‹ La baie d'Hudson [microforme] (volume 2)Chapitre 19 sur 44 · UN GRAND DÎNER · texte numérisé non relu

UN GRAND DÎNER

Nos jeunes chasseurs reprirent leur voyage le lendemain de cette double expédition. Ils sui- Vaient la direction de la rive du lac, et marchaient par conséquent un peu à l’ouest du nord. Leur manière de naviguer était bien simpie. Ils côtoyaient la rive tant que celle-ci ne déviait pas trop de la ligne droite, mais ils évitaient d'allonger leur chemin en en suivant tous les replis. Cependant ils avaient soin aussi de ne pas trop s'éloigner de la terre, pour ne pas exposer leur frêle esquif, surtout quand le vent était fort.

Ils prenaient terre chaque jour pour passer la nuil, et descendaient soit sur un petit cap, soit

sur quelque île. Quand ils avaient vent debout, ils ne faisaient que peu de milles dans leur journée; mais lorsqu’au contraire ils avaient vent arrière, ils se faisaient une voile avec la peau du wapiti et avançaient assez rapidement Il y eut tel jour où ils firent plus de quarante milles

Au premier dimanche de la traversée du lac Winnipeg, le camp fut établi sur une petite île de quelques acres seulement de superficie. Cette île, située près de la côte, était fraiche et presqu’entièrement couverte d'arbres de différentes espèces. Les îles qui se trouvent dans les grands lacs possèdent en général une grande variété d’arbres. La cause en est facile à expliquer : d’un côté les eaux y déposent en masse les graines de tous les arbres qui bordent le lac, et d’un autre côté les oiseaux aquatiques qui fréquentent ces îles y apportent aussi des semences de toute espèce. L'ile ‘en question devait être d’uutant mieux fournie d’arbres qu’elle était située près d'une côle très boisée.

Dans les parties basses de cette île eroissaient les saules et les cotonniers (populus angulata). 1s deux arbres les plus communs de la prairie. Près d'eux on trouvait encore le bouleau et l’érable à sucre (acer saccharinum). Sur les parties plus élevées, vers le centre, se trouvaient d'autres es}ièces qui rappelaient davantage la végétation particulière aux terrains de formation primitive qui bordaient le lac à l’est Là, poussaient les pins, les sapins, les genièvres et les tamaracks ou mélèzes d'Amérique. Parmi ces grands arbres se distin. guait également le sommet conique des cèdres

roûges; au-dessous d'eux croissaient des buis-. sons et des arbustes, au nombre desquels on voyait figurer le rosier et le framboisier sauvages, le pommier, le prunier et la pembina si fucile à reconnaitre à son apparence touffue.

Il n'y a peut-être pas au monde un lieu qui offre aux voyageurs une plus grande vuriété de: fruits sauvages que les rives de la riviére Kouge du Nord, et l’ile où nos voyageurs avaient momentanément établi leur domicile se trouvait, Sous ce rapport, aussi favorisée que la rive elle. même,

Is avaient choisi, pour ‘aimper, une place dont. le sol uni se trouvait protégé contre le soleil et. la pluie par l'épais feuillage d’un tacamahac ou peuplier-baumier. Cet arbre, qui est sans contredit un des plus beaux d'Amérique, est aussi un de cenx qu'on rencontre le plus avant dans le nord, Placé dans des conditions favorables, sa hauteur atteint cent cinquante pieds, sa grosseurest en proportion; mais ces dimensions sont ex. ceptionnelles, et cet arbre ne dépasse pas ordinairement en hauteur soixante-dix à quatrevingts pieds. Ses feuilles, de forme ovale, ont. une teinte jaune lorsqu'elles sont nouvellement. poussées. Dans Ia saison plus avancée, elles deviennent d’un vert foncé et brillant. Les bourgeons de cet arbra sont gros, de couleur jaune,

et recouverts d’une espèce de vernis odorant qui lui à fait donner le nom de baurmier.

On était au samedi soir ; le soleil était près de: se coucher, Nos voyageurs venaient de lerminerleur repas, et étaient anduillement assis anprès.

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d’un feu de cèdre rouge, dont la fumée bleuûtre s'élevait en légères spirales au-dessus des feuilles vertes des grands peupliers. Le parfum de cette fumée odorante, mêlé à l’arome des baumiers, remplissait l'air des plus suaves senteurs qui influaient sur les sens de nos voyageurs, et les préparaient'aux émotions les plus douces, Les bois de la petite île n’étaient ni sans vie ni sans voix. Le geai bleu gazouillait dans la feuillée et sautillait de branche en branche en laissant apercevoir de temps à autre l'azur de ses ailes brillantes. Le cardinal ou gros ber, au plumage écarlate, voltigeait sous les arbres, semblable à un feu follet en mouvement; et le pic à bec d'ivoire faisait retentir tout le bois de son cri sonore et répété. Une orfraie décrivait dans l'air des cercles concentriques, les yeux constamment fixés sur les eaux du lac, et prête à s'élancer sur la proie qu'elle convoitait. Une paire d’aigles à tête chauve planait dans les hautes régions de l'air, tandis que plusieurs vautours-dindons volaient au-dessus d’un point de la rive où les attirait sans doute quelque charogne, chair ou poisson, jetée là par les eaux du lac.

Pendant assez longtemps, les jeunes voyageurs demeurèrent silencieux. Ils contemplaient avec recueillement le magnifique paysage qui se déroulait sous leurs yeux.

François, fidèle à ses habitudes, rompit le premier le silence.

— Maitre queux, dit-il, pent-on savoir ce qu’il y a pour le dîner de demain ?

C'était à Lucien que s’adressait cette question;

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car le jeune savant cumulait, et joignait à ses fonctions de naturaliste de la petite troupe celle de son chef de cuisine.

— Rôti ou bouilli, à votre choix. Parlez, messienrs, faites-vous servir! répondit Lucien en riant.

— Ahlah! reprit gaiement François, un bon morcean de bouilli ferait assez bien mon affaire, le bouillon surtout m'irait à merveille, et je ne te cache pas que j’aspire après une grande assiettée de soupe, car du rôti, toujours du rôti, je commence à en être un peu las.

— Eh bien, je vous servirai l'un et l’autre pour votre dîner de demain. Entendez-vous, vous êtes invités à venir manger le pot au feu.

François se mii à rire de plus belle.

— Dans quoi feras-tu cette soupe, frère Lucien, dans ton soulier apparemment ?

— Non pas dans mon soulier, mais bien dans cela,

En parlant ainsi, Lucien indiquait du geste une espèce de seau qu’il avait confectionné lu veille avec de l'écorce de houleau.

— C’est bon, reprit François, tu as un seau excellent et qui tient parfaitement l'eau. je ne dis pas non; mais c’est de l’eau froide, et on ne fait pas de soupe avec cela. Le difñcile, c'est de faire bouillir de l’eau dans ton senu d'écorce, et si tu y parviens, je te tiens pour sorcier. Oh! je n’igncre Pas que tu fais des choses merveilleuses avec tes préparations chimiques; mais ta science ne va pas jusqu'à faire bouillir l'eau dans une marmite d’écorce L'eau ne serait seulement pas désourdie

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que ton seau n'aurait plus de fond. Ah! de la Soupe! ma foi, je trouve la prétention plaisante!

— Mon cher François, répondit Lucien, il ne faut jurer de rien, et te voilà, comme le reste des hommes, très porté à l’incrédulité pour les choses que tu ne comprends pas; mais tu ver ‘as, et si iu veux te charger de me prendre quelques pois- Sons à la ligne, je me fais furt de vous offrir demain un diner complet où rien ne manquera :

soupe, bouilli, rôti, poisson et dessert, tout y sera, el Soyez sûrs, messieurs, dit Lucien en se tournant vers ses frères, que votre cuisinier fera tout $on possible pour justifier votre confiance.

— Parbleu, mon cher Lucien, tu aurais dû être cuisinier chez Lucullus. Mais je vais toujours pêcher ton poisson.

Tout en parlant ainsi, François tirait une ligne «de son sac. Il garnit l'hamecon d’une sauterelle, S’approcha du lac et jeta sa ligne dans l’eau. Il eut bientôt la satisfaction de voir le flotteur s’agiter. Il tira à lui par un Coup sec, et ramena un ; joli petit poisson aux écailles argentées. Ce poisà Son, dont les eaux du lac pullulaient, fut déclaré ;. par Lucien appartenir au genre hyodon. Le jeune naturaliste dit à son frère qu’il croyait possible de prendre des poissons d’une plus grosse espèce, et il l’engagea à mettre un gros ver au bout de sa ligne et à laisser tomper l’hameçon jusqu’au fond de l’eau, l’assurant que, de cette manière, il ne pouvait manquer de prendre quelque esturgeon.

François suivit de point en point les indications de son frère, Au bout de quelques minutes il sentit une violente secousse, et tira à terre un: —

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très gros poisson qui n'avait pas moins de trois pieds de long,

Après examen Lucien déclara que c'était un esturgeon, mais un esturgeon tel qu'il n'avait point encore eu occasion d'en voir. Il é.ait en effet d’une espèce particulière aux eaux de ces contrées, et désignée sous le nom d'acipenser carbonarius. L'aspect de ce poisson n'étant pas des plus engageants, Francois se remit à pêcher des poissons argentés. qui, quoique beaucoup plus petits, lui semblaient devoir fournir un meilleur plat.

— Je dois aussi, dit alors Basile, fournir ma quote-part à ce fameux diner: c’est moi que le gibier regarde, et je vais visiter cette ile pour m'assurer des ressources qu'elle nous offre à cet égard.

Tout en parlant ainsi il jeta son fusil sur son épaule, et disparut bientôt au milieu des arbres.

— Et moi? dit Norman: est-ce que vous croyez que je vais dévorer le produit du travail des autres sans y mettre un peu du mien? Oh que non pas, S'il vous plait !

Sur ce, le jeune marchand prit aussi son fusil et s’enfonça dans les arbres, mais dans une direction opposée à celle choisie par Basile,

— D’après ce que je vois, dit Lucien. la viande nenons manquera pas, mais il faut que je m’oc-

‘Cupe des légumes.

Et Lucien, prenant en main le seau d’écorce, se mit à suivre le bord de l'eau.

François resta seut au camp, el continua sa pêche,

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vons le chercheur de légumes pour prendre avec lui une leçon pratique de botanique.

Lucien avait à peine fait quelques pas qu’il aperçut certaines grandes tiges de plantes aquatiques dont les pieds trempaient dans l’eau. Ces espèces de joncs n’avaient pas moins de huit pieds de haut; leurs feuilles en forme de glaive,

étaient unies comme une glace, larges d’un pouce:

et longues de trois pieds environ. A l'extrémité de chaque tige, se balancçait une panicule de graines, assez Semblable à un épi d’avoine. Cette plante n’était autre que le fameux riz sauvage (zizania aquatica), si prisé des Indiens, auxquels il fournit une partie considérable de leur alimentation. Les graines du zizania n'étaient point encore arrivées à maturité; mais Lucien jugea apparemment qu’elles étaient assez avancées pour servir à l’usage auquel il les destinait, car il en cueillit une assez bonne provision qu’il mit dans le seau qu’il portait à la main.

— Me voilà toujours sûr, se dit-il, de pouvoir offrir à mes convives tout au moins du potageau riz. La chasse avait été favorable à Basile ; il rapportait une superbe poule de prairie ftetruo cupido ). Norman avait aussi fait chasse, il avait tué un écureuil. François, de son côté, avait pêché un bon nombre de poissons, de telle sorte que Lucien se trouvait complètement en mesure de tenir la promesse qu'il avait faite au sujet du diner. Cependant François était toujours à se rendre compte de la manière dont son frère parviendrait à faire Louillir la suupe dans le seau d’écorce.

Laissons-le là pour quelques instants, et sui-

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Le lendemain, ce grand mystère devait être expliqué'à Basile et à François. Lucien ramassa piusieurs pierres de la grosseur d’un pavé ordinaire, en ayant soin de choisir les plus dures et les plus unies. Puis il les plaça dans le feu, où elles ne tardèrent pas à s’échaufter jusqu’à devenir rouges et incandescentes.

Pendant ce temps, l’eau et la viande avaient été placées dans le pot d’écorce. Une première pierre brûlante fut retirée du feu et jetée dans le pot; puis une seconde, puis une troisième; en un mot Lucien retirait chaque pierre aussitôt qu’elle commençait à refroidir, et la remplaçait par une autre plus brûlante. Au bout de quelque temps, l’eau du vase entrait en complète ébullition. Le jeune maître-queux mit dans son pôt successivement le riz et les autres ingrédients qu'il avait rassemblés, et obtint ainsi en peu de temps un excellent potage.

On employa pour faire cuire les légumes le méêrne moyen que pour la soupe Quant au rôti, Lucien suivait la méthode habituelle aux chasseurs, el le fit cuire devant le feu embroché dans une baguette de Lois vert

Le poisson fut grillé sur les cendres chaudes et mangé après la soupe, cumme dans tout diner bien ordonné.

On ne servit à ce diner ni pudding ni tarte, quoique la chose eût été des plus faciies à Lucien si ses convives y avaient tenu. Il leur offrit à la place de ces pâtisseries un dessert composé d’excellents fruits. On servit des fraises et des framboises cueillies dans les bois, mais d'un parfum

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délicienx et d'un goût exquis. Les groseilles et 16 cassis n'y firent pas non plus défaut, Mais ce qui flatta le plus le palais de Francois fut un petit fruit de couleur bleue rés-parfumé et très- «doux au goût. Cette espèce de baie est produite par un arbuste bas qui pousse en toutfes comme les buissons et porte des feuilles ovales.

Cet arbuste se couvre tellement de grandes fleurs blanches à une certuine époque de l’année, qu'il devient impossible de distinguer les fenilles “et les branches Cet arbuste a quatre variétés, dontideux oceupent au moins vingt pieds de haut. Les français du Canada l’appellent le poire. IL est géneralement connu dans l'Amérique anglaise ‘Sons le nom de sorbier domestique, quoiqu'il possède encore plusieurs autres noms qui varient suivant les districts.

Pendant qu’on dégustait ces fruits et qu’on faisait l'éloge de leur saveur, Lucien apprit à ses

Compagnons qu'en botanique l'arbre qui les porte s'appelle amélunchier.

— Ma foi, fit alors observer F ‘ançois, si nous avions une tasse de café et un verre de vin, nous aurions tout à fait diné dans le grand style,

— Je crois qu'il vaut mieux, répondit Lucien, que nous n'ayons pas de vin, car c’est un liquide traître dont il faut savoir se défier. I] n’est pas “en Mon pouvoir, ajouta-t-il, de vous offrir du café, mais si vous voulez bien m'accorder quelques minutes, je vous préparerai une tasse de thé.

— Duthé! s'écria François, 11 bonne plai-

Santerie ! La feuille de thé qui est ln plus rapprochée de nous est en Chine, et quant au sucre, il

eilles et Mais ce fut un et trèsroduite comme

rrandes année, feuilles ariétés, le haut.

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nous faudrait faire plusieurs centaines de milles avant d'en trouver gros comme une noisette.

— Allons donc, François, tu calomnies la nature ! Elle est bien plus généreuse que tu ne crois. Elle n’a pas voulu qu’il manquât rien à ce pays, pas même le sucre et le thé. Regarde de ce côté, je te prie ; vois-tu ces gros arbres aux troncs noirs ?

— Oui.

— Pourrais-tu me dire leur nom ?

— Sans doute, répondit François, ce sont des érables à sucre.

— Eh bien, dit Lucien, j'espère que, quoique la saison soit peu favorable, nous viendrons bien à bout de leur tirer assez de sève pour en sucrer une tasse de thé, Charge-toi de ce soin, pendant que je vais aller à la recherche du thé.

— Sur ma parole, Lucien, tu es aussi précieux qu'une boutique d'épicerie. Allons, Basile, viens avec moi visiter ces érables pendant que le capitaine ira avec Lucien.

Sur ces mots de François, les jeunes gens se groupèrent en deux couples qui prirent chacun une direction opposée.

Lucien et son compagnon eurent bientôt trouvé ce qu'ils cherchaient dans le même terrain humide où le premier avait déjà trouvé l’héracleum, C'était un arbuste touffu, haut de deux pieds environ, couvert de petites feuiiles d'un vert foncé avec des tâches blanchâtres. Cet arbuste est très connu dans tont le territoire de la baie d'Hndson sous le nom d'arbre à thé du Lubrador, nom qui lui a été donné par les voyageurs

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canadiens, qui boivent souvent l’infusion de ses feuilles en guise de thé. Il fuit partie des éricacées, famille des bruyères, genre ledum, bien qu'à vrai dire ce ne soit pas une vérit ble bruyère, car le continent américain, chose extraordinaire, ne produit aucun arbuste de cette espèce.

Pendant ce temps Basile et F ‘ançois avaient obtenu une certaine quantité de sève sucrée.

Lucien nettoya soigneusement son seau d’écorce, et prépura le breuvage avec de l’eau qu'il fit bouillir à l’aide de quelques pierres chaudes.

I fut servi dans la petite coupe d’étain que vous savez, chacun y but à la rondeet äson tour.

Norman, qui était habitué au thé du Labrador trouva cette boisson délicieuse. Il n’en fut pas de même de ses cousins du Sud, François surtout trouva fort peu de son goût la saveur de rhubarbe particulière à cette préparation. Quoi qu'il en fût, on convint pourtant que cette boisson tenait l'esprit dans une disposition favorable,car chacun après l'avoir bue se trouva dans un état de quiétude aussi agréable que s’il.eût véritablement savouré une tasse du bohea le plus parfait.

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