
Renard cependant n'avait pas de doctrine, n'était pas chef d'école et ne se réclamait d'aucune. La seule leçon qu'il pût donner, c’est celle qu'il donne à tous ses lecteurs et qui se dégage de son œuvre. Il enseignait à être difficile pour soi-même, à considérer la littérature comme un métier qui s’apprend et où l'on se perfectionne, la prose comme une œuvre de patience et d'art. Il enseignait à chercher, par une réaction nécessaire, la perfection dans la sobriété. Il maintenait le souci de la forme. Aussi, en 1907 (3), son élection à l’Académie Goncourt ne suscita-t-elle que des approbations (4).
L'estime en laquelle le tenaient écrivains et critiques se manifesta au moment de sa mort par des articles émus (4). Et depuis, l'inauguration de son buste à Chitry (6), la publication de son Journal (6), le film récemment tiré de Poil de Carotte (7), et la belle reprise de Monsieur Vernet à la Comédie-Française (8), ont été pour les critiques autant d'occasions de rappeler la mémoire de l'écrivain, de signaler que sous l'épreuve du
(1) Voir le Journal et la Correspondance, à ces deux noms. (2) Cor. I. p. 173 ; II. p. 136, 169 et suiv.
(3) Voir J. p. 1339.
(4) Voir notre Bibliographie, p. 494 et suiv.
(5) Le 5 octobre 1913.
(6) De 1925 à 1927.
(7) En 1982. Voir notre thèse complémentaire.
(8) En 1933.
temps son œuvre ne fait que grandir, et d'insinuer qu'elle pourrait bien se trouver installée un Jour, sans bruit, parmi celles qu'on appelle « classiques » (1).
Jules Renard me semble, en effet, un écrivain vraiment représentatif.
Un écrivain représentatif
En qualifiant ainsi Jules Renard, j'entends d’abord que l’on peut rapprocher, ou de certaines de ses œuvres, ou de ses images, ou de sa forme contractée, les œuvres, les images ou le style d'écrivains qui l'ont imité ou qui se rencontrent avec lui par leur manière de voir et de s'exprimer. J'entends aussi qu'il incarne un certain aspect du génie français, et que, renouant avec le style à la fois sobre et raffiné d'un La Bruyère des relations trop espacées, il a inauguré, vers 1895, une opportune réaction contre un style trop oratoire, trop touffu, trop fleuri.
(1) Voir notre Bibliographie.
Quelle fierté aurait ressentie Renard à se voir qualifier ainsi, lui qui écrivait à Jules Huret : « Je me disais : voilà «un homme qui croit ne pas aimer les classiques, sauf « Molière, paraît-il :
« Mon cher Huret, je ne vous crois pas, je veux dire que « je ne vous comprends pas.
« Des hommes comme Montaigne, La Bruyère, Pascal, etc., « etc., (presque tous), n’ont eu d’autre tourment que celui « de la vérité. Pour ces hommes, la vie SEULE existait. Ils n’ont « regardé, et vu, interprété et compris, que la vie. Et vous ne « les aimeriez pas ! » (Lettre inédite en ma possession).
L'œuvre de Renard pourrait servir à justifier cette proposition de Paul Valéry : « Le style sec traverse le temps « comme une momie incorruptible. » Nouvelle revue française, ix décembre 1933, p. 852.
Je ne prétends pas que les écrivains que je vais citer (1) aient « imité » Jules Renard, ni même qu'ils aient subi son « influence ». Il ne suffit pas de constater que telle œuvre a été écrite après telle autre et de relever entre elles des analogies plus ou moins frappantes pour conclure à une filiation toujours incertaine.
Renard avait une tendance à voir partout des imitateurs (2), des élèves, des « renardeaux », disait-il joliment (3). Il appelle Paul Leclercq : « mon élève qui «n'avoue pas » (4), et il écrit à Schwob : « Déjà on pille « Coquecigrues » (5). Il semble avoir eu de la propriété un sentiment analogue à celui qu’en ont les enfants. Luimême cependant, dans une « histoire naturelle » ne fait que condenser les vers suivants des Contemplations :
(1) Et j'aurais pu en citer bien d’autres. Le nom de Jules Renard devient une valeur à laquelle on se réfère et qui sert à classer l’œuvre d’autres écrivains ou à en indiquer l’esprit.
Voir par exemple, les Nouvelles littéraires du 20 Mai 1933 (article de M. Tristan Bernard à propos des brefs poèmes de M. Elie Marcuse) et du 15 Juillet 1933 (article de M. Robert Poulet sur Fourrière de M. Max Deauville) ; Triptyque, Lettres. Arts. Sciences. Octobre 1933, p. 8; Le Matin du 26 Novembre 1932 (article de M. F. Orthys sur un acte de Mme Sylvaine. Les Premières); les Nouvelles littéraires des 22 et 29 décembre 1934 (articles de M. J. Copeau) et du 23 Mars 1935 (Le Théâtre, par M. Martin du Gard) ; la Nouvelle Revue Française du 1% Juillet 1935 (article de M. Arland sur L'amour n'est qu'un plaisir, de M. G. Blond) ; les Nouvelles littéraires du 7 septembre 1935 (article de M. F. Ambrière sur Les plumes du geai, p. 3).
(2) Comme Louis de Robert. J. p. 212.
(3) A propos de P. Léautaud et de J. Giraudoux. J. p. 1529.
(4) J. p. 962. — On trouvera une mise au point de ce jugement dans La Plume du 15 Décembre 1902.
Cor TP I5E
« Comme le matin rit sur les roses en pleurs |
Oh ! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs ! Ce n’est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches, Qu'un éblouissement de folles ailes blanches
Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant, Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
O printemps ! quand on songe à toutes les missives Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
A ces cœurs confiés au papier, à ce tas
De lettres que le feutre écrit au taffetas,
Aux messages d'amour, d'ivresse et de délire
Qu'on reçoit en Avril et qu'en Mai l’on déchire,
On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux,
Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux, Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
Et courir à la fleur en sortant de la femme,
Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons, De tous les billets doux, devenus papillons » (1).
Renard a comprimé ce poème dans son image : Le papillon : « Ce billet doux plié en deux cherche une « adresse de fleur » (2).
Nul ne songe à prétendre de là que Renard ait imité Hugo.
Pour expliquer ma réserve, j'invoquerai le cas de M. Giraudoux. Dès la publication de Provinciales, on fut frappé par une parenté évidente entre certaines images de Giraudoux et celles de Jules Renard : « On
(1) Contemplations. Première partie. XII. Vere novo. (2) H. nat. p. 45.
« vous imite beaucoup pour le Prix » (1), disait Rosny aîné à son confrère de l’Académie Goncourt. Et Jules Renard constatait lui-même le jour du vote : « On ne veut pas voter pour Giraudoux parce qu’on ne veut pas voter pour Jules Renard » (2). En effet, la première page de Provinciales semble un écho des dernières pages de Ragolte : Feuilles d'automne. Un enfant se montre « naïvement superstitieux », comme Poil de Carotte à la chasse (3), et un autre souffre à sa manière pendant un repas qui rappelle ceux de la famille Lepic (4). Dans Le Petit Duc, on peut lire de véritables Histoires naturelles : les oies, les poules, le cheval (5) ; et le titre même du livre, reprenant, comme Histoires naturelles, celui d’un grand ouvrage classique, est bien dans le goût de Renard.
De plus, la façon de hacher de virgules certaines phrases (6), de renvoyer le complément à la fin (7), l'em-
(3) « Si elle remue sa main droite avant sa main gauche, « je serai malheureux à jamais ; si elle baisse ses cils avant « que j'aie compté jusqu'à vingt, je serai de nouveau ma- « lade. » Provinciales. Grasset 1922, 8° édition, p. 36, et P. de C. pe 115,
(4) Ibid. p. 113 et P. de C. La mie de pain. Agathe. (5) Ibid. pp. 104 et 105.
(6) « Puis une plume écrit, s'arrête, rature, hésitante comme une pensée ou comme une souris ». Ibid. p. 34 Voir H. nat. La souris.
(7) « et reprit, indignée, son tricot ». Ibid. p. 12.
« qui remonte, enfin, du miroir, son image » Ibid. p. 115.
ploi de phrases courtes, juxtaposées (1), et celui du présent, mais surtout de nombreuses images (2) du type de celles qui avaient fait, par leur inattendu, leur préciosité, leur esprit ou leur justesse cocasse, la fortune des Histoires naturelles, rappellent l’art de Jules Renard tel que nous avons essayé de le définir.
Mais, précisément, le rapprochement le plus frappant que j'aie pu constater établit le caractère tout fortuit de la rencontre entre les deux écrivains. M. Giraudoux montre « les fenêtres des premiers étages d’où
(1) « Alors notre père Loie passe. Le soleil se couche quand « il est passé. On me couche avec le soleil ». Ibid. p. 15.
(2) « Avant d’enfoncer dans l'horizon, il y jette sa robe, « apparaît nu et jaune, et allume de grands incendies d’où « montent les fumées qui bourrent les nuages ». Ibid. p. 15.
« Les ifs, qui semblent des sapins retroussés par le vent... » Did AD.108:
« Les ciseaux « ouvrant le bec comme des perdrix tuées ». Ibid. p. 105.
Et Renard : « … son bec se ferme et s’ouvre, bâille : la « petite paire de ciseaux coupe du sang ». J. p. 1118.
« Une sarcelle aux ailes ourlées de noir, déjà en deuil ». Ibid. p. 122.
« Le soleil rougi passait au blanc et, délesté, il s’enleva ». Ibid. p. 125 (voir Buc. Effets de lune).
« les chênes soigneux, par peur d’une averse, rassem- « blaient leur ombre autour d’eux ». Ibid. p. 146. Voir La Pluie dans Buc. p. 85.
« … les grenouilles coasser et coasser, croyant remonter le « jour pour le lendemain ». Ibid. p. 159. Voir Le grillon. H. nat. p. 40. Ù
« L’'Indre qui s’étirait, luisante, comme la trace d’un escar- « got gigantesque ». Ibid. p. 180.
« Une tourterelle roucoula et avança sa tête, hors de son « nid pour montrer son anneau conjugal ». Ibid. p. 215.
pendent, comme des langues desséchées, leurs tapis » (1). Or, Jules Renard avait écrit déjà : « La fenêtre tire « la langue d’une descente de lit » (2), mais il avait noté celte image pour lui, dans son Journal, alors inédit. De telles analogies prouvent donc simplement que Giraudoux et Renard voyaient de la même façon.
L'Ecole des indifférents (3) fournit mainte occasion de semblables rapprochements (4), mais de plus en plus, entre l’œuvre de Giraudoux et celle de Jules Renard, ce sont les différences qui s’accuseront (5). Si l’on voulait mesurer l'écart qui les sépare, 1l suffirait de comparer le « théâtre » de ces deux écrivains.
La réserve que nous avons faite ne nous empêchera pas d'indiquer en quoi Jules Renard est « représentatif ».
(1) Ibid. p. 196.