LUTTE CONTRE LA SYPHILIS
La syphilis a toujours été très répandue au Maroc. Elle constitue la grande pourvoyeuse de la mortinatalité et de la mortalité infantile.
La syphilis marocaine, chez les indigènes, s'attaque peu aux viscères et au système nerveux : le tabès, la paralysie générale, l’hémiplégie syphilitique sont rares. Par contre, on observe des lésions cutanées et osseuses, avec destruction des tissus, qu’on ne rencontre presque jamais en Europe.
Avant notre arrivée, les causes de lextension de la syphilis, qui menaçait sérieusement la population entière et la race même, étaient nombreuses : d’abord, le fatalisme musulman, le manque de soins hygiéniques, la prostitution, la polygamie, le manque et l'ignorance des soins appropriés, la promiscuité dans laquelle vivent les Marocains étaient autant de facteurs favorisant la transmission de la maladie et son évolution.
Les premiers pionniers de la médecine française au Maroc commencèrent à traiter les malades, mais si les résultats immédiats furent brillants — car ces syphilis plus ou moins mutilantes, avec de grosses lésions apparentes, s’atténuaient facilement et réagissaient très bien aux médications restreintes qu’on pouvait alors appliquer — les malades étaient seulement « blanchis ». Il faut, pour soigner complètement une syphilis, une constance et une régularité dont les Marocains de cette époque n’étaient pas capables. D'autre part, il n’y avait pas une organisation réelle de la lutte antivénérienne; celle-ci se bornaïit à distribuer quelques comprimés de protoiodure de mercure, faire quelques injections de biodure ou d'huile grise, et distribuer de l’iodure de potassium, ce sel s’étant montré particulièrement efficace et jouissant d’une grande réputation chez les Marocains.
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En 1916, deux distingués syphiligraphes de Paris, les Docteurs LEREDDE et LACAPÈRE, furent affectés au Maroc et commencèrent l’organisation de la lutte contre le péril vénérien.
Deux dispensaires spécialisés furent créés, l’un à Casablanca (Docteur LEREDDE), l’autre à Fez (Docteur Laca- PÈRE). Ces deux médecins diffusèrent les règles de l'emploi du novarsénobenzol dans la térapeutique antisyphilitique, et les résultats furent tellement spectaculaires que bientôt les malades envahissaient littéralement les formations sanitaires. Il fallut ouvrir de nouveaux dispensaires dans toutes les villes.
D'autre part, dans toutes les infirmeries du bled, les médecins savaient et pouvaient employer dorénavant la médication arsenicale et faire en même temps l'éducation des malades. Chacun recevait une carte de soins qu’il gardait précieusement et qu’il brandissait devant les « non inscrits» quand il venait se faire soigner, car cela lui donnait une sorte de priorité : il était un familier, un « de la maison ». Il y eut une transformation heureuse dans la mentalité des malades; ceux-ci avaient compris la nécessité de la continuité dans le traitement. |
En même temps que le traitement systématique, grâce à cette nouvelle mentalité, de cette continuité des Marocains, on put faire des recherches systématiques : prises de sang avec réactions sérologiques suivies, recherche du tréponème à l’ultra-microscope, ponctions lombaires avec examens de liquide céphalo-rachidien. Au seul dispensaire de Casablanca, du 24 avril au 31 décembre 1916, 3.000 analyses sérologiques furent pratiquées et 385 syphilitiques avérés furent soignés. Ils reçurent dans l’ensemble 2.300 injections. Au dispensaire de Fez, du 1* juillet au 31 décembre 1916, on vit défiler 2.196 consultants et 1.287 injections ont été pratiquées. Le nombre des séro-réactions fut de 342. Grâce à la fiche de traitement qu’ils considèrent comme un talisman, les malades peuvent, au cours de leurs
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déplacements, se faire soigner dans une autre formation sanitaire, avec la même unité de doctrine. Le Service de Santé fit, en effet, parvenir à tous les médecins les instructions données par le Docteur LEREDDE dans une circulaire Officielle et les médicaments nécessaires furent envoyés à ces médecins. On y ajouta bientôt le Je et le cyanure.
La doctrine de LEREDDE était celle-ci : en soignant les malades, on fait de la prophylaxie SA puisque tout au moins on les blanchit et les empêche d’être contagieux; mais on fait encore de la prophylaxie indirecte en leur enseignant ce qu'est leur mal, comment on l’évite, comment et pourquoi il faut le soigner.
Actuellement, dans les dispensaires, les médications les plus modernes sont appliquées par les médecins spécialisés. Dans les maternités et les dispensaires, la pénicilline est employée pour le traitement des femmes enceintes et des enfants syphilitiques, mais son prix élevé n’a pas éncore permis de l’appliquer à tous. Ce sont l’arsenic et le bismuth qui restent les médicaments de choix dans la lutte contre la syphiis. ù
En 1952, on a BRMUE 2.185. 267 RIScUses antivénériennes. <
— Une autre question qui se pose avec une acuité toujours grandissante est celle de la prostitution.
La prostitution a toujours existé au Maroc et elle était, avant l’arrivée des Français, absolument libre.
Or, étant donné les mœurs, l’état de saleté, la promiscuité, le manque d'hygiène la plus élémentaire, l’absence complète de traitement des femmes malades, les prostituées étaient des réservoirs permanents de syphilis, de chancrelle et de blennorragie.
Les choses ont-elles beaucoup changé ? Hélas ! malgré les efforts des médecins, et en particulier ceux du Docteur LEPpiINAY, Conseiller technique de la Santé Publique pour la vénéréologie, qui s’est penché sur le problème pendant de longues années, la prostitution — et surtout la prostitution clandestine — continue à sévir,
Dans un article très documenté (Maroc Médical de janvier 1950, p. 127), le Docteur LEPpiINAY en donne les causes :
« Ce qu’il faut bien préciser, c’est que cette prostitution n’est pas née au Maroc avec la venue des Français. Elle y exista de tout temps, sous des formes variées.
« Elle s’est cependant développée au cours de ces dernières années avec la formation et la concentration, dans les villes, d’un prolétariat musulman et israélite, féminin et masculin, le plus souvent célibataire, et aussi avec la liberté que la main-d'œuvre et la domesticité féminine acquirent après l’arrivée des Français.
« Pour la classe d’humble condition, la prostitution fut un moyen fort simple de vivre et de parfaire ses gains. Dans certains milieux, musulmanes ou israélites sont toujours prêtes à se prostituer, si l’occasion s’en présente, avec l’assentiment — et, si besoin est, avec la protection — d’un père, d’une mère où d’un mari.
«On a écrit que «misère et pauvreté» favorisaient lPextension de la prostitution. Cela reste vrai pour le Maroc, mais ce ne sont point les seules causes de cette plaie sociale et humaine. |
« Depuis trente ans, les conditions d’existence de la femme. marocaine ont complètement changé. À une claustration plus ou moins absolue, à une vie d’esclave pour certaines, ont succédé, avec l'accès à la liberté, des possibilités pour toutes et le libre choix d’un travail rémunérateur. Maïs le travail n'empêche nullement certaines femmes de continuer de se livrer à une prostitution intermittente ou même de préférer au travail tous les profits d’une prostitution professionnelle.
< La plupart de ces femmes ne sont pas, comme certains le prétendent en d’autres pays, des déficientes mentales, de mœurs faciles, dépourvues de sens moral, indifférentes aux gestes sexuels; ces femmes, aux instincts primitifs, ont une tendance raciale à la paresse ou au moindre effort.
« Et ce facteur psychologique doit être retenu... »
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Nombreuses sont les prostituées professionnelles, ne vivant que de la prostitution. Parmi elles, il en est beaucoup de clandestines; les autres sont en « prostitution surveillée ». En’ 1948, on en comptait 725 à Casablanca, 260 à Rabat. Ces femmes habitent un quartier spécial, dit quartier réservé, où elles ont un habitat convenable, où elles peuvent prendre les soins de propreté et d'hygiène indispensables. Il existe un dispensaire-hôpital, dirigé par une doctoresse en médecine spécialisée. Les femmes doivent s’y présenter à jours fixes, sont examinées soigneusement, soignées et hospitalisées si elles présentent des manifestations contagieuses. Malheureusement, ce n’est qu'une infime minorité.
En 1948, en effet, au cours de rafles, on a pu rassembler à Casablanca 1.226 femmes contaminées. Ces chiffres euxmêmes ne représentent qu’une très petite partie des prostituées clandestines.
Cependant, les quartiers réservés ne sont pas inutiles; la syphilis et les maladies vénériennes contagieuses sont beaucoup moins nombreuses chez les femmes surveillées que chez les clandestines.
Proportions des contaminations chez les Européens :
VOTISIDETIRUIBÈNE 2 LT ere dr eloese à 76 % { DFI HIC CUT DPéeNNE Te ere ne 24 %.
Proportions des contaminations par les prostituées indigènes :
Prostituées surveillées …............... 22 % Prostituées clandestines ............. 78 %.
La syphilis en milieu rural. — Dans les infirmeries rura-
les et au cours des tournées des Groupes Sanitaires Mobiles, la lutte contre la syphilis et les maladies vénériennes s’intensifie. Dans les infirmeries, le médecin dispose de 8 à 10 lits où il peut hospitaliser quelques malades. Les Groupes Sanitaires Mobiles visitent les souks chaque semaine; la salle de visite est une simple tente sous laquelle
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sont données les consultations et les traitements, mais malgré la précarité de l'installation, les traitements peuvent être faits assez régulièrement.
Les malades viennent volontiers se faire soigner, puisque dans tout le Maroc, pendant l’année 1948, sur 2.245.035 consultations, il y eut 1.836.761 consultations (soit 60 %) de vénériens.
A eux seuls, les Groupes. Sanitaires Mobiles ont eu :
CONSULTANTS VÉNÉRIENS PROPORTIONS 1940 Le 275.722 79.672 28,82 % 1944::,::: 339.095 85.320 26,13 % 1948...... 627.388 139.388 22,22
1952 (chiffres non parvenus).
La syphilis et les affections vénériennes sembleraient donc en régression, mais il y a encore beaucoup à faire.
Il faut noter, en effet, que si, dans les villes, les femmes, même en dehors des prostituées des « quartiers réservés » se font assez volontiers soigner, si les hommes, dans le bled, consultent pour leurs accidents syphilitiques et subissent assez régulièrement les traitements, il y a encore fort peu de femmes qui viennent consulter le médecin pour des maladies vénériennes, dans les milieux ruraux. ;
Il faut encore bien des années d’éducation, qui ne peut se faire que lentement et progressivement. Il faut aussi un changement dans les mœurs, dans les coutumes, dans l’évolution sociale du peuple.
Dans tous les pays, le facteur temps a une importance capitale : ces évolutions, pour qu’elles soient durables. doivent être faites en profondeur. On ne change pas en cinquante ans l’âme profonde d’un peuple, de la masse du peuple, si éducable soit-il, et surtout lorsqu'on a à lutter contre un fatalisme qui est si fortement ancré dans l’âme musulmane. Quoi qu'il en soit, on a déjà obtenu des résultats qui ne sont pas négligeables. Les syphilis tertiaires, à grands délabrements, tels que les ont décrites LAGAPÈRE.
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LAURENT et DECRoP dans leur livre « La syphilis arabe », n'existent pour ainsi dire plus. La mortalité infantile, la morti-natalité sont en régression constante dans des proportions encourageantes. |
On peut, dès lors, penser qu'un jour viendra, assez proche, où la syphilis marocaine ne sera pas plus fréquente qu'en Europe, et peut-être moins fréquente encore, car la notion de « maladie honteuse » qui empêche encore de se soigner tant d’Européens, n'existe pas chez les Marocains.