AVANT L’ARRIVÉE DES FRANÇAIS AU MAROC
Lorsqu'on parcourt actuellement le Maroc, sillonné de larges routes goudronnées où circulent de nombreuses et luxueuses automobiles, d'énormes cars’ confortables pour voyageurs, quand des trains rapides vous transportent en quelques heures de Casablanca aux extrémités du pays, quand on visite les grandes villes où la circulation est intense, où se dressent des immeubles de quinze et vingt étages, dotés de tout le confort moderne, quand on parcourt le bled couvert de riches moissons, cultivé comme nos plus belles plaines de France, quand on voit des Marocains conduisant d'énormes tracteurs, des charrues compliquées, des faucheuses, des moissonneuses, quand — surtout — on visite les hôpitaux somptueux des villes, dotés du matériel le plus complet et le plus moderne, les dispensaires, les infirmeries du bled où se pressent les consultants, on s’imagine difficilement ce que pouvait être le Maroc d’autrefois et que cet autrefois ne date pas d’un demi-siècle.
Imaginez un pays presque aussi vaste que la France, sans ports, sans routes, où l’anarchie régnait, le pouvoir du Sultan était à peu près nul, les tribus en guerre continuelle, la circulation le long des pistes moins que sûre, pays peu peuplé, la plupart des habitants souvent à peine vêtus, mal nourris, et vous comprendrez ce que pouvait être alors l’état sanitaire du Maroc.
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On parle de quelques hôpitaux construits dans les villes, à Fez, à Marrakech, mais ces hôpitaux n’avaient pas de médecins, pas de médicaments : c’étaient des refuges où les pauvres, sans famille et sans ressources, venaient se réfugier pour mourir.
Les épidémies etaient meurtrières. Les années sèches, qui étaient des années de disette, le typhus régnait et faisait de nombreuses victimes. On n’y pouvait rien, et le fatalisme musulman faisait qu’on ne cherchait guère à lutter contre. Poussés par la faim, les gens du bled accouraient dans les villes, dans l’espoir d’y trouver de quoi vivre, s’entassaient dans les fondouks, y apportant leurs poux et leurs puces, et où la promiscuité favorisait la propagation de l'épidémie. Il n’y avait aucune hygiène, les immondices s’accumulaient, les eaux étaient polluées, les mouches pullulaient, d’où les typhoïdes, les entérites, lés dysenteries, les ophtalmies. Le typhus, la peste, la variole faisaient des coupes sombres dans les villes et dans le bled, sans qu’on cherchât à lutter. contre ces maux qu'Allah envoyait.
Les années pluvieuses, l’eau s’amassait dans les déclivités, formant des marais appelées daïas. Les Marocains venaient planter leurs tentes autour des « daïas», parce qu’ils y trouvaient de l’eau pour eux et leurs bêtes, de l'herbe pour leurs troupeaux; mais ces marais étaient aussi des nids d’anophèles, et le paludisme sévissait; les accès pernicieux étaient fréquents et généralement mortels. La mortalité infantile était effroyable; souvent, les femmes, affaiblies par la maladie, ne pouvaient nourrir; si l’on donnait aux enfants du lait animal, il était pollué: les mouches y apportaient tous les germes que les mains sales auraient pu n’y pas mettre.
L'accouchement était fait par des matrones n’ayant aucune notion d'hygiène : on ne pouvait compter que sur la Natura medicatrix et, heureusement, la nature est bonne mère. Mais les puerpérales étaient fréquentes, Toute dystocie était un arrêt de mort pour la mère et pour l'enfant,
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La syphilis faisait aussi des ravages; on ne connaissait pas d'autre remède qu'un pèlerinage à Moulay Yacoub, près de Fez, dont les eaux sulfureuses très chaudes et très radio-actives, avec l’aide d'Allah, guérissaient quelques cas.
Qu'’était donc la médecine au Maroc en ce temps-là ? Nous ne parlerons pas ici des célèbres médecins AVERRHOES, D’ÂVENZOAR qui vivaient au xu° siècle, mais de la médecine telle qu’elle était pratiquée dans les villes et sur les souks avant notre arrivée.
Il y avait alors la même anarchie dans la thérapeutique que dans la politique. Le « toubib » s’installait sous une tente, signalée aux passants par un petit drapeau rouge, il étalait devant lui ses boîtes et ses paquets d'herbes sèches, des peaux de lézards, des dents de chacal et de hyène, et là il donnait ses consultations.
On a écrit de nombreux ouvrages sur la médecine et les médicaments employés par les toubibs arabes. La plupart étaient inefficaces, et il s'y mêlait toujours un peu de magie. Les drogues étaient enveloppées dans un papier sur lequel le « médecin » écrivait quelque sourate du Coran, adéquate à la maladie, et recommandait quelque pratique, telle que celle-ci rapportée par M. DouTTE dans son livre : « Magie et Religion dans l'Afrique du Nord » :
« Contre les éruptions générales des boutons : écrivez la sourate EI Qivama dans un vase que vous laverez avec de l’eau dans laquelle vous ferez fondre ensuite de lalun, du nitre, du sel ammoniac, une partie de chacun; puis vous lotionnerez le malade avec cette solution, le mardi au lever du soleil, le samedi à son coucher, trois fois : les abcès se guériront; s’il se forme du pus, placez à cet endroit du iabous ou du Djazoum avec du Harmel et un peu de miel. Les ulcérations sècheront avec la permission de Dieu. »
Les grands malades qui ne pouvaient se déplacer étaient transportés près du tombeau d’un Saint marabout, où ils restaient en prières avec leur famille qui, souvent, les abandonnaïit là. |
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Il est bien évident que, dans ces conditions de vie, la population du pays n’augmentait guère, malgré la polygamie qui facilite la polynatalité.
La famine, les guerres continuelles entre tribus, les épidémies meurtrières, la mortalité infantile effroyable n’étaient guère favorables à une augmentation de population. Il est difficile d’en connaître le chiffre, puisque les Marocains n’avaient ni état-civil, ni recensement réel. On ne peut guère s’en rendre compte qu’en compulsant les anciens registres des Caïds qui percevaient l’impôt; on estime en général le nombre d'habitants, en 1912, aux environs de quatre millions. Pour une superficie de 500.000 kilomètres carrés, c’est fort peu.
Nous pouvons partir, pour juger de Œuvre de la médecine française, de ce tableau brossé rapidement, pour juger aussi de la rapidité de l’évolution dont le médecin a été le premier et le meilleur pionnier.