MADAME VERNET
« Le marin pêche surtout la nuit. Il s'arrête à dix « lieues de la terre, et, là, seul entre deux immensités, « sur une planche large comme la main, que la rapi- « dité du courant fait gémir comme un violon, à la « merci des trombes, des brumes, des grands vapeurs « qui peuvent le couper en deux sans qu'il ait le temps « de crier gare, 1l attend le poisson mobile ! » (3)
La fausse poésie les aveugle à tel point que la vente des congres ne les fait pas déchanter, et au moment même où « une voix de patron s'élevait, brutale et « Jurante :
« — Nom de Dieu ! j'aim'rais mieux le j'ter à la mé « que d'vous l'laisser pour ce prix-là.….,
(1) Ec. p. 56.
(2) Ec. p. 57.
(3) Ec. p. 59.
Une LITTERATURE contre la « LITTERATURE » 45
« Mme Vernet, au bout de son “eue le résu- « malt en cette stance :
— « Je ne sais si Je me trompe, mais il me semble « que tout marin doit être un peu poète ! » (1).
Ce sont les romans qu'Henri a lus, les pièces de théâtre qu'il a vues, qui lui dictent ses paroles, qui inspirent ses actes. La littérature l'empêche d'être naturel. Si, la nuit, il pense à Madame Vernet, il se dit :
« S1 j'allais la chercher ?
« Quoi de plus simple? Ayant passé mon pan- « talon, pour la forme, j'irai frapper trois petits coups « à sa porte. Le verrou n'est pas mis. J’entrerai « dans l'obscurité et je ferai réchauffer mes pieds « glacés.
« C’est ainsi que les choses s’arrangent, ou mes lec- « tures m'ont bien trompé » (2).
Et quand il essaie de prendre Marguerite, il déclare : « Je ne pensais pas qu'elle pût souffrir, et je « me rappelais des viols de littérature dont les victimes « s'aperçoivent à peine, Quelques-unes disent : « Ma- « man ! » et c’est tout » (3).
Il ne voit pas Madame Vernet (4).
Il ne voit pas Monsieur Vernet, mais le mari de ses lectures (5).
De leur côté, Monsieur et Madame Vernet ont sur les poètes et les artistes des idées toutes faites, d’origine
(1) Ec: p. 59.
EC. p. 68.
Ec. p. 173.
Cp: 1109: