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de sel et de miel. Les officiers, surpris de ces demandes, qui étaient si conformes à la vérité, et croyant que les étrangers donneraient à l'empereur des nouvallles du cynogefore, les prièrent de vouloir bien venir au palais et les y conduisirent dans cette espérance. L'empereur, que d’un de la compagnie qui avait pris des devants, avait instruit de la rencontre qu'ils
avaient fait de ces étrangers, les reçut d’un air affable
et les ayant interrogés au sujet du cynogefore, fut surpris d'apprendre d'eux, qu’ils n’en avaient parlé que sur des présomptions qu’ils croyaient certaines. »
« Il crut d’abord que les princes se moquaient de lui et était sur [le point de faire éclater contre eux toute sa, colère, lorsqu'on vint Jui annoncer que le cynogefore était retrouvé et qu’il revenait tout seul au palais > (3). 4
Voici maintenant le passage de Zadig :
« Un jour, se promenant auprès d’un petit bois, Zadig vit accourir à lui un ennuque de da reine, suivi de plusieurs officiens, qui paraissaient dans la plus grande inquiétude et qui couraient çà et là comme des
‘hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu de
plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier ennuque, n’avez-vous pas vu le chien de la reine ? Zadig répondit modestement : c’est une chienne et non pas un chien. — Vous avez raison, reprit lennuque : c’est une épagneule, très petite ajouta Zadig, elle a fait depuis peu, des chiens, elle boite du pied gauche de dévant et elle a [les oreilles très longues. Vous l'avez done vu, dit le premier ennuque tout essoufflé, —
Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue «et je n’ai
jamais su si la reine avait une chienne. >
ea ue (3) Soirées Bretonnes, op. cit. T. 32, p. 119.
- « Le grand veneur et le premier ennuqtüe me doutèrent pas que Zadig n’eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine. Ils Te firent conduire devant l’assamblée du grand Desterham, qui le condamna au knout et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine lle jugement fut-il rendu que lon retrouva de chevaï et la chiennie. Les juges furent dans la dure nécessité de réformer leur arrêt. Il fut permis à Zadig de plaïder sa cause » (4).
: Nous voyons que les idées de ces deux passages sont identiques : ainsi donc Voltaire s’est, sans aucun doute, inspiré des Soirées Bretonnes.
, Mais, au lieu de chercher d'ici, de là, des défauts ou des qualités, nous allons tâcher de voir dans les Soirées Bretonnes, d’abord Putilisation des légendes du. Moyen-Age. -
L'auteur lui-même, nous le savons, s’intéressait “beaucoup au Moyen-Age. Rappelons rapidement ce Que nous avons déjà souligné : ses recherches à tra- “vérs le passé qu'il fit comme magistrat et qu’il consi- -gha dans son manuscrit des € Arrêts » ; son activité de bibliophile, qui nous donna les éditions du Roland furieux, d'Ariane, de l'Histoire de Gérard comte de Nevers, d'Euriant sa mie, de Rabelais, du Nouveau Pathelin ; et son goût de jeune écrivain pour l’Histoire de la Science Héraldique. De plus, lorsqu'il se trouvait dans sa maison de campagne avec des ‘amis, comme de Comte de Tressan qui, par ses œuvres, ses traductions, sa personnalité même, faisait. revivre le Moyen-Age, la conversation devait fatalement s’orienter vers de pareils sujets. Or Gueullette a su, dans ses contes, tirer parti de ces connaissances médiévales
(4) Voltaire, Zadig, éd. 1930, T. I, p. 12 et ne
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qu’il avait acquises, soit dans des recherches personnelles, soit au cours de lectures ou même de simples conversations.
Ces contes, Gueullette nous le dit dans son avertissement, viennent, directement ou indirectement, de la Bretagne, où la chevalerie joua un si grand rôle. De plus, ils sont faits pour divertir une très jolie princesse, caractère indispensable de la légende du Moyen- Age, En parlant d’une princesse, Gueulllette nous en donne la description suivante
« Elle avait au plus trente-cinq ans, et jamais je n'avais vu une si belle femme : sa taille était de celles qu'on ne saurait envisager sans admiration, ses cheveux, qui surpassaient la noirceur de l’ébène, relevaient la blancheur et la vivacité de son teint : une proportion délicate et une exacte régularité régnaient dans tout son visage : on y voyait briller un amas de certains charmes, qui enlèvent les cœurs les plus indifférents et que lon ne peut exprimer. Le feu de ses yeux était capable de porter le désordre dans l’âme la plus tranquille ; sa bouche qu’elle n’ouvrit que pour me combler de louanges, me fit voir les dents du monde les plus belles et les mieux rangées, ses mains, qu’elle me donnait à baiser, ne paraissajient faites que pour tenir des sceptres et des couronnes, une noble fierté soutenait tant de perfection » (5).
Quelle princesse ! Elle est certainement sortie d’une
page de légende nrédiévale, où les princesses sont
toutes jolies !
S'il y a des princesses, il y a aussi, cela va sans dire, leurs galantè et dévoués admirateurs, qui affron-
tent tous les hasards et tous les dangers pour obte-
(5) Contes chinois, op. cit. T. 19, p. 85.
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nir la main de leur bien-aimée. C’est ainsi que nous: assistons souvent à un duel entre deux chevaliers rivaux, auprès d’une même princesse ; citons, par exemple, l’histoire de Zem Alzaman, des Sultanes de Guzarate. Ces chevaliers savent également se divertir et en même temps divertir deurs dames, par des jeux variés : ainsi, nous avons des toufnois. Prenons, par exemple, dans les Soirées Bretonnes, l'histoire du roi Brigandor : après le mariage de sa fille Bienfaisante avec le prince Franchot, le roi donne un tournoi pour divertir ses invités; il y a encore un tournoi, dans l’histoire de Ouzin Ochantez des contes tarlares. Lorsque, dans un conte, il n'y a pas de tournoi, ce dernier est remplacé par un naufrage, au cours duquel les princesses sont faites prisonnières. La fa- Meuse prison du Moyen-Age, la tour élevée, est toujours présente dans les contes ide Gueullette. L'auteur s'inspire également de l'amour naïf du Moyen Age, et le donne à beaucoup de ses personnages. Cet amour fidèle, héroïque jusqu’à la mort, naïf même, joue, en effet, un grand rôle chez Gueullette. Nous retrouvons : donc chez l’auteur des Soirées Bretonnes, les principaux éléments des légendes ‘du Moyen-Age.
Nous pouvons rapprocher évidemment ces contes de Gueulllette de ceux de Mlle Lhéritier ; dans sa Tour Ténébreuse, elle aussi prétend, comme Gureulllette, faire preuve de beaucoup d’exactitude, « Le sujet de ce conte, dit-elle, a été trouvé dans un manuscrit du Œuatorzième siècle ». N’insistons pas davantage sur la similitude du Procédé, Nous retrouvons également dans cet ouvrage, da tour classique, le roi chevalier, amour naïf, bref, comme chez Gueulllette, tous les éléments des légendes du Moyen-Age. à |
Un rapprochement avec Nodot s’impose également :
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dans son Histoire de Geoffrey à la Grand Dent, l'auteur nous montre la force prodigieuse de Geoffrey ; il mentionne ses combats avec iles géants, son conflit avec Le chevall fée et bien d’autres traits qui reparaïissent dans les contes de Gueuilllette.
Ces mêmes contes de Gueullette ressemblent aussi à ceux de Mme de Murat : dans son 1sle de Maginificence, nous ‘rouvons trois princes : Entendement, Mémoire et Esprit, séparés de leurs bien-aimées, Prudence, Histoire et Félicité : ils ont chacun des aventures fantastiques. La ressemibllanee entre ces ‘deux recueils de contes ne peut être plus évidente.
Nous voyons donc, que Gueullette, dans son inspiration du Moyen-Age, se rencontre avec des auteurs
qui l’ont précédé et qui, comme lui, se sont inspirés
des mêmes légendes du bon vieux temps.
I y a aussi dans les contes de Gueullette, comme on a très bien pu le remarquer, beaucoup d’allégorie. Notons, en passant, l'influence probable d'œuvres du Moyen-Age, telles que le Roman de la Rose. Les caractères sont généraux, abstraits ; ils sont la personnification d’un vice ou d’une vertu, dont ils portent le nom : Engageant possède au plus haut degré la générosité, la princesse Adresse peut faire tout et le faire très bien ; Partepeu, dans son silence, médite la revanché, Franchot c’est l'honnêteté même, la princesse Brillante possède beaucoup d'intelligence. Quelquefois même Gueullette nous donne l'explication de ses caractères. Ainsi :
« Chimère, nous dit-il, est veuve du prince des Fous » (6).
(6) Soirées Bretonnes, op. cit., T. 32, p. 31.
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Nous voyons par là jusqu’à quel point ces carac- tères ne sont que de pures abstractions.
Si Gueullette introduit ainsi dans ses contes, !les légendes du Moyen-Age et l’allégorie, il va sans dire que le romanesque y joue également un très grand rôle.
En effet, ces chevaliers du Moyen-Age ne pouvaient avoir qu'un caractère héroïque. Un prince part pour délivrer un pays d’un mauvais génie, il affronte toutes sortes de périls avant d'y arriver, livre de multiples combats à des tigres, à des lions, à des rhinocéros ; lutte contre des géants au cours de sanglantes bataïilles, bref, il subit mille tortures avant d'atteindre le but qu'il s’est fixé : quoi de plus romanesque ? Sur mer, il est toujours naufragé, il tombe toujours prisonnier de corsaires, dont il se rend maître par la suite, après de nombreuses péripéties : il demeure toujours fidèle à sa princesse bien aimée : n’est-ce pas là le caractère romanesque et héroïque d’un don Rodrigue ? Quel courage ne faut-il pas montrer pour lutter avec des animaux tels que ce tigre :
.d une grosseur énorme ; ses yeux étincelaïent, sa lue impatiente en apparence de dévorer sa proie, s’ouvrait de temps en temps et offrait à mes yeux des. dents aiguës qui semblaient ne demander que de l’occupation » (7).
Ecoutons le récit du combat que livrèrent les trois princes des Soirées Bretonnes à des géants :
< Brandagedondon, le géant, dans de moment armé de pied en cap, ressembl ait à une haute tour. Il avait à ses côtés deux sauvages d’une grandeur prodigieuse, velus comme des ours et armés, comme lui, de massues de fer. Il se commença alors entre ces six un
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(7) Contes péruviens, éd. 1759, T. I, p. 31.
choc terrible. La dextérité des princes l’emporta sur la force des géants. Engageant ne frappa aucun coup sur Brandagedondon, qu’il ne lui tira du sang. Ses deux seconds, qui n’avaïent pas de si bonnes épées, mais (dont lle courage ne cédant pas au sien, n’avaient pas tout à fait le même avantage, Le tonnerre ne faisait pas plus de bruit que les coups que se portaient ces vilains guerriers. Et après s'être disputé la victoire pendant cinq heures de suite, ils furent obligés d’un
consentement unanime de faire une trève de quel-
ques moments et de suspendre leur combat, jusqu’à ce qu'ils se fussent reposés et désaltérés à l'eau d’une
fontaine voisine, Mais Engageant, plus animé que les D +. \
autres princes, de la résistance qu’il trouvait à vaincre, sans vouloir boire, ni se rafraîchir, ne différa Île combat qu’autant de temps qu’il n’en lui fallut pour prendre haleine et le recommença presqu'aussitôt avec plus de chaleur qu'auparavant. Ce prince ne donna point un moment de relâche au géant. Cette masse énorme ne pouvait pas se remuer avec autant d’agilité que le faisait Engageant qui, voyant que Îles forces de son ennemi diminuaïent beaucoup par la quantité de sang qu’il perdait, profitant de sa faiblesse et lui ayant coupé les deux jambes d’un seul revers, se jeta sur lui et lui trancha la tête avec facilité » (8).
Que d’héroïsme dans ce combat ! et que nous sommes bien en plein romanesque du Moyen-Age, de ce Moyen-Age où il faut frapper d’estoc et de taille !
Ainsi donc nous retrouvons dans les Soirées Bretonnes linspiration du Moyen-Age, que Gueullette avait appris à connaître et à adümrer, soit au cours de
(8) Soirées Bretonnes, op. cit.,/ T. 32, p. 80 et suiv.