EDOUARD LALO
L'histoire des déboires par lesquels passa Edouard Lalo avant de voir jouer le Roi d^Ys, qui l'a rendu célèbre, est un utile encouragement pour les jeunes auteurs. Elle leur enseignera la patience, si nécessaire dans la carrière. Elle leur apprendra qu'il ne faut jamais désespérer et que, s'il leur arrive de passer leur vie à attendre le succès, sans jamais le voir venir à eux, ils ont énormément de chances d'être glorieux... après leur mort.
Le bagage dramatique d'Edouard Lalo se réduit à un ballet, Namouna, et à deux opéras, Fiesque et Le Roi d'Ys. Lalo avait soixante ans quand son ballet fut représenté ; ce ballet fut d'ailleurs un « four » complet; et, de ses deux opéras, l'un, Fiesque, ne parvint jamais à la scène; l'autre. Le Roi d-'Vs, y arriva enfin au moment même où le compositeur allait célébrer son soixante-cinquième hiver. Quatre ans après, Lalo mourait. On a repris, depuis, Namoima; elle est considérée aujourd'hui comme un petit chefd'œuvre; et le Roi d'Ys 2l suffi à la juste renommée de son auteur.
L'œuvre n'a rien de révolutionnaire; elle vaut surtout par sa sincérité et par sa franchise. Il est regrettable peut-être qu'elle soit
née un peu trop tôt encore. S'il en avait le temps, le compositeur lui aurait donné sans doute une forme plus libre, plus dégagée des anciennes formules. Et pourtant, ce sont ses allures d'indépendance qui lui furent, tout d'abord, hostiles. L'idée de tirer un livret d'une sombre légende avait paru aux directeurs de théâtre d'alors tellement extravagante que cela seul les avait déterminés à repousser l'ouvrage. Pensez donc! Un livret qui se termine par une inondation ! Jamais on n'avait vu pareille audace.
La légende, pourtant, était charmante. Hersart de La Villemarqué la raconte ainsi dans ses Chants populaires de la Grande- Bretagne :
« Il existait en Armorique, aux premiers siècles de l'ère chrétienne, une ville, aujourd'hui détruite, à laquelle l'anonyme de Ravenne donna le nom de Kéris ou de ville d'Is. A la même époque, c'est-à-dire vers l'an 440, régnait dans le pays un prince appelé Gradlouveur. Ce dernier eut de pieux rapports avec un saint personnage nommé Gwénolé, fondateur et premier abbé du premier monastère élevé eu Armorique. Voilà tout ce que l'histoire ancienne et contemporaine nous apprend de cette ville, de ce prince et de ce moine ; mais la tradition populaire, toujours plus riche que l'histoire, nous fournit d'autres renseignements. Selon elle, la ville d'Is, capitale du roi Gradlou, était défendue contre les invasions de la mer par un puits ou bassin immense, destiné à recevoir les eaux de l'Océan dans les grandes marées, comme autrefois le lac Moeris celles du Nil. Ce puits avait une porte secrète dont le roi avait la clef, et qu'il ouvrait et fermait lui-même quand cela était nécessaire. Or, une nuit, pendant qu'il dormait, sa fille, voulant couronner dignement les folies d'un banquet donné à un amant^ lui déroba la clef du puits, courut ouvrir la porte et submergea la ville. Saint Gwénolé l'avait prédit. » Ce n'est pas tout. D'après la tradition de la Cornouailles, comme celle du pays de Galles, comme celle d'Irlande, où la même légende a cours, la jeune fille criminelle fut punie de son forfait. Réveillé par le désastre, le vieux roi voulut fuir le danger : il monta son meilleur cheval et, prenant sa fille derrière lui, il galopa par la nuit noire. « Fuyant à toute bride sa capitale envahie par les flots, qui le poursuivirent lui-même et mouillaient déjà les pieds de son cheval, il emportait sa fille en croupe, lorsqu'une voix terrible lui cria par trois fois : Repousse le démo7i assis derrière toi! Le malheureux père obéit, et soudain les flots s'arrêtèrent. »
On aurait pu extraire de là un drame curieux, sauvage et pittoresque. Le librettiste préféra traiter la chose dans la forme du vieil opéra. Il habilla la légende à la parisienne, suivant les bonnes recettes mélodramatiques. Il y a dans l'affaire un amour contrarié, un traître, une victime innocente, un père irrité et un sacrifice. Rien n'y manque. Tout cela n'est pas nouveau; mais, en somme, c'était tant mieux pour le public, dont les habitudes étaient respectées; de plus, le sujet prêtait à des situations musicales; bon gré mal gré, le librettiste n'avait pu empêcher qu'il ne fût vraiment lyrique .
La musique de Lalo n'est pas très nouvelle non plus, — surtout pour l'époque où, après avoir séjourné longtemps dans les cartons de l'auteur, elle parut à la lumière. Les airs, les duos, les quatuors y foisonnent, fidèles aux vieilles formules. Les deux premiers actes font bien du tapage, et sonnent quelquefois creux. Mais, pour la première fois peut-être, on voyait un compositeur puiser son inspiration aux sources de la chanson populaire ancienne et en tirer des effets délicieux. La noce bretonne du troisième acte est une des plus jolies choses du théâtre lyrique contemporain. L'emploi judicieux de quelques motifs originaux, exposés, accompagnés ou ramenés sous divers aspects, et qui se marient avec les propres idées de l'auteur, empreintes elles-mêmes de l'accent naïf et touchant des chants populaires, répand sur toute la seconde partie de l'œuvre un parfum savoureux et une couleur exquise. Ailleurs, dans la force et dans l'éclat, il y a une netteté de rythme, une vigueur d'accent, un mouvement tout à fait remarquables. On accusa autrefois Edouard Lalo d'être wagnérien, comme Gounod, comme Reyer, comme Bizet... Wagnérien, Dieu merci! il n'y paraît guère. Si c'est à cause du bruit, le reproche est injuste. 11 n'y a pas de musicien qui fasse moins de bruit que Wagner. Lalo en fait énormément. La clarté, la grâce et la franchise font du Roi d'Ys, malgré son orchestration un peu chargée, une œuvre très sincèrement française; et c'est à cela qu'elle doit d'être restée vivante au milieu des cadavres qui jonchent l'immense cimetière de l'a icien et du nouveau répertoire.
ii6 l'Évolution théâtrale.