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et le plus pris’ de tous les oiseaux de sa famille en raison de la saveur exquise de sa chair, que quelques gourmets mettent au-dessus de colle de tous les autres oiseaux. C’est ün des plus petits canards, son poids s’élevant rarement au-dessus de trois livres. Son plumage est loin d'égaler en beauté celui de la plupart de ses congénères. Sa tête est rougeâtre où plutôt d'un brun châtain, Sa poitrine d'un noir lustré, et tout le reste de son corps est grisâtre. En y regardant de près, On S’aperçoit cependant que cette teinte n’est pas uniforme, et qu’elle est au contraire mêlée d’une foule dé petites lignes qui s’entrecoupent en z2ig- Zags. Je suppose que cette disposition du plumage ayant quelque rapport avec la contexture d'une toile à voile, a été la cause première du nom Sous lequel on désigne vulgairement cet oiseau.Cependant je ne voudrais pas répondre de l’authenticité de cette origine, sur laquelle il y a beau- Coup d’obscurité. Quoi qu'il en soit à cet égard, ce canard ressemble tellement par le plumage au pochard, ou téte rouge d'Europe, et à son congénère le canard à tête rouge d'Amérique (anas ferina), qu’à une certaine distance on les confond très facilement. Cette dernière espèce est d'autant plus facile à confondre avec le dos-de-toile, que les bandes de ces deux oiseaux vivent ordinairement de compagnie. Aussi sur les marchés de New-York et de Philadelphie ne se fait-on pas faute de vendre le rouge-léle sous le nom de dosde-toile.
Si les acheteurs y sont trompés, le naturaliste <ependant ne doit pas s'y laisser prendre, et l'exa-
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men du bec et des yeux doit Ini suffire pour distinguer ces deux espèces. Le dos-de-toile a les yeux rouges avec le bec d’un vert sombre et presque droit, tandis que le rouge-tête a les yeux orangés, le bec bleuûtre, avec la parlie supérieure légèrement concave.
Le dos-de-toile est appelé en histoire naturelle anas valisneria, du nom de la valisnière, plante aquatique des racines de laquelle il fait sa principale nourriture. La valisnière est une sorte d'herbe rubannée, qui doit elle-même son nom au botaniste italien Antonio Valisneri. Cette plante
de rivière pousse dans les eaux tranquilles: on
la rencontre aussi parfois dans la mer, près des côtes, aux lieux où l’âcreté des eaux salées est un peu adoucie par le voisinage des rivières. Cette plante choisit ordinairement les endroits où l’eau n’a pas plus de trois à cinq pieds de profondeur. Sa tige s'élève au-dessus de l’eau à la hauteur de deux pieds, et même quelquefois plus. Elle est ornée de longues feuilles rubannées d’un vert sombre, Ses racines blanches et savoureuses ont quelque ressemblance avec le céleri, d'où le nom de céleri sauvage qui lui a été donné par les chasseurs de canards. Ce sont ces racines qui forment la principale nourriture du dos-de-toile et qui donnent à sa chair cette saveur particulière si appréciée des gourmets. Ce n’est guère que dans la baie de Chesapeake et dans dans quelques rivières telles que l’'Hudson que la valisnière pousse en abondance, et ce n’est guère que là aussi qu’on rencontre le canard à dos-de-toile.
Get oiseau ne mange pas les feuilles de la valis-
nière, et ne s'attaque qu'aux racines qu'il va
chercher sous l’eau en plongeant avec beaucoup
de dextérité. Ces feuilles, lorsqu'elles sont sépa-
rées de leurs racines, sont assez légères pour
continuer à flotter sur l’eau. Les canards détrui-
Sant un grand nombre de racines, on voit des
inasses de ces feuilles détachées de leur pied flot-
ter sur l’eau et être rejetées par le vent sur les
côtes, où elles sont généralement désignées sous nom de varech:
Les prix élevés auxquels les canards se vendent ordinairement sur les marchés des grandes villes d'Amérique engagent un grand nombre d'individus à se Hvrer à cette chasse productive, et l’on en compte dans les environs de la baie de Chesapeake qui n'ont pas d’autres moyens d'existence. Cette chasse à même été l'objet de contestations assez vives. Chacun des États qui-entourent la baie prétend s’en arroger seul le droit: Les choses en sont mêmes venues au point qu’on a équipé de petites flottes et levé de petites armées. Mais le gouvernement des États Unis est intervenu dans la Question. et a heureusement réglé toutes choses à la Satisfaction des parties.
Lucien en était là de ses explications, quand le canot tourna un angle de la rivière. Une nappe d’eau d’une grande étendue se découvrit aussitôt aux yeux de nos voyageurs De Chaque côté de la rive, le courant était des plus lents, et dans le nilieu du fleuve se trouvait une masse d'herbes aquatiques aux feuilles longnes comme celles du 8a70n, el qui faisaient ressembler cette partie dn fleuve à une longue prairie. Sur l’un des côtés
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de cette prairie flottante, on voyait une grande troupe d'animaux sauvages occupés à plonger et à prendre leur nourriture. Un ne pouvait s’y tromper, c'étaient des canards. L'espèce à laquelle ils appartenaient étaient évidemment des plus petites. Mais quelle était cette espèce? c'était ce que l’on ne pouvait ne pouvait distinguer à la distance où l’on se trouvait encore de la bande emplumée. Un oiseau d’un autre genre, un gros cygne trompette, voguait aussi sur Peau entre la rive et les canards. vers lesquels il paraissait se diriger. François chargea aussitôt un des canons de son fusil avec du plomb à cygne, ou, pour mieux dire, des chevrotines. Basile, de son côté, prépara sa carabine. Ce n’était point aux canards qu'en voulaient nos chasseurs, mais bien au gros cygne trompette. Pendant ce temps, Lucien s’était armé de son télescope et observaït la bande d'oiseaux. Le canot voguait doucement et sans bruit, abandonné à l'action du courant. quand tout à coup une exclamation de Lucien attira l'attention des chasseurs et leur fit changer leur premier projet.
— Je crois que ce sont précisément-là les canards dos-de-toile dont nous parlions à l'instant}! s’écria le jeune naturaliste en même temps qu’il arrêtait le bàteau et considérait avec plus d’attention la troupe de ces volatiles.
C'était en effet la couleur, la grosseur et la forme, tout indiquait les fameux dos-de-toile. Hl n'en fallait pas plus pour exciter l’ardeur de nos chasseurs. Tous quatre désiraient vivement tner des dos-de-toile, et encore plus s'assurer par eux-
LA BAIE D'HUDSON, mm mêmes s'ils méritaient leur réputation. On résolut donc de laisser là le Cygne pour donner Ja chasse aux canards: mais ce n’était chose facile que d'approcher ces oiseaux, qui passent à bon droit pour les plus prudents et les plus timides de tous les gibiers d’ean. Ils poussent, dit-on, la Précaution jusqu’à établir des sentinelles chargées de veiller à tour de rôle à la sûteté générale, Peut-être y a-t-il dans l'allégation de ce fait quelque exagération, je n’en voudrais pas jurer; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu'on ne voit jamais ces canards plonger tous à la fois, et qu'il en demeure toujours une partie sur l’eau, dont Je rôle paraît consister en effet à veiller à la sùreté de ceux qui sont dessous.
Nos chasseurs n’ignoraïent aucune de ces cir- Constances, et se trouvaient fort embarrassés, n'ayant à leur disposition aucun couvert qui pût leur servir à se cacher aux yeux des canards. On se réunit en conseil, et plusieurs plans furent proposés, On finit, après quelques minutes de délibération, par adopter celui proposé par Norman; ilétait bien simple. Il n’y avait pour l’exécuter qu’à couvrir le canot de branchages, de manfère qu'il fat entièrement caché sous cette verdure avec tous ceux qui le montaient.
Sans plus de retard, le canot fut poussé sur une des rives, on descendit. on ÿY Coupa une certaine quantité de branchages qu’on arrangea convenablement sur le canot. puis on reprit le cours de l'eau et on se laissa glisser doucement dans la direction des canards Les carabines à longue portée furent laissées de côté comme inutiles, et
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toute l'espérance de la chässe reposa désormais sur le fusil double de Francois et sur l'adresse de son propriétaire, qui se plaça à l'avant du bateau, pendant que les autres lui donngient à la fois la direction et l’impulsion.
Le jeune chasseur eut soin d'enlever des canons de son fusil les chevrotines qu’il y avait glissées à l'intention du cygne, et les remplaça par du petit plomb, bien suffisant pour tuer un canard, et bien plus propre à tirer sur la masse compacte formée par la troupe de ces oiseaux.
Pendant un quart d’heure le canot longea les plantes aquatiques, qui n'étaient autres que des valisnières ou céleri Sauvage, et arriva si près du lieu où stationnaient les canards, que les chasseurs purent à l’œil nu reconnaitre parfailement les oiseaux auxquels ils avaient affaire. A leur grande surprise ils reconnurent que la bande se composait de trois différentes espèces de canards mélées les unes aux autres. Au premier rang figuraient les dos-de-toile; puis venait une autre espèce presque semblable, mais un peu plus petite; c’étaient les rouges-têtes ou pochards, la troisième espèce différait un peu plus des deux autres, elle avait aussi la tête rouge, mais d'un rouge plus brillant, avec une ligne blanche partant de la racine du bec et venant aboutir derrière la tête. À cette marque particulière Lucien reconnut les widgeons (anas americana). Ce qui étonna le plus nos voyageurs dans cette réunion, ce fut la manière singulière dont toutes ces espèces se comportaient les unes envers les autres. Ils remarquèrent que les widgeons n’obienaient
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leur nourriture que par fraude, et qu’ils prélevaient un impôt forcé sur la communauté des dos-de-toile.
Comme l'avait dit précédemment Lucien, cette
dernière espèce se nourrit presque exclusivement de racines de valisnière. Mais l'acquisition de cette précieuse substance exige de leur part un assez grand travail. Il leur faut plonger à la profondeur de quatre ou cinq pieds, et demeurer sous. l'ean le temps nécessaire pour tirer cette racine de terre, Le Widge on est tout aussi friand de cette ‘acine que le dos-de-toile ; mais malheu reusement il ne Sait pas plonger, ou du moins s’il plonge, ce n’est que rarement, pour fuir ses ennemis ou pour jouer, mais jamais pour chercher sa nourriture. Il se verrait dont obligé de se priver des acines qu’il aime par-dessus tout, s'il n’y remédiait par une industrie iort habile sans doute, Mais pourtant assez peu louable.
Voici comment il Sy prend pour obteni: l'objet de sa convoitise.
Il se porte aussi près que possible d’un canard plongeur, et attend le moment où celui-ci plonge et disparait sous l'eau ; il s'approche alors de la place où celui-ci vient de s'enfoncer, et Surveille les environs d’un œil attentif. Bientôt les feuilles de valisnière qui s’agitent avec force lui indiquent le lieu où le plongeur exécute son travail sous-marin. Quelques instants après ces mêmes feuilles sont emportées par le courant : cest le moment. Le plongeur a accompli son œuvre, et on le voit en ettet reparaître aussitôt tenant dans son bec la précieuse racine, C'est là
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que l’attendait le widgeon. L’adroit filou a calculé avec précision la place où l'autre doit reparaitre; et avant que ce dernier ait pu se secoucr la tête et ouvrir ses yeux aveuglés par l’eau, il se précipite sur lui et lui enlève sa proie, avec laquelle il s'enfuit précipitamment. Cela amène quelquefois des disputes; mais le widgeon, qui connaît sa faiblesse, accepte rarement le combat et préfère se confier à son agilité. De son côté, le dos-de-toile, qui sait que son voleur est plus leste que lui, cherche rarement à le poursuivre. Il se contente la plupart du temps de regarder avec un air chagrin sa chère racine qui s'éloigne, et finit, après avoir réfléchi sans doute que les regrets sont superflus, par plonger de nouveau et aller chercher au fond de l’eau des consolations à sa mésaventure.
La rouge-tête se mêle rarement à ces contestations, car il se contente pour sa nourriture des tiges et des feuilles de la valisnière, et trouve à la surface de l’eau une pitance que personne ne songe à lui disputer.
Pendant que le canot continuait à s'approcher des canards, nos chasseurs observaient avec intérêt leurs manœuvres et leurs mouvements. Le cygne trompette se trouvait au milieu de la bande,
qui ne paraissait en aucune facon s'occuper de sa
présence.
Depuis un moment Lucien examinait le cygne avec attention et remarquait. en lui quelque <hcse d'extraordinaire. Son plumage semblait hérissé, sa- démarche plus roide et moins gra-
LA BAIE D'HUDSON, | à lancer mollement de côté et d'autre, était recourbé de telle sorte que son bec touchait presque l’eau ; en un mot, l'oiseau avait l'attitude qu'il prend ordinairement quand il veut saisir quelque chose à la surface de l'eau. Lucien, qui craignait en parlant. d'effaroucher les canards, garda pour lui les observations qu’il venait de faire. Il pouvait d'autant mieux se dispenser de les communiquer à ses compagnons, que Basile et Norman avaient comme lui remarqué les mouvements et l'aspect singulier du cygne trompette, Quant à F ‘ançois, tout entier à ses canards, il ne s'était aperçu de rien.
En s'approchant davantage, Lucien, ainsi que Basile et Norman, furent témoins d'une nouvelle manœuvre qui ne laissa pas que de les étonner. À mesure que le cygne arrivait près des canards, on voyait ceux-ci plonger et disparaître sous l'eau. Les jeunes gens crurent d'abord qu’ils ne plongeait ainsi que pour céder la place au cygne et s'ôter de son chemin, car leur manière de plonger dans cette circonstance n’était pas du tout la même que celle employée par ceux qui allaient à la recherche des racines. Ce qu’il y avait de plus singulier, c’est qu'aucun de ceux qui plongeaient dans le voisinage du cygne ne reparaissait à la surface. 4
Il y avait dans tout cela quelque chose de fort extraordinaire, et les trois jeunes gens allaient sans doute se communiquer leurs idées à cet égard, quand la double détonation du fusil de François vint appeler leur attention d’un autre côté. Ils regardèrent à travers les branchages qui
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les couvraient combieu leur jeune compagnon avait tué de canards. Il y en avait un grand nombre qui flottaient sans vie à la surface de l'eau ; mais aucun d’eux n'eut l’idée de les compter, car quelque chose d'étrange, et l’on pourrait même dire d’effrayant, se montrait alors à leurs yeux et les remplissait d’étonnement. La conduite du cygne, qui leur avait paru singulière quelques instants auparavant, leur paraissait maintenant bien plus extraordinaire encore. Au lieu de s'envoler sur le coup, comme chacun s’y était attendu, l’oiseau s’agitait convulsivement sur l'eau et plongeait de temps à autre en poussant des cris affreux tout à fait semblables à ceux d’un homme en détresse; puis on le vit sortir à moitié de l’eau comme s’il voulait prendre son vol, mais retomber aussitôt sur le dos, tandis qu'à la place qu’il venait de quitter on voyait s’agiter un objet noir et de forme ronde qui cherchail. à gagner la rive en continuant à pousser les cris affreux quiavaient dès l'abord épouvanté nos chasseurs.
Cet objet noir n'était autre chose que la tête d'un être humain.
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La profondeur de l’eau diminuait en s’approchant de la rive, et progressivement on vit s’élever au-dessus de l’eau un cou et des épaules d'homme. C'était un-Indien peau r.uge. Tout fut alors expliqué : Indien était un chasseur de canards qui pour tromper ces oiseaux s'était caché sous une peau de cygne, et à l’aide de ce déguisement les avait facilement approché. Le malheureux n'avait point aperçu le canot caché sous
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LA BAIËÉ D'HUDSON, méme à la verdure, et ne s'était apercu de la présence des voyageurs qu'au moment où il avait entendu le coup de feu tiré par François, En somme, il avait eu plus de peur que de mal. Le bruit de l'arme à feu et lu présence de quatre visages blancs, les premiers et les seuls qu'il eût jamais vus sans doute, lui avaient fait perdre la tête, de là ses cris et sa fuite brécipitée, Ilne devait point avoir été blessé, mais qu’il Je fût ou non, Personne n’en sut jamais rien, car le pauvre sauvage n'eût pas plutôt touché la rive, qu'il prit sa course et disparut dans l'épaisseur des bois On eût dit qu’il avait le diable à ses trousses, et de fait je suis sûr qu'il crut et croit encore avoir eu affaire à ce terrible ennemi du genre humain. Les voyageurs ramassèrent la peau du cygne qu'ils examinérent avec curiosité. La chasse de François fut encore plus productive qu'on ne S'y était attendu. Car, en outre des oiseaux tués par ses deux coups de fusil, on hérita d'une vingtaine de canards happés par le sauvage, et que le pauvre garçon avait abandonnés dans sa fuite. Cenx qui n'étaient que blessés furent pris également, et on leur tordit impitoyablement le cou, Quand tous les oiseaux eurent été repêchés et installés à bord, on débarrassa le canot des branches qui l'encombraient; on reprit les rames et les avirons, et le léger esquif, poussé par des bras vigoureux, partit comme une flèche dans la direction du courant.
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