‹ L'œuvre et l'âme de Jules RenardChapitre 6 sur 124 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Une littérature contre la ‘‘ littérature ?’

« Relis donc ce que tu écris, « poète. Cesse de chanter, le nez en « l'air, comme un écervelé ».

(J. Renard. La Maîtresse).

Après avoir écrit des poésies pour flatter les goûts du jour, puis des nouvelles et un roman qui s’inspiraient des maîtres et des tendances du moment, Jules Renard se mit, dans une série de livres, à rétablir la vérité sur la vie en l’opposant à un certain nombre de mensonges répandus par les livres. Il voulut combattre par la littérature les méfaits de certaine littérature. C'est cependant une question que celle des rapports de la vérité et de l’art. À Boileau professant : « Rien « n’est beau que le vrai », Alfred de Musset ripostait : « Rien n'est vrai que le beau ». Renard, lui, écrira un jour : « La vérité n’est pas toujours l’art. L'art n’est pas

toujours la vérité, mais la vérité et l’art ont des points de contact : je les cherche » (1). En attendant, s'il Iui fallait choisir, il n’hésiterait pas, et ferait bon marché de l’art. « Dès qu'une vérité dépasse cinq lignes, c'est « du roman... Avec elle, l’art fait quelque chose d’ad- « mirable, mais de déjà faux. On le renifle : ce n'est « plus ça » (2). Or, Renard avait horreur du faux, dans les livres comme dans la vie. Dès l’âge de seize ans, il écrivait : « On ne doit se servir de la parole que pour « exprimer des pensées vraies et sincères » (3). Et sur la qualité du vrai, il était exigeant : « Vous, Renard, « lui disait un jour Henry Céard, vous êtes un Mon- « sieur constamment préoccupé de ne pas accepter « pour douze sous des pièces de dix sous » (4). C'était exact ; mais à côté de cette peur d’être trompé, il aurait fallu signaler celle qu'il avait de tromper les autres. Cette défiance devant l’art, le soim qu'il apportail à peser la valeur réelle d'un mot, d'une image, d'une idée, son flair pour dépister le faux, peut-être Renard les devait-1l à son origine paysanne ? Devant le beau vers, la belle phrase, ou le beau roman, il se tenait sur ses gardes, comme un paysan, dans la bête qu'un maquignon lui présente, cherche le défaut caché, la tare invisible à l'œil profane. Renard ne voulait pas être « roulé ». Il craignait d’être dupe des mots, et, dégrisé, d’avoir ensuite à rougir de son émotion. Peut-être aussi la théorie du climat trouverait-elle ici une occasion de s'appliquer ? « Je suis, déclarait Renard, un homme du

G)aCor el pe (4) J. p. 280.

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« Centre de la France, à l’abri des brumes du Nord « et des coups de sang du Sud » (1). Peut-être enfin, le souvenir des bavardages, des exagérations et de l’hypocrisie de sa mère, qui avaient poussé son père au mutisme, provoqua-t-il en partie cette réaction ?

La moindre inexactitude, la moindre exagération, le moindre embellissement le faisaient se raidir, pincer les lèvres, et Renard rectifiait, impitoyablement : « Tous « ces oiseaux que je dérange. Ce ne sont pas des « oiseaux aux mille couleurs. Ceux-ci n’en ont que « deux ou trois, ceux-là, qu’une » (2). Il comptait les pattes du mille-pattes (3), les pas de Monsieur Vernet (4). Il profitait du ramonage de sa cheminée pour comparer un véritable « petit savoyard » à celui de Guiraud (5). Il se levait, au moins une fois, avant le soleil, pour voir comment il se levait, en réalité (6). Il crevait l’une après l’autre les bulles brillantes de la fausse poésie :

« Dieu. « Aux petits des oiseaux il donne la pâture », « et il les laisse, ensuite, l'hiver, crever de faim » (7). — « Ce n'est point parce qu’il y a une rose sur le rosier « que l'oiseau s’y pose : c’est parce qu'il y a des puce-

(8) « Le mille-pattes n'en a — j'ai compté — qu’une vingtaine ». J. p. 1078.

(4) M. Vernet ne fait pas « les cent », mais les « dix pas », BCD DT

(6) L'Œi clair. p. 143 : Un lever de soleil.

« rons » (1). Il la décèle en peinture dans les tableaux de Lhermitte (2). Il la redoute dans les sortilèges de la musique à laquelle 1l a toujours envie de dire : « Ce n'est pas vrai! Tu mens » (3). Il la dénonce même dans les vers de Baudelaire (4). Il ne pouvait supporter que « des impressions vraies... avec des mots exacts » (5).

Sur la jeune fille, sur la femme, sur l'enfant, sur le poète, sur l'amour, sur l’âme, les paysans, la nature, les animaux, sur presque tout ce qui constitue la vie, Renard prit conscience que circulait, propagée par les livres, une foule d'idées, d'images, de sentiments très éloignés de la réalité. I1 se mit en tête d’arréter la circulation de ces pièces fausses, et de faire coïncider la littérature avec la vie. Il chercha ce qu'il pourrait écrire, non de « très doux » (6), comme au temps où il composait Tristesse, mais de très vrai, ou plutôt de vrai, la vérité ne comportant pas de degrés.

C'est surtout dans L’Ecornifleur que Renard s’est plu à rendre sensible l'écart qu'il regrettait de voir si grand entre la littérature et la vie. C'est là qu'il a le mieux montré la déformation infligée à la vérité par la tradition littéraire, en les confrontant l'une avec l’autre.

Nourri, bourré de lectures, Henri, le poète-parasite, s'est fait de chaque chose une image littéraire, donc

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inexacte, qui a fini par se substituer à la chose ellemême el qui l'empêche de la voir telle qu'elle est.

Sur le point de partir pour la mer, « la merveille de « ce monde qui a causé le plus de délires » (1), il emporte avec lui ses « autorités : La Mer de Michelet, « Ea Mer de Richepin.…. Avec ça rien à craindre. « J'ajoutai à ces deux livres Les Paysans de Balzac « pour le cas où Je serais obligé de faire quelque excur- « sion en pleine campagne, de causer avec un médecin « où un curé, et d'admirer la nature » (2). Aussi, quand il est arrivé à Talléhou, « la camelote des comparaisons » surcharge sa mémoire, et il se désole de «ne pas pouvoir rester un instant au niveau de la « mer » (3).

Des marins, il s’est fait une idée tout aussi littéraire, donc tout aussi fausse. Il s’est composé, à l’aide de ses lectures, « un type de marin supérieur, amant de la mer, épris du péril et du rêve, sentimental et sau-

vage » (4), auquel le souvenir de Gilliatt et de maint

(RCE 0 50:

(2) Ec. p. 44.

3) Ec. p. 53.

Dans son Voyage aux Pyrénées (Paris, Hachette, 1907, p. 96 et 97), Taine rapporte qu'il eut, la première fois qu'il vit la mer «le désenchantement le plus désagréable », qu'il crut « voir une des longues plaines de betteraves qu'on trouve aux « environs de Paris », et qu'il lui « fallut trois jours pour « retrouver la sensation de l’immensité », c’est-à-dire, en somme, pour substituer une impression littéraire et forcée à l’impression première et spontanée. Renard s’en tient à cette première impression et s’en sert pour combattre la seconde, artificielle à ses yeux.

(4) Ec. p. 56.

poème de Hugo n'est sans doute pas étranger. Il voudrait « soulever son crâne, pour voir ce qu'ont « marqué là les éléments en lutte, les spectacles gran- « dioses.. » (1), et il le chante avec Madame Vernet, mettant « en strophes égales la grandeur du marin et « la bassesse du terrien... » (2).

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