‹ La Baie d'HudsonChapitre 6 sur 43 · LE NAUFRAGE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE

Le bruit des coups de feu avait fort effrayé tous les cygnes qui se trouvaient dans le voisinage, et il n'était pas probable qu'on parvînt à en tirer d'autres sans descendre plus loin sur le fleuve; c'est pourquoi nos chasseurs, après s'être assuré la possession des deux oiseaux qu'ils avaient tués, se mirent à ramer bravement à la recherche d'autre gibier.

Leur travail eut bientôt sa récompense, car ils avaient à peine fait un demi-mille qu'ils découvrirent une autre bande de cygnes. Ces nouveaux oiseaux se laissèrent approcher aussi facilement que les premiers ; trois furent abattus, à la grande satisfaction de François, qui, pour sa part, en tua deux coup sur coup. On poursuivit la roule, et l'on eut encore la chance de rencontrer des siffleurs et d'en tuer un. Quelques cents pas plus loin on abattit un nouveau trompette, ce qui, de compte fait, ne donnait pas moins de sept cadavres de cygnes dans le canot.

Ces gros oiseaux remplissaient littéralement tout le bateau, et vous jugez si nos chasseurs aux flambeaux étaient contents et fiers de leurs exploits. Mais la soif de détruire est insatiable chez le chasseur, et trop souvent il répand plus de sang qu'il n'en faudrait pour satisfaire à ses besoins. Nos jeunes destructeurs ne se trouvèrent pas satisfaits d'un résultat aussi beau, et se remirent encore à la poursuite des cygnes.

A peu de distance du lieu où ils avaient tué leur dernière victime, la rivière faisait un nouveau détour. En tournant l'angle de la rive, ils furent tout à coup frappés par un bruit qui ressemblait à celui produit par une cataracte ou par une chute d'eau.

Us tressaillirent à ce bruit inattendu, et parurent d'abord alarmés.

— N'y a-t-il pas près de là une chute d'eau? demandèrent les trois frères à Norman.

Mais Norman n'en savait pas plus qu'eux, n'ayant jamais navigué sur la rivière Rouge. Il ne pouvait donc pas dire s'il y avait eu non des chutes d'eau sur ce fleuve; seulement il ne le croyait

pas. Pour aller dans le Sud, il avait pris une autre route, remontant la rivière Winnipeg et traversant le lac des Pluies, le lac des Bois et le lac Supérieur. Cette dernière route est celle ordinairement suivie par les employés de la baie d'Hudson, et c'était aussi celle que Norman avait choisie de préférence.

Dans leur incertitude, nos voyageurs arrêtèrent leur canot et écoutèrent attentivement. Le bruit produit par l'eau ne paraissait pas fort éloigné ; il provenait évidemment ou d'un pas rapide ou d'une chute d'eau : ce ne pouvait être autre chose.

Après avoir longtemps écouté, on finit par conclure que le bruit ne venait point de la rivière Rouge même, mais bien de quelque affluent de la rive droite ; et ce fut dans cette croyance qu'on remit le canot en mouvement et qu'on continua à descendre le fleuve avec les mêmes précautions que précédemment.

Les conjectures de nos jeunes voyageurs ne tardèrent pas à se vérifier. A mesure qu'ils s'avançaient, le bruit se dessinait à chaque pas plus distinctement à droite, et ils arrivèrent bientôt à un point où ils pouvaient facilement distinguer un courant rapide qui se jetait à droite dans la rivière Rouge. Cette circonstance était d'autant plus facile à constater, qu'on voyait à la surface de l'eau s'agiter une écume blanche, produite sans doute par quelque chute qui ne devait pas être très éloignée.

Nos chasseurs, désormais sans crainte, continuèrent leur route, et se trouvèrent en peu d'instants par le travers du confluent de la rivière tributaire du fleuve qui les portait. A trente pas à peine, on apercevait une grande cascade, d'où l'eau tombait en mugissant d'une hauteur de plusieurs pieds. Ils se trouvaient alors dans le courant produit par cet affluent, et se sentaient emportés avec une rapidité qui rendait superflu le travail des rameurs.

Au même instant une bande de cygnes attira leur attention, c'était la troupe la plus considérable qu'ils eussent encore vue; ils comptèrent au moins une vingtaine de ces oiseaux, chose fort rare, comme Norman ne manqua pas de le leur faire remarquer : car on ne voit pas ordinairement plus de six ou sept cygnes ensemble, et on les rencontre le plus souvent par couples isolés.

Il y avait là un coup magnifique à faire. Norman crut devoir prendre son fusil, et Lucien, préposé à la direction du canot, ne voulant pas abandonner sa part d'une si belle proie, s'arma

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comme les autres de son léger fusil pour être prêt à tout événement.

Les choses étaient disposées de telle sorte qu'il n'y avait qu'à maintenir le canot dans la ligne du courant pour arriver en plein sur les cygnes.

On approcha sans efforts de la troupe d'oiseaux, et les chasseurs se trouvèrent bientôt assez près d'eux pour distinguer leurs cous tendus et l'air étonné avec lequel ils fixaient la lumière mouvante. Il est probable que ces nouveaux cygnes poussèrent à cette vue le même cri que les précédents ; mais on ne les entendit pas, car le bruit de la chute était assez fort pour couvrir leur voix.

Basile et Norman commencèrent le feu et tirèrent en même temps, François ne se fit pas attendre et déchargea ses deux coups. La mousqueterie fut close par Lucien. Trois oiseaux furent tués sur le coup ; un quatrième, grièvement blessé à l'aile, plongea dans le fleuve. Le reste de la bande s'éleva en l'air et disparut bientôt dans l'obscurité.

Pendant que cette manœuvre s'accomplissait, le canot, que Lucien avait un moment cessé de diriger, fut pris en travers par un remous du courant, et fut tourné de l'avant à l'arrière, de telle sorte que les rayon's du pot à feu éclairaient non plus le bas, mais au contraire le haut de la rivière : tout ce qui était en aval se trouva, par suite, plongé dans l'obscurité la plus profonde.

Pendant que nos voyageurs s'efforçaient de replacer le canot dans sa direction première, un nouveau bruit qui vint frapper leurs oreilles les glaça d'effroi et leur fit pousser un cri de terreur. Ce bruit ressemblait au premier, mais il partait de la rivière elle-même. Sans aucun doute il provenait d'une cataracte, vers laquelle nos voyageurs se sentaient emportés avec une rapidité qu'ils ne pouvaient plus maîtriser.

— Ferme! à vos rames! les rapides, les rapides! s'écria Norman d'une voix tonnante en même temps qu'il se précipitait sur un aviron.

En un clin d'oeil tout fut trouble et consternation, la peur fit oublier la prudence, et dans leurs mouvements inconsidérés les voyageurs imprimèrent au canot de telles oscillations que ses bords entrèrent presque dans l'eau. Au même moment le canot fut retourné par un autre remous du courant, et le bas de la

rivière se présenta aux yeux des voyageurs. Ce fut un terrible spectacle. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne distinguait qu'une écume blanchissante violemment emportée par la rapidité du courant. Des blocs de rochers présentaient d'espace en espace leurs têtes pointues, autour desquelles l'eau venait se briser avec fureur. Ce n'était point une cataracte, car il n'en existe pas sur tout le cours de la rivière Rouge; mais c'était, chose non moins terrible, un rapide capable de chavirer et d'engloutir les voyageurs imprudents.

Les cygnes furent bien vite oubliés, les morts furent abandonnés au caprice de l'eau, et le blessé put fuir en toute liberté. Les chasseurs avaient en effet bien autre chose à faire qu'à s'occuper de leur gibier, il fallait à tout prix arrêter la course du canot avant qu'il fût arrivé dans le rapide.

C'était dans ce but que chacun avait saisi une rame ; mais en dépit de leurs efforts, ils s'aperçurent bientôt que le canot subissait la fatale influence du courant, et qu'il était emporté avec plus de rapidité que jamais. Leurs coups d'aviron n'aboutissaient à rien.

En quelques secondes le canot se trouva en plein rapide, et fila avec la rapidité d'une flèche. Une grosse pointe de rocher se dressait juste au milieu du fleuve, le courant venait s'y briser avec bruit en faisant jaillir de chaque côté des masses d'écume blanchissante. C'était contre cet obstacle que le canot était entraîné. Le frêle esquif avait encore fait un mouvement de conversion, la lumière éclairait de nouveau la partie supérieure du fleuve, et les malheureux voyageurs ne pouvaient voirie dangereux rocher. D'ailleurs, ils l'auraient aperçu qu'ils n'auraient pu l'éviter; le canot échappait à leur direction et tourbillonnait sans but au gré du courant qui l'emportait. Tout d'un coup une nouvelle conversion fit entrevoir l'obstacle ; trop tard ! c'était précisément au moment où le canot le rencontrait.

Pendant quelques instants l'esquif, pressé contre le rocher par la force du courant, demeura immobile ; mais ses parois étaient trop faibles contre de pareilles attaques, elles cédèrent, et l'eau entra dans l'intérieur. Basile, toujours calme et froid dans le danger, s'aperçut aussitôt de cette terrible circonstance ; le canot sombrait, il ne restait plus qu'à se tirer de là comme on pourrait. Son parti fut bientôt pris, il jeta sa rame, saisit son fusil, et cria à ses compagnons de s'élancer sur le rocher. Chacun

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lui obéit sans hésiter, et nos quatre voyageurs sautèrent suivis de Marengo.

Le canot ainsi allégé tourbillonna un instant, puis partit, emporté par le courant. L'instant d'après il rencontra une autre pointe de rocher à laquelle il s'accrocha par ses bords. L'eau pénétra alors à flots dans l'intérieur, et l'on vit les cygnes, les robes de buffalo, les couvertures et tout le bagage emportés par les vagues furieuses. La poêle fut renversée, la résine enflammée tomba en crépitant dans le fleuve, où elle s'éteignit aussitôt, laissant nos voyageurs méditer dans l'obscurité l'horreur de leur situation.

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