‹ L'Œuvre Romaneque de Thomas-Simon GueulletteChapitre 67 sur 78 · LS HAE · texte numérisé non relu

LS HAE

En suivant de près l’évolution générale du conte de l’époque, Gueullette est arrivé, lui aussi, au conte galant, où il atteint parfois la mièvrerie d’un Crébillons fils. Si nous voulons voir jusqu'où Gueullette a poussé la, galanterie dans ses contes, lisons quelques passages.

Prenons d’abord, dans les Mille et un quart d'heures, un compliment flatteur, tel que celui-ci :

« Si ma vie est en sûreïé, mon cœur n'y est pas : je sens naître en ce moment la passion la plus vive et la plus respectueuse et si un aveu aussi ingénu avait le malheur de vous déplaire, je ne sais ce que je ne ferais point pour me punir de ma témérité » (29).

Ce compliment nous rappelle bien la galanterie du courtisan de lépoque. ,

Mais Gueullette, après n’avoir introduit la galanterie dans ses contes que peu à peu, et avec une certaine discrétion, arrive bientôt à la galanterie pleine de mièvrerie, que nous trouvons par xemple, dans le passage suivant

« Je couchaï chez mon beau-père, et ma femme se trouva si contente de son mariage qu’elle me fit servir le lendemain à déjeuner un grand plat de pieds de moutons à la vinaigrette ». Et l’auteur nous renvoie à une note explicative que nous avons déjà citée (30).

Derrière cet humour, nous pouvons constater déjà que Gueullette s’approche peu à peu du conte licencieux ; dans les passages qui vont suivre, nous arrivons Rd au conte des plus galants et des

(29) Contes tariares, op. cit., T. 21, p. 302, (30) Id, T. 22, p. 80.

plus licencieux. Nous lisons, dans les Mille et Une heures : ï

« Tous les spectacles et tous les plaisirs qui avaient concouru jusque-là au ravissement de mes sens disparurent de mon esprit et firent place à des plaisirs encore plus grands. Je n’eus des yeux que pour la beauté divine dont j'avais le bonheur de partager la couche. Nous nous renouvellâämes les assurances d’un amour mutuel et, en nous abandonnant à des transports inexprimables, nous nous enivrions réciproquement de plaisirs qui allaient au dela de ce que j’aurais. jamais pu imaginer. Ce ne fut qu’au bout de quelques heures que le sommeïl me força de fermer les yeux. Mais je fus bientôt réveillé par deux baisers que me donna Pacuncus. Je la trouvai pleine d’enjouement et de vivacité : cette disposition m’anima, et Pacuncus ne me sut pas mauvais gré de mes transports » (31).

N'est-ce pas là un passage digne des contes de Crébillon fils ?

Nous trouvons encore, dans les contes péruviens :

« Au sortir d'avec ma cruelle maîtresse, après de bain, je fus conduit à l'heure ordinaire dans son lit, et je fus trouvé par elle un homme si merveilleux qu’elle ne pouvait revenir de son étonnement. »

« Dans un de ses mouvements voluptueux, où l’on s’égare dans les discours et dans les actions, cette femme me serra si tendrement, mais si vivement entre ses bras, qu’elle m'aurait étouffé, si, sous prétexte de redoubler mes caresses, je ne lPavais brusquement mondue jusqu’au sang à la lèvre inférieure. Elle fit alors un cri perçant auquel ses femmes accouraïent

(31) Contes péruviens, éd. 1759, T. 2, p. 6.

f avec de la lumière, lorsque, nous trouvant dans une situation qui ne permettait pas id’approcher de plus près, elle se retirèrent bien vite » (32).

Le Sopha, de Crébillon Fils, n’a pas ‘de pages plus galantes !

En introduisant de la galanterie dans ses contes, Gueullette, avons-nous dit, ne faisait que suivre les goûts de son époque. D’ailleurs, le roman du dixseptième siècle ne possédait-il pas déjà cette galanterie ? Pour nous en convaincre, nous n’avons qu'à lire le Francion de Sorel, ou le Roman Comique, de Scarron, où les mœurs dibertines de la bourgeoisie sont décrites avec un réalisme très licencieux.

Au dix-huitième siècle, cette galanterie atteint son apogée dans le Sopha et La Nuit et le Moment, de Crébillon Fils. Chez ce dernier, le conte n’est qu'une suite d'aventures galantes ; la galanterie en est le thème principal. |

Donc, si Gueullette introduit dans son œuvre romanesque une certaine galanterie, il ne fait, sur ce point là, aucunement preuve d'originalité. |

Ainsi que nous l’avons vu dans sa biographie, Gueullette avait un caractère très gai et cette gaieté nous allons la retrouver dans ses contes, sous un aspect particulier : l'humour. LÉ ;

(Cet humour se révèle d’abord dans la parodie du merveilleux. È

Une princesse, que l’on croyait morte pendant toute la durée du conte, apparaît tout à coup à la fin (32 bis), une autre, qui tâche d’empoisonner son ennemie, s’empoisonne elle-même (33) ; un prince, devenu esclave et

(32) Id., p. 432.

(32 bis) Histoire de Dugmé, Contes tartares.

(33) sourde Outzim-Ochantez, Contes tartares.

muet pour une princesse, n'obtient sa main après cela qu'avec une grande difficulté (34) ; les bons génies viennent de temps en temps, consoler un prince affligé (35). Dans toutes ces histoires, où le merveilleux abonde; ne retrouvons-nous pas, sous un air sérieux, tout l’imprévu et l'ironie cachée, qui constituent à proprement parler | « humour » ? Ne nous semblet-il pas apercevoir ‘derrière les coulisses, Gueullette lui-même, qui se laisser aller à une douce gaieté et qui nous dit : « Mais pensez-vous que ce soit possi- ‘ble » ? | , D'ailleurs, dans les Aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam, Gueullette nous en fait expressément l’aveu : |

« Y a-t-il rien de plus contraire au bon sens que la transmigration des âmes d’ un corps dans un autre ? Pour me prêter aux contes extravagants de vos mandatins de la loi, je vous ai raconté des histoires dans le goût de celles qu’ils récitent à tous moments. Comment, suivant leurs principes, veulent-ils pouvoir se souvenir dans un corps de ce qui s’est passé dans un COrps ? » (36). | . N’avoue-t-il pas ainsi franchement qu “il se moque du merveilleux, suivant en cela l'exemple que Jui donnait Hamilton, dans son conte du « Bélier » et dans celui de « Fleur d'épine ». Nous lisons, dans le Bélier :

« Avant cette histoire finie, Vous verrez de l’enchantement ; D'une maîtresse et d'un amant Vous verrez la peine infinie » (37).

(34) Aventures de Katisé, Contes mogols. | e (35) Histoire de Honac, Contes péruviens.

(36) Contes chinois, op. cit. T. 19, p. 210.

(37) Hamilton, Le Bélier, éd. 1873, p. 36.

Ne voyons-nous pas, aisément, par ce quatrain, que l’auteur se moque du merveilleux ?

L'humour de Gueullette se manifeste également dans la peinture des mœurs de l'époque. Nous avons eu déjà l’occasion de le constater dans le deuxième Chapitre, Il semble que Gueullette a voulu particulièrement attaquer les mœurs libertines de la femme de son siècle et sutout de Paris. Nous disons, dans les contes tartares, l’histoire d’Alcouz, le meunier qui, voulant punir sa femme infidèle, forme le projet de l'étrangler pendant son sommeil avec un licol, et Gueullette d’ajouter :

.< Si l’on traitait ainsi toutes les femmes infidèles, on ne trouverait jamais assez de licols » (38).

Empruntons également aux contes lartares, le passage suivant :

« Un jour, le monarque étant avec l’une d'elles, il lui jeta en badinant une poignée de roses sur la gorge. Sumboul, c’est ainsi que s’appelait cette belle personne, n'eut pas plutôt été touchée de ces roses qu'elle tomba évanouie. Le roi qui l’aimait tendrement, alarmé de l’état où il la voyait, appela du secours ; on eu beaucoup de peine à lui faire reprendre ses esprits et Ce monarque, lui ayant alors demandé avec em- Pressement si elle avait une si violente antipathie pour les roses, qu’elles pussent produire sur elle un effet si prompt et si dangeeux. Non, Seigneur, répondit Sumboul, d’un air enfantin, ce n’est pas par aversion, c’est par une extrême délicatesse, qui m'’a pensé coûter la vie, Votre majesté m'a blessée en me jetant ces feuilles au visage : l’un d'elles m'a si rudement frappé contre la tempe qu’il s'en est peu fallu que la mort n'ait succédé à lévanouissement, »

(38) Contes tartares, op. cit., T. 22, p. 36.

« Le sultan s’aperçuit quelques soirs plus tard que cette même Sumboul était la maîtresse de l’esclave qui, pendant la nuit, avait inspection sur les chevaux de écurie royale. Cet esdlave était un vil palefrenier, dégoûtant de fumier et d’ordure » (39).

Sous Thumour du passage, ne sentons-nous pas l’acerbe critique des mœurs libertines et de lhypocrisie de la femme ?

Gueullette nous décrit encore la courtisane de l’époque :

« Connaissez-vous, seigneur, la femme du coutelier, qui demeure au bout de la rue des joaïlliers ? Puisque vous ne la connaissez pas, je vais vous en faire un portrait. Imaginez-vous, seigneur, une grande femme sèche, idont le teint est aussi noir qu'une langue de bœuf enfumée ; elle a Le front petit et les yeux si enfoncés dans la tête, qu'il faudrait une lunette d’approche pour les apercevoir ; son nez a une si grande amitié pour son menton, qu'il se baisent toujours, . et sa bouche, qui exhale une odeur de soufre, est si grande qu’elle ressemble pas mal à celle d’un crocodile ; tout cela ne compose-t-il pas une fort jolie personne ? » (40).

Nous voyons ici que l'humour a cédé le pas au comique, mais le but est le même : Gueullette veut toujours ridiculiser la femme galante de l’époque.

Nous trouvons également ce genre d'humour, qui va jusqu’au -comique, en dehors de la peinture des mœurs. C’est ainsi que nous lisons, dans les Sultanes de Guzarate :

« Je sortis brusquement du dit et je me sauvai en chemise et en caleçon. » :

(39) Id. T. 21, p. 471.

(40) Id., T. 21, p. 151.

LES 154 RTE

En note, l’auteur explique

« Les Orientaux, hommes et femmes, couchent ordinairement en Caleçon » (41).

En critiquant les mœurs de son siècle, Le but de Gueullette était de moraliser ; tous ses contes, en effet, ont une bonne morale, puisque des bons sont récompensés et les méchants punis. :

Dans la préface des Mille et un quart d'heures, pour montrer son souci de la morale de ses contes, Gueullette écrit : #- - « Quoique ces contes’ traitent une matière qui paraît badine, ils ne laissent pas de conduire à l’utile par la morale qui y est renfermée » (42). | . Gueullette veut donc donner à ses contes une morale juste et «utile». II précise d’ailleurs ce qu’il entend lui-même par morale, lorsqu'il écrit, dans les Avenlures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam :

€... J’ose me flatter, Madame, que la morale qui est renfermée dans ce livre sera de votre goût puisque . le vice y est presque toujours puni et la vertu -récom pensée » (43). |

Nous voyons donc, par cette déclaration, que Gueullette fera dans ses contes triompher la vertu et punira. le vice. Il va sans dire que cette morale du vice puni et de la vertu récompensée conduit à des dénouements toujours heureux. En effet, les bons princes des contés de Gueullette, après avoir passé par des épreuves très difficiles et après en être sontis vainqueurs, finissent toujours par retrouver leur princesse et par l’épouser.

(41) Contes mogols, OPraCLt. F7 23 Dao:

(42) Contes tartares, op. cit., T. 21, p. 1.

(43) Contes chinois, op. cit, T. 19, p. 2.

Dans les contes mogols, c’est le roi Aguz qui, séparé de ses quatre sultanes au commencement des contes, les retrouve à la fin, pour vivre désormais avec elles dans une grande félicité. Dans les Mille et une “heures, un sultan qui veut se tuer au commencement du livre, épouse à Ila fin la vierge qui l’a .sauvé du idésespoir et de la mort. Dans les contes tartares, nous voyons un sultan, Schems-Eddin qui, aveugle et ayant perdu son épouse, finit par retrouver et la vue et sa femme. | :

Quelquéfois même Gueullette accompagne sa imorale de conseils ; c’est ansi qu’il termine Îles contes péruviens, par cette remarque :

« Mettez votre souverain bonheur à gouverner sagement vos sujets et que la religion et la justice soient le principe de toutes vos actions » (44).

Inutile d’insister davantage sur ce point très évident que les contes de Gueullette renferment une morale, sinon très élevée, du moins très sage «et très pratique.

A la fois peintre de mœurs et moralisateur, Gueul- Jette ne pouvait donc pas, dans ses contes, ne pas fairè de satire sociale. Aussi, le voyons-nous critiquer tour à tour da royauté, avec ses sautes d'humeur et ses abus d’autorité, les richesses et le pouvoir qu’elles donnent, la justice, les médecins ; bref, nous pouvons trouver chez Guellette, le ralevé assez oo des abus sociaux de son époque.

AU sujet de la royauté, nous disons ceci

« Gette princésse n’est jamais la même, tantôt blonde, tantôt brune, elle condamne aisément at sans aucun sujet, ce que quelques jours auparavant alle avait aimé avec fureur. Son seul caprice fait une loi indis-

(44) Contes péruviens, éd. 1759, T. 2, p. 440.

pensable par tout le royaume ; elle étend même son pouvoir jusque sur le langage et tient tellement sous sa dépendance les sujets du roi son père, que, sous peine de passer pour ridicule, l’on n’est plus en droit de rien faire, ni de rien dire, s’il n’est approuvé par cette bizarre personne » (45).

Sur ce même sujet, Gueullette écrit encore :

« Il n'entre pas ordinairement en amour tant de délicatesse dans celui des sultans. Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, ils n’ont pas plutôt formé des désirs qu’ils sont satisfaits » (46).

Dans ces ‘attaques contre la royauté, Gueullette a voulu souligner tout ce qu'a de révoltant l’abus chez les rois de leur autorité absolue. Après l’absolutisme des rois, pour nous indiquer également l’inconstance de leur faveur, Gueullette écrit, dans les Aventures Merveilleuses de Fum-Hoam :

« Lumière de ma vie, pourquoi vous affliger de si peu de chose ? Ne savez-vous pas que la faveur des princes est aussi inconstante que la mer, et que les courtisans y sont ce que les vents les plus furieux ont coutume de faire sur cet élément perfide ; les vaisseaux des mieux construits sont-ils à l'abri ? » (47).

À propos du pouvoir que donnent les richesses, nous trouvons, dans les contes tartares :

< Mes amis, le pauvre est toujours méprisé, de quelque condition qu'il soit. Si vous n’êtes pas à votre aise, vous ferez beaucoup mieux de ne pas publier votre noblesse ; si, au contraire, vous êtes opulents, fussiez-vous descendus de la die du peuple, vous se-

(45) Contes tartares, op. cit: T,. 21, p. 201. (46) Contes Mogols, Op. cit., T, 23, p. 321.

(47) Contes chinois, opt its Doug, p. 229.

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rez révéré de chacun comme les nobles de la terre » (48).

Gueullette critique donc ici l'intérêt exicessif que l’on porte aux richesses et la considération que l’on accorde à ceux qui les possèdent, au détriment des véritables hommes de bien.

Il attaque ensuite les médecins : c’est ainsi que nous trouvons, dans les Sultanes de Guzarate

« Je suis médecin, et si vous m'avez vu il n’y a qu'un moment me cacher le visage en passant devant ce lieu de mauvais augure, le cimetière, c’est comme il y a beaucoup de morts de ma façon, je crains toujours que quelqu'un d’eux me prenne au collet pour se venger de mon ignorance ; c’est la raison pour laquelle j'évite souvent de prendre ce chemin, ou, quand je suis obligé d'y passer, que j'en agis ainsi que vous m'avez vu faire, afin de n’être pas reconnu par ces messieurs. »

La satire de lignorance et du charlatanisme des médecins de époque, ne peut être plus mordante,

Gueullette flagelle également l'injustice et lhypocrisie du siècle :

« Qui n’aurait pas ri encore en entendant mille larrons qui ont dérobé et dérobent tous les jours des sommes immenses au publie, dont ils sont Îles sangsues ? Qui n’aurait pas ri, dis-je, de des entendre Jouer la justice pour ‘avoir fait pendre un jeune homme que la nécessité de se nourrir, lui, sa femme et ses quatre enfants, a forcé à prendre de l’un d’eux dix sequins, pendant que s'ils disaient la vérité, celui qui a été

(48) Contes tartares, op. cit. T. 22, p. 192.

volé devrait, pour ses concussions, être à la place du voleur » (49).

L'auteur a bien su dévoiler l'injustice et l’hypocrisie des courtisans de ce siècle !

Ces éléments de l’œuvre de Gueullette, la peinture des mœurs et surtout la critique sociale, rapprochaient cet auteur des tendances générales du dixhuitième sièdle. Ces tendances: étaient nouvelles et variées. La plus évidente est celle de la révolte contre l'autorité. La critique des institutions établies est entreprise par Montesquieu, pour être continuée, plus tard, par Voltaire, Diderot et Rousseau. Or, Gueullette; dans ses contes, ainsi que nous l’avons vu, atta-

que, d’une facon précise, l’autorité du roi. Donc

Gueullette subit, lui aussi, l’influence des tendances du dix-huitième siècle.

Gueullette, en intoduisant, dans ses contes, la couleur orientale, les aventures, la galanterie, l'humour et la satire socialle, avait su ainsi allier les qualités du conte oriental, qui joua un si grand rôle à cette époque, à celles du roman du dix-huitième siècle,

(49) Id., T: 21, p. 293.

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