CHAPITRE V LE ROMAN DE MŒURS
MEMOIRES DE Mie DE BONTEMPS
En 1738, Guellette donna son dernier recueil de con tes, les Mémoires de Mlle de Bontemps. Mais, dans cet ouvrage, Gueullette laissait de côté le conte oriental pour ile remplacer par des contes dont l’action se passe, soit en France, soit en Angleterre ; il s’approchait ainsi de plus en plus du roman du ‘dix-huitième siècle. Voici l'analyse de ce recueil.
Mile de Bontemps fut élevée par un oncle, qui était maître de danse ; ik la présenta ainsi à beaucoup de personnes très importantes. Un jour il lui fit connaitre une riche anglaise, Mme Suffex. Celle-ci, ayant conçu beaucoup d’estime pour Mille de Bontemps, persuada le maître de danse de laisser partir sa nièce avec alle en Angleterre.
Là, commé Mme de Suffex était bien vue à la cour, Mile de Bontemps fit la connaissance de grands per-
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sonnages. Après un séjour de quätre ans en Angleterre, Mlle de Bontemps revint en France. Une fois débarquée, elle prit une chaise de poste, qui fut attaquée par des bandits. Cinq chevaliers de passage, témoins de l'attaque, se précipitèrent sur les brigands, les mirent en fuite et rendirent aux voyageurs ce qu’on leur avait pris. Parmi ces chevaliers, il y avait un jeune homme, M. Pastrère, que Mlle de Bontemps avait autrefois aïmé en France, avant son départ pour lAngieterre. En le revoyant, elle sent son ancien amour se. réveiler et bientôt tous deux se déclarent leur amour mutuel. Puis les jeunes amants se dirigèrent vers Paris. Arrivée chez sa tante, Mile de Bontemps lui dévoile l'amour qu’elle a pour de jeune chevalier. Alors la tante lui révèle à son tour que son nom n'est pas Bontemps, mais « de Corboron », car elle est, en réalité, la fille du comte de Corboron. Et voici son histoire. :
Son père, pour fuir la colère d’un père trop sévère, décida d’entrer au monastère des Récollets de sa ville natale. Une épidémie vint à sévir dans le pays. Une jeune fille de condition, Eléonore, est atteinte. On fait alors appel au dévouement des moines. Un père, accompagné d'une jeune novice, se rend auprès de la jeune fille. Dans la nuit, la jeune fille ne donne plus signe de vie, on la croit monte. Le vieux moine s’endort : le novice, frappé de la beauté de lagonisante, se laisse aller à vivre-un roman qu’il croit sans danger, puisque l’amante est au ciel. Mais, sous son baiser d'adieu, il sent les lèvres remuer : le souffle se ranime, le eœur reprend ses pulsations normales et, Île matin, de novice s'éloigne, l'âme chargée d’un crime.
Après cette faute, le comte de Corboran quitte le monastère et tâche d’étouffer les remords qui le ron-
gent. Au cours d’un voyage en mer, il est saisi par des corsaires et vendu à un marchand de Tunis. Son nouveau maître conçut pour lui tant d’estime qu’il en fit un de ses meilleurs amis. Le comte lui ayant alors raconté son aventure avec Ila jeune fille malade, ce marchand lui donna une grande somme d’argent et lui conseilla d'aller à la recherche de cette jeune fille et de l'épouser. De retour en France, le comte apprend que cette jeune fille est morte, en accouchant de son enfant. Désespéré, lle comte retourne alors à Tunis, où il épouse la fille du marchand. Puis ce dernier «et sa femme, ainsi que le comte et son épouse, partent pour Marseille. À peine arrivés, les deux femmes et le marchand, atteints subitement d’une maladie, meurent. | ‘.
Le comte de Corboron ayant hérité de énorme fortune du marchand, se propose d’aller à la recherche de sa fille. Il va au monastère des Récollets, où il avait fait quelques mois de noviciat et y rencontre de vieux moine avec lequel il était allé donner les derniers sacrements à Elinore. Ce vieillard lui apprend alors que cette Elinore n’est pas morte, mais qu’elle s’est reti: rée dans un couvent et que sa fille habite cette villle même. Le comte réussit à trouver sa fille et la mère. de celle-ci ; après maintes scènes touchantes il l’épouse et leur vie n’est plus désormais qu'une suite de jours heureux. |
Puis Mlle de Bontemps raconte dans son salon certains événements qui se sont passés dans sa propre famille. b c
La première anecdote est celle d’un homme très âgé qui, après avoir vécu longtemps avec sa femme et son fils, devenu soudain amoureux d’une jeune veuve, veut faire croire à sa femme qu'ils n’ont ja-
mais été mariés. Après de sévères remontrances de la part du fils, de père se repent et se réconcilie avec sa femme.
Mille de Bontemps raconte également dans son salon, que l’un de ses frères, De Selves, ayant un jour blessé grièvement, en duel, un gentilhomme, alla se réfugier, déguisé en jeune fille, dans un. couvent de religieuses, pour éviter toute punition. De Selves est donc reçu dans lle couvent. Il devint bientôt amoureux
d’une jeune religieuse. Au bout de six-mois, De Sel-
ves et la jeune religieuse s’enfuient du couvent, se marient et désormais sont heureux. à
Dans l’anecdote suivante, Mile de Bontemps raconte Phistoire d’un capucin qui, étant chevalier avant d’entrer au monastère, avait gardé de son ancien état une certaine tendance à dla colère et à la violence. Aussi se vit-il refuser, peu de jours avant de prononcer les derniers vœux, son entrée dans Jia communauté. Mais, avec son épée, l’ancien chevalier força les moines à le recevoir parmi eux. ;
L'histoire suivante concerne De Grigni, le frère aîné de Mile de Bontemps.
Un jour qu’il se promenait dans le port de Marseille et s'était arrêté’ pour voir débarquer les passa-
gers d’un paquebot, il aperçut une jolie italienne et:
se sentit le cœur pénétré d’un amour subit. Comme elle allait mettre le pied sur le quai, cette jolie personne s'évanouit, De Grigni bondit à son secours, mais reçoit comme récompense un coup d'épée dans le dos. Le scélérat qui l’a frappé ainsi, est le mari d’Argénie, la jeune italienne. Mais l'époux est, à son tour, frappé par De Grigni «et tué sur place. Alors la jeune veuve raconte que sa mère l'avait forcée d’é épouser ce scélérat, mais qu’elle, Argénie, s'était aussitôt après Île
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mariage, réfugiée dans un couvent, où elle passa toute une année. Puis son mari vint l’arracher à ce couvent et l'amena en France, où lui-même fut tué ainsi que nous venons de le voir. De Grigni épouse alors Argénie et tous deux vivent désormais dans le bonheur le plus complet.
La dernière anecdote que raconte Mile de Bontemps est celle de sa sœur qui devint amoureuse d’un jeune homme qui ne connaissait pas ses parents. Mais ce dernier finit par rencontrer son père et sa mère qui s'étaient séparés et les réconcilient. Puis il épouse la sœur de Mille de Bontemps. Nous arrivons ainsi à la fin des Mémoires de Mile de Bontemps.
Par l'analyse que nous venons d’en faire, nous avons pu constater que ces contes diffèrent beaucoup des autres ouvrages de Gueullette. La forme du récit n’est plus la même ; le merveilleux a disparu, Îles aventures ne se passent plus en mer ou en Chine, mais en France, en Algérie ou en Angleterre. Arrêtons-nous quelques moments pour examiner ces différences.
: La fonme du récit, avons-nous dit, est différente de celle des contes précédents. Dans les Soirées Bretonnes et dans les contes orientaux, l’auteur s’est servi de récits à tiroirs ; l’action principale commence pour être aussitôt interrompue par un épisode, à son tour interrompu par un autre, et ainsi de suite jusqu’à la fin, où nous retrouvons les conclusions successives des divers épisodes et de l’action principale. Rien de semblable idans les Mémoires de Mlle de Bontemps, où Gueullette à donné à ses derniers contes, lla forme du roman du dix-huitième siècle. Chaque histoire est un petit roman, complet en lui-même, et qui ne viènt aucunement interrompre la suite d’une autre histoire. Mais toutes les anecdotes sont entre elles reliées par
cette idée générale qu’elles se rapportent toutes à une. même famille, et c’est ce caractère d’unité, absent des contes précédents, qui donne aux Mémoires de Mlle de Bontemps un aspect particulier et nouveau, et les rapproche du roman de l’époque.
La deuxième différence que nous avons indiquée entre les contes précédents et les Mémoires de Mlle de Bontemps, c'est que ce dernier ouvrage ne contient pas la moindre parcelle de merveilleux. Les contes précédents, avec leur métempsycose, leurs génies, leurs fées et la quantité innombrable de leurs faits surnaturels, idébordaient incontestablement de merveilleux. Dans les Mémoires de Mlle de Bontémps, au contraire, nous ne trouvons aucun fait qui soit du domaine du conte de fées, et toutes Îles aventures, si elles ne sont pas toujours vraisemblables, n’en sont pas moins dépourvues de toute action surnaturelle. Un jeune novice, séduit une jeune fille à demi-morte, un chevalier délivre une demoiselle attaquée par des bandits, un jeune homme voyant s'évanouir une jolie femme bondit à son secours : que pouvons-nous y trouver de merveilleux ?
Il ne nous reste plus maintenant qu'à examiner la dernière différence qui existe entre les Mémoires de. Mille de Bontemps et les œuvres précédentes, Nous avons pu remarquer que, dans ses contes orientaux, Gueuillette a montré un certain souci de la couleur locale : le nom des personnages, des ss certaines”. descriptions de paysages, quelques remarques sur Îles. coutumes des indigènes, tendaïent à donner aux contes de la couleur orientale. Dans les Mémoires de Mlle de Bontemps nous ne trouvons rien qui soit oriental : tous Îles événements se passent en Angleterre, en Fran ce où en Algérie, Les coutumes, les mœurs et les noms.
sont ceux de ces derniers pays. Ainsi, nous voyons comment Gueuillette, en modifiant la forme du récit, en supprimant tout merveilleux et en changeant la couleur locale, a réussi à se renouveler en partie : en partie seulement, car les Mémoires de Mlle de Bontemps gardent cependant avec les contes précédents certains points communs.
C’est ainsi que nous y trouvons encore des aventures pleines de romanesque : un chevalier vole au secours d’une jeune fille attaquée par des bandits, un jeune homme arrache une jolie femme aux mains d’un mari cruel... Inutile d’insister davantage sur un point aussi évident. Il y a également de la galanterie : un moine séduit la jeune Elinore, un chevalier vit six mois parmi des religieuses et tombe amoureux de l’une d’elles. Enfin Gueullette à introduit, dans ce dernier ouvrage comme dans ses autres contes, la peïnture des mœurs de son siècle. Les histoires de Mlle de Bontemps semblent surtout attaquer ces gens, qui, n'ayant aucune vocation religieuse, ne s’efforçaient pas moins d'entrer dans lies ordres : par exemple, ce jeune homme qui, pour éviter la colère de son père, faisait son noviciat.
Elles attaquent également le libertinage de l’époque : un jeune novice séduit une jeune fille malade, un autre jeune homme va passer six mois parmi les religieuses et se fait aimer de d’une d’elles. C’est précisément par ce dernier aspect de l’ouvrage que Gueullette paraît avoir donné, avec les Mémoires de Mlle de Bontemps, un roman de mœurs.
Si donc nous réunissons les diverses qualités que nous venons de retrouver, dans les Mémoires de Mile de Bontemps, l'unité du récit, la curiosité, les aventures, le romanesque, da galanterie et la pein-
ture des mœurs, nous avons, en définitive, le véritable roman du dix-huitième sièdle. Ainsi, après avoir passé des contes féeriques, tels que les Soirées Bretonnes, au contes orientaux, tels que les Mille et un quart d'heures, Gueullette terminait-sa carrière d’éerivain avec le petit roman de mœurs que constituent les Mémoires de Mlle de Bontemps.