‹ L'©volution th©©ØtraleChapitre 4 sur 23 · WEBER · texte numérisé non relu

WEBER

Obéron.

Les observations que nous a suggérées la peut-être trop scrupuleuse résurrection de la Flûte enchantée peuvent s'appliquer exactement à celle d'une autre pièce lyrique, — une véritable féerie celle-là^ — Obéron, que le zèle de très fervents admirateurs a voulu restituer aussi dans sa forme originale.

Dans la première version française qu'en donnèrent Nuitter, Beaumont et Chazot, en 1857, Obéron ne comportait que sept tableaux. Elle avait été enrichie, au dernier acte, d'un ballet, le Papillon et les Demoiselles, écrit par Justamant. Ce ballet avait fait, paraît-il, grand plaisir; la musique de Weber également, diton... Vingt ans plus tard, on supprima le ballet de Justamant et on le remplaça par des airs écrits par Weber lui-même. Tout cela, n'était, certes, pas Y Obéron authentique; mais le succès en fut très grand, les interprètes ayant compris que, dans cette œuvre de pure fantaisie, il fallait mettre avant tout de la bonne grâce, du charme^ voire un peu de gaîté; et les adaptateurs croyaient, avec quelque raison, n'avoir pas trop manqué de respect aux auteurs en allégeant le livret, et en présentant l'ensemble de l'ouvrage dans son esprit plus que dans sa lettre. Le livret anglais sur lequel Weber travailla n'avait, d'ailleurs, rien de solennel; c'était une fable légère, une fantaisie improvisée par un fabricant quelconque de scénarios, sur les indications d'un imprésario sachant le public plus sensible à un beau spectacle qu'à une belle œuvre d'art. L'imprésario confia le livret à Weber, à cause de sa réputation; ce nom était dans son jeu un atout de nature à lui faire ce qu'on appelle aujourd'hui une « bonne réclame ». Par bonheur, malgré sa banalité, le sujet d' Obéro?i, dans sa variété pittoresque et sa naïveté même, était très « musicable » : Weber en profita pour composer une vraie partition au lieu de la simple « musique de scène » qu'on attendait de lui. Il accepta de diriger la première représentation; l'affiche énumérait minutieusement, en gros caractères, toutes les « attractions » de la soirée : la présence de l'auteur au pupitre du chef d'orchestre, le détail des

tableaux, le nom des fées, des Arabes, des Tunisiens et des Français, celui des décorateurs, des machinistes et des costumiers ; enfin, elle mentionnait que la pièce était précédée d'une « ouverture » écrite par celui-là même qui avait écrit tout le reste... Ainsi le pauvre grand musicien, malade, presque agonisant, et qui sentait sa fin approcher, se soumettait à tout, non pour la gloire, mais pour le bénéfice pécuniaire que devait lui rapporter cette exhibition.

On a raconté ce drame cruel. Les circonstances en sont poignantes; elles ont été racontées dans une excellente étude sur le maître par Léo Quesnel.

Weber venait de triompher avec le Freischiltz ; mais la phtisie le minait lentement. Pressentant sa fin prochaine, il avait écrit son testament, laissant à sa femme son maigre pécule. Ce pécule suffirait-il à la faire vivre, avec ses enfants? C'est alors que, le succès du Freischiltz ayant attiré sur lui l'attention des directeurs de théâtre, il reçut de Londres la commande à'Obéron ; on lui demanda de venir en surveiller les répétitions ; on lui promettait des concerts fructueux; sa présence là-bas lui rapporterait gros... Que faire? Il manda le docteur Hedenus, son médecin et ami. — « J'ai fort peu d'argent, lui dit-il, à laisser à ma femme et à mes enfants ; une occasion m'est offerte d'en gagner davantage... Pensez- vous que je puisse supporter la fatigue d'un voyage en Angleterre? » Hedenus répondit avec franchise : « N'y songez pas; si vous cessez tout travail, si vous partez pour l'Italie et y passez un an dans un repos absolu, vous pouvez vivre cinq ou six ans encore ; autrement. . .

— Eh bien, autrement, quoi? dit Weber.

— Autrement, c'est une affaire de quelques mois, de quelques semaines peut-être...

Weber répondit tranquillement : « Que la volonté de Dieu soit faite! Si je ne puis vivre au delà de quelques années, à quoi servirait à ma femme et à mes enfants que je traînasse une existence inutile? Essayons de gagner d'un coup en Angleterre ce qui est nécessaire à leur assurer du pain ! »

Il accepta donc les propositions qu'on lui faisait. Il partit pour Londres, mourant. Arrivé en février 1826, il y passa l'hiver, au milieu d'ovations sans nombre; l'argent affluait à mesure qu'augmentaient ses souffrances. Le travail des répétitions le surmenait; il dut ajouter des morceaux pour contenter ses interprètes ; n'ayant pas la force d'en composer de nouveaux, il puisa au hasard dans ses anciennes partitions. La fatigue hâtait son mal, sans cesse plus

4S l'évolution théâtrale.

dévoraut. Eufiu, la première représentation à'Obéron eut lieu le 12 avril; Weber la dirigeait, comme il avait promis : son bâton de chef d'orchestre tremblait dans sa main fébrile. Il sortit de là anéanti. Quelques jours après, on le vit encore, ferme au poste, dirigeant, dans un suprême effort, un concert, qui devait lui valoir un important profit.. . Il écrivit à sa femme une lettre, un adieu, à la fois plein d'espoir, d'illusion et de joie; on eût dit la dernière lueur d'une lampe qui va s'éteindre... Quarante-huit heures après, le 4 juin, on le trouvait mort dans son lit. Il n'avait pas quarante ans.

On considère volontiers notre époque comme préoccupée avant tout de la question d'argent et mêlant l'intérêt à toutes les choses d'art. Il nous semble bien que l'intérêt guidait les artistes d'alors non moins que ceux d'aujourd'hui. Nous l'avons vu préoccuper Mozart lui-même, avant tout autre souci. L'argent fut le grand acteur du drame que nous venons de rappeler; l'art n'y intervint qu'accessoirement. Mais le génie de Weber ne pouvait s'abaisser; encore qu'il eût pour but principal un bon bénéfice à tirer de la combinaison, le maître allemand obéissait irrésistiblement à son inspiration et n'écoutait qu'elle. Il serait téméraire d'en dire autant de ses collaborateurs. L'accord de deux esprits, tels que Weber et, avec lui, quelque véritable poète, un Gœthe, un Shakespeare, un moindre même, inventant une pièce féerique à la fois naïve et délicate, pleine de charme et d'émotion, et oh la forme littéraire eût épousé étroitement la forme musicale, aurait enfanté sans aucun doute un chef-d'œuvre parfait. Et l'on s'imagine ce que ce chef-d'œuvre aurait pu être, en de pareilles conditions. Les circonstances ne l'ont pas voulu; le miracle ne s'est pas produit. Ce serait donc un respect immérité que celui que l'on accorderait à la fable plus puérile qu'ingénue, au livret compliqué et naïf, dont Weber enrichit le tissu médiocre en y brodant son admirable musique. Et c'est même dénaturer les intentions manifestes du compositeur et le caractère de l'œuvre, que de transformer celle-ci, comme on l'a fait inconsidérément, en une sorte de cantate solennelle où l'action légère du poème, partagée, ralentie par la succession lente des quinze tableaux que l'on s'est plu à lui restituer, s'estompe et s'alourdit.

En revanche, plus que jamais, nous avons pu constater que c'est l'orchestre qui, seul, presque seul, est l'enchantement de cette féerie; il en est la caresse, la lumière, l'âme exquise et radieuse; il a toutes les voix, toutes les couleurs, tous les accents. Il est surtout

comme un écho fidèle de la nature; on y sent frissonner le feuillage, murmurer la mer et passer la caresse de l'air parfumé. Weber n'a pas employé pour cela de bien grands moyens : il n'est ni bruyant, ni compliqué, ni obscur; et, tout vieux qu'il est de près d'un siècle, il est toujours neuf, avec des rythmes, des harmonies, des modulations qui ne sont qu'à lui, et que tant d'autres, Wagner lui-même, lui ont empruntés. Il a renouvelé, sans elfort, la musique dramatique, ou tout au moins préparé son renouvellement, non de propos délibéré, pour le plaisir de tout bouleverser, mais naturellement, sincèrement, parce qu'il croyait bien faire en écrivant ainsi, sans s'inquiéter de ce qu'on avait fait avant lui et de ce qu'on penserait après.

Et ainsi Obéron est, à tout prendre, non pas seulement un spectacle charmant; c'est aussi une grande leçon.

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