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LA MÉDECINE LIBRE AU MAROC

Nous n’avons parlé jusqu'ici que de PŒuvre accomplie par les premiers médecins français venus au Maroc, puis par la Santé Publique.

Son action a d’abord été une action de protection contre les grandes épidémies qui décimaient la population du pays, puis ce fut une action de modernisation, afin de le mettre, au point de vue médical et hygiénique, au niveau des grands pays européens; son œuvre continue dans ce sens et chaque année apporte une amélioration, une progression.

Mais il serait injuste de laisser dans lombre la tâche accomplie par les médecins libres.

Le Corps Médical libre a œuvré, lui aussi, et œuvre encore, pour apporter aux Marocains et aux Européens installés dans le pays et qui en ont fait ce qu’il est, les bienfaits de leur science et de leur dévouement. Ils ont été les collaborateurs de l'œuvre commune.

Le développement rapide de la population européenne rendait nécessaire cette collaboration; le nombre des médecins d'Etat était restreint; leur tâche était telle qu’ils n'auraient pu assurer à la fois leurs services et soigner la clientèle européenne sans que cela nuise aux uns et à l’autre. Les moyens d’hospitalisation étaient restreints et le

sont encore. Et puis, on ne pouvait hospitaliser tout le monde,

En 1931, il v avait au Maroc 172.500 Européens;

En 1936, — 202.600 —- En 1947, — 825.000 : — En 1951, me 362.000 e En 1952, — 400.000 —

Depuis, la population européenne ne cesse d'augmenter. Avant 1914, les médecins militaires de carrière du Corps de Débarquement étaient trop peu nombreux pour assurer le service de santé des troupes et la médecine indigène dont on les chargeait.

On envoya au Maroc de jeunes médecins civils et des étudiants en fin d’études qui accomplissaient leur service militaire. |

La déclaration de guerre, en août 1914, fit que ces médecins durent rester à leur poste. LYAUTEY avait renvoyé les troupes d’active en France, mais avait gardé les médecins.

D’autres vinrent avec les territoriaux qui devaient remplacer les troupes de l’active. C’est ainsi que beaucoup de jeunes médecins, civils habillés en militaires, durent rester au Maroc pendant plusieurs années, en attendant leur « tour de départ » au front. Ils firent ce que faisaient avant eux les médecins de l’active, partageant leur temps entre leurs obligations militaires et les soins aux Marocains, avec la même activité et le même dévouement.

Beaucoup d’entre eux, séduits par le climat, pris par cette amhiance de dynamisme qui caractérise tellement le Maroc, ce besoin de créer, de participer à l’œuvre commune dont ils avaient été, eux aussi, les acteurs et dont ils prenaient conscience, séduits par la vie facile, la liberté dont on jouissait alors, se fixèrent au Maroc ou revinrent s’y installer après leur libération.

Ils étaient sûrs d’y trouver très vite une clientèle, parfois trop lourde même, et ils attirèrent d’anciens cama-

rades qui, comme eux, n’auraient jamais pensé, sans les circonstances, à quitter la métropole.

Dans la suite, la Direction de la Santé attira au Maroc un certain nombre de médecins, surtout des spécialistes, dont on manquait dans beaucoup de villes.

Ils furent accueillis avec joie par leurs confrères qui étaient souvent submergés et ne pouvaient tout faire.

C’est ainsi que vinrent des phtisiologues, des chirurgiens, des bactériologues, des oto-rhino-laryngologistes, des ophtalmologistes, des dermatologues, anciens internes des hôpitaux de Paris ou des grandes villes de Facultés, anciens chefs de clinique, qui n'avaient pas trouvé en France la place qu'ils auraient voulu pour leur activité, d'autres parce qu’ils avaient été ruinés par là guerre ou étaient écrasés d'impôts.

Enfin, nombreux aussi sont les jeunes gens nés au Maroc, ayant fait leurs études médicalés en France où ils auraient pu s'installer, qui, une fois leurs études finies. viennent continuer l’œuvre de leurs pères dans ce pays qui est le leur et dont ils avaient souvent la nostalgie.

Le Corps Médical libre au Maroc, au moins dans les grandes villes, semble bientôt au complet, mais il continue à attirer beaucoup de jeunes. La vie médicale y'eést en effet, assez séduisante.

Il y a actuellement (juin 1953) 578 médecins libres au Maroc dont 40 diplômés de la Faculté de Bordeaux.

Le nombre des médecins militaires attachés à la Santé Publique est de 100 et celui des internes de 100 également,

Pour la région Sud du Maroc, il y a 27 médecins bordelais, dont 23 pour la seule ville de Casablanca G).

Le médecin libre peut pratiquer au Maroc une médecine aussi scientifique que dans toutes les grandes villes de France. Presque tous les médecins possèdent un appareillage radioscopique. Il existe dans toutes les villes (Casa-

() Chiffres communiqués par l’Ordre des Médecins de Casablanca,

blanca en compte actuellement 6) des laboratoires bien installés où tous les examens chimiques, bactériologiques,

anatomo-pathologiques peuvent être pratiqués.

Dans toutes les villes également, des radiologues expérimentés mettent à la disposition de leurs malades. un appareillage moderne permettant de pratiquer tous les

examens, d'appliquer tous les traitements électro-radio-

logiques.

Beaucoup d’entre eux possèdent du radium et sont entraînés à son application.

Enfin, grâce au Maroc Médical, une bibliothèque qui contient tous les livres nouveaux, toutes les publications médicales françaises et beaucoup de publications étrangères, est à leur disposition.

Tous ces médecins, continuant les traditions médicales de leurs aînés, qui sont celles de la France, qu’ils ont puisées dans l’exemple et dans l’enseignement de leurs Maîtres, contribuent à maintenir le rayonnement de la France au Maroc.

Les Marocains eux-mêmes l’ont compris et le savent bien : c’est là un point qui marque et permet de juger l’évolution du peuple marocain. Les cabinets des médecins libres ne sont pas fréquentés uniquement par des Européens. Nombreux sont les Musulmans qui amènent leurs enfants à nos médecins, à nos chirurgiens, à nos spécialistes libres et, fait plus important encore, y amènent aussi leurs femmes pour les faire examiner et soigner.

Ce ne sont pas seulement les gens de l’aristocratie ou la riche bourgeoisie marocaine, mais aussi des ouvriers, des employés, des fellahs eux-mêmes qui descendent de leur bled, pour venir consulter le médecin libre de la ville.

Avec leurs propres moyens matériels, avec l’aide morale de la Direction de la Santé Publique, les médecins libres

contribuent largement, eux aussi, à faire du Maroc un pays

moderne et ils sont devenus aussi indispensables à la vie du pays que les ingénieurs, les colons, les industriels.

Il est un point assez curieux, c’est le nombre restreint de jeunes musulmans qui embrassent la médecine, dans un pays où, cependant, les autochtones tiennent en si haute estime la médecine et les médecins.

Malgré toutes les facilités et les bourses qui leur sont accordées pour faire leurs études dans les Facultés, il n'y a jusqu'à présent que 8 médecins musulmans marocains qui exercent dans tout le Maroc. Les jeunes Marocains sont plus attirés vers la profession d'avocat, vers les lettres, vers le fonctionnarisme ou le commerce. Peut-être sont-ils arrêtés par la longueur des études, par la nécessité de quitter leur pays et le genre de vie auxquels ils sont très attachés; il est difficile de le dire, mais ©est là un fait indiscutable. Aussi, pendant encore bien des années, qu'il soit médecin d'Etat ou médecin libre, le médecin français restera indispensable au développement du pays et à la sécurité de sa santé : c’est là un fait incontesté, même par les plus farouches nationalistes marocains.

Pour terminer, je citerai les paroles mêmes prononcées à Bordeaux, lors des Journées Médicales d'octobre 1952, par le Docteur Sicaurr, Directeur de la Santé Publique au Maroc.

«En matière de Santé Publique, la lutte contre les épidémies et la médecine de masse ont permis le développement du pays, la prévention sociale facilite l'adaptation de l'individu au monde moderne.

« Aussi, implantation de la médecine française est-elle déjà profonde. Il n’est pas à craindre, semble-t-il, que les résultats acquis puissent être compromis, quelles que puissent être les vicissitudes de demain.

« En d’autres régions du globe, après autant de travaux cet peut-être de sacrifices, d’aucuns ont cru trouver dans les joies amères du renoncement la Justification des efforts accomplis.

< Faut-il craindre qu’à son tour ce que d’aucuns appellent l’ingratitude des hommes, et qui n’est peut-être que le

désir d'agir hors de toute tutelle, ne nous incline à accepter, dans la satisfaction du geste gratuit, la disparition de

LR Q Q , . : 0 -Pinfluence scientifique et médicale française ?

« Rien n'autorise un tel pessimisme qu'il faudrait combattre avec toutes nos énergies s’il apparaissait, Sans

vouloir faire appel à la sensibilité, il faudrait alors se

souvenir que, dans le seul Maroc, trente médecins français sont tombés au Champ d'Honneur des épidémies. Leur mort est là pour attester qu’ils n’ont été ni les fourriers, ni les porte-drapeaux d’un colonialisme d’exploitation désuet. Ils n’y auraient pas consenti. Mais leur œuvre a été profondément humaine. Comme me l’écrivait l’un de ceux qui à été et reste pour nous un exemple, le grand CHRISTIANI, de Fez : R ,

« Par le souvenir, par le cœur, par la foi professionnelle, » Je reste indissolublement attaché à cette Santé et Hygiène » publiques du Maroc à laquelle j’ai consacré vingt-cinq » années de ma vie. Le Maréchal et son éminent collabo- » rateur COLOMBANI nous avaient ensorcelés et inculqué une » passion indiscutée par l’action médico-sociale dans ce » pays où ils avaient fait école Puissent les petits que » nous sommes continuer cette mission dans ce pays nord- » africain, où la France a pris la responsabilité devant le » monde de guider vers le progrès et lé bien-être social » une population de plus en plus nombreuse. La part qui » revient aux médecins et leurs collaborateurs, dans cette » tâche civilisatrice, est considérable au point de vue » moral et matériel, et il serait désirable que tous nos » jeunes débarquent sur cette terre fortunée avec la » conviction qu'ils n’y viennent pas seulement pour leur » compte, mais pour le prestige du nom français. »

« C’est parce que les œuvres de foi ne périssent pas, c’est parce que l’enseignement reçu de nos maîtres ne s’oublie pas, que nous pouvons garder la plus grande confiance dans l'avenir, pour bruyantes que puissent être certaines propagandes, pour pénibles que soient certains reniements.

« Mais devant l’accélération de l’histoire, il serait vain de vouloir faire revivre un passé qui est mort. « Elifat mut », comme disent nos amis musulmans.

« S'il faut maintenir vivantes les forces spirituelles qui ont guidé l’homme, c’est dans la vertu de leffort, dans la fécondité de la recherche, dans la valeur de notre exemple qu'il faut puiser nos raisons de croire en la permanence de notre action culturelle et sociale, au delà de toutes les vicissitudes de l’'Economique et du Politique.

« Aussi bien nos pensées doivent-elles être des actes selon la féconde tradition lyautéenne. Il faut que nos énergies se tendent, que les courants d’opinion nécessaires se créent ou se réforment, qui doivent permettre à la France de continuer et d’accélérer encore cette œuvre d'évolution sociale dont elle a pris la charge et les responsabilités.

« Il faut souhaiter surtout que les jeunes, instruits dans nos Ecoles et nos Facultés, tournent leurs regards vers l'Occident, sachent qu’il leur faut se garder des refus stériles, mais œuvrer dans cet esprit d’humanisme dont est imprégnée la culture qu’ils ont reçue. L'avenir du monde n'est pas dans la technique qui n’est qu’un des outils de la civilisation, mais bien dans la généralisation de cet esprit de tolérance, de compréhension et de collaboration qui leur a été enseigné et qui a inspiré le suprême message de LYAUTEY :

«Ici repose Louis Hubert Gonzalve Lyautey, qui fut le » premier Résident Général au Maroc (1912-1925). Décédé

> dans la religion catholique dont il reçut en pleine foi les

» derniers sacrements.

< Profondément réspectueux des traditions ancestrales et » de la religion musulmane gardée et pratiquée par les

> habitants du Moghreb, auprès desquels il a voulu reposer

» en cette terre qu’il a tant aimée.

« Dieu ait son âme dans sa paix éternelle, »

< Message qui rejoint celui de ce verset de la deuxième sourate :

« En vérité, quant à ceux qui croient et ceux qui sont » Juifs, chrétiens ou sabéens, et quiconque croit en Allah et » au jour dernier et qui fait le bien, à ceux-là est réservé » leur récompense auprès de leur Seigneur, il n’y aura » point de craintes pour eux et ils ne seront point affligés. »

Ainsi se réalisera la vue prophétique du créateur du Maroc moderne

« Ce que je rêve, c’est que, parmi tant de désordres qui » ébranlent le monde, il s’élabore au Maroc un édifice » solide, ordonné, harmonieux, qui offre le spectacle d’un » groupement humain, où des hommes, divers d’origine et » de race, poursuivent, sans rien abdiquer de leurs concep- » tions individuelles, la recherche d’un idéal commun, » d’une commune raison de vivre. » |

« Et, au delà des particularismes et en un siècle où les destins des peuples s’enchaînent, rien, ni personne ne pourront alors, sur cette terre d’Islam qui fut aussi celle de Saint Augustin, opposer le génie d’Avicenne à celui de Pasteur. »

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