‹ La baie d'Hudson [microforme] (volume 2)Chapitre 28 sur 44 · LE VOYAGE INTERROMPU · texte numérisé non relu

LE VOYAGE INTERROMPU

Après dix jours employés à descendre l’EIk, nos voyageurs débouchèrent dans le lac Athabaska, qu’on appelle aussi quelquefois lac des Collines. Ce lac est un des grands réservoirs d’eau douce qui se trouvent enclavés dans les roches primitives de la Terre maudite. Ses bords sont sans contredit la partie la plus fertile de tous ces terrains calcaires. Ce lac compte en largeur de l’est à l’ouest environ deux cent milles ; sa plus grande largeur n’excède pas cinquante milles. Dans certaines parties de son cours il est si resserré entre ses rives et tellement embarrassé d’iles, qu’il ressemble alors bien plus à une rivière qu’à un lac. Une partie de ses côtes, ainsi que quelques îles dont ses eaux sont parsemées, sont très-boisées. C'est surtout au sud et à l’ouest que les arbres se montrent plus vigoureux et plus épais. et rien n’est magnifique comme le spectacle qu'offre au voyageur l’aspect verdoyant de ces parages.

Malheureusement nos voyageurs n’étaient pas dans une disposition d'esprit qui leur permit d'apprécier toutes les magnificences de la nature. D'autres soucis les préoccupaient, l’un d’entre eux étant depuis quelques jours en proie aux cruelles atteintes d’une fièvre intermittente. Ce malade était le pauvre Lucien. Lucien était adoré

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de ses frères et de son cousin, aussi leur chagrin était-il aussi grand que leurs inquiétudes étaient vives. Le voyageur souffrait depuis plusieurs jours ; mais il avait encore puisé dans sa force morale le courage nécessaire pour supporter lès fatigues du voyage, et quoique abattu par les souffrances de la fièvre, il avait fait admirer plus d’une fois à ses compagnons les beautés de la nature, dont il était, comme on le sait, un des plus grands appréciateurs. Le mal, qui empirait toujours, vainquit enfin son courage. Il souffrait tellement en arrivant sur le lac, qu’il se vit forcé de déclarer à ses Compagnons qu'il lui était impossible d’aller plus loin. Les dispositions furent prises en conséquence ; On S’arrêta dans l’intention de choisir un campement favorable et d'y demeurer jusqu'à l’entier rétablissement du jeune malade. On abattit quelques troncs d’arbres, et l’on en construisit une sorte de maisonnette destinée à Lucien. Rien ne fut épargné pour lui procurer tout le confortable pos- Sible On fabriqua sa couche des meilleures peaux qu'on possédait, et d’après ses propres prescriptions on se mit en quête de racines et de simples destinés à lui faire des boissons. Chaque jour François sortait avec son fusil, et ne revenait jamais au camp qu'avec une paire de pigeons, une perdrix ou quelques coqs de bruyère. Ces gibiers délicats servaient à faire de la soupe au malade, et à lui procurer en même temps des viandes légères qu’on assaisonnait avec le sel, le poivre et les autres ingrédients qu’on s'était procurés au fort de Cumberland. Nos jeunes voya-

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geurs avaient aussi une petite provision de thé et de sucre ; ils la mirent à contribution, et cette boisson bienfaisante fut pour le jeune malade d’un usage très-salutaire.

Ces bons soins devaient avoir leur récompense ; au bout de quelques jours la santé de Lucien commença à s'améliorer, et devint bientôt assez bonne pour qu'on püût sans danger pour lui reprendre le voyage.

Nos voyageurs suivirent les côtes du lac, qui les conduisirent dans la grande rivière de l’Esclave, cours d’eau qui réunit l’Athabasca au grand lac de l’Esclave.

Après une courte navigation dans les eaux de ce dernier lac, ils arrivèrent à l'embouchure d'une autre grande rivière appelée la Paix, qui se jette dans le grand lac de l'Esclave un peu au-dessous de l’Athabasca. Par une singularité difficile à expliquer, les sources de la rivière de la Paix se trouvent sur le versant occidental des montagnes Rocheuses, de telle sorte que pour gagner le lac de l’Esclave, cette rivière traverse toute la chaîne de montagnes. Le lit que ses eaux se sont tracé dans le sein même de la montagne, est sans con-

tredit une des choses les plus curieuses et en même temps les plus effrayantes à voir. Figurezvous un torrent étroit et resserré dont les deux rives, taillées dans des rochers à pic, sont. surmontées par des milliers de pics couverts de neiges éternelles. Aucun mot ne peut expliquer la sombre terreur qui plane sur ce paysage stérile et glacé.

Les sources de cette rivière sont communes à

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plusieurs autres cours d’eau qui s'épanchent dans

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remonté le cours de la rivière de la Paix, ils auraient pu passer cette voie, et sans quitter leur bateau, arriver jusqu’à cette mer. Mais telle n'était point leur intention. Ils passèrent devant l'embouchure de la rivière de la Paix, et continuérent à longer la côte pour gagner le grand lac de 1 Esclave, À vrai dire ils naviguaient toujours sur les eaux de l'EIk, car la rivière de l'Esclave n’est autre chose que la partie de l'Elk située entre le lac Athabasca et le lac de l’Esclave, à laquelle on a donné un nom particulier.

Après sa jonction avec la rivière de la Paix, le grand fleuve de l'Esclave devient encore plus large et plus profond, et nos voyageurs navi: guaient sur des eaux magnifiques enclavées dans deux rives aussi riches qu'accidentées, Cependant, malgré la beauté du paysage, ils étaient loin de se montrer aussi gais qu’en descendant le cours de l’Elk, car bien que Lucien eût recouvré sa belle santé, ils étaient en proie à la plus vive inquiétude. L'avenir les effrayait, la saison s’'avançait, et ils craignaient d’être surpris par lhiver avant d’être arrivés au terme de leur Voyage. La maladie de Lucien, qui s’était prolongée pendant plus d’un mois, avait dérangé leurs calculs, et ils voyaient avec anxiété arriver la fin de l’été, n'ignorant pas qu’aussitôt que la glace envahirait les rivières et les lacs, il leur faudrait renoncer à l'usage de leur canot. Alors ils n'auraient d'autre ressource que de voyager à pied, expédient aussi fatigant que dangereux,

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dans un pays où il est aussi difficile de se procurer des vivres que de transporter de grandes provisions, forcé qu’on est de se charger en même temps de vêtements et de fourrures pour se gaantir contre l’action du froid. A cette époque de l’année, la chasse n’offre plus qu’une ressource précaire et toujours insigniltiante, Les quadrupèdes et les oiseaux ayant pour la plupart émigré vers des climats plus doux, ceux qui restent sont trés-rares et très-difficiles à approcher. D'un autre côté, les ouragans, les neiges et la froidure mettent à chaque instant la vie des voyageurs en péril, et l'on avance que difficilement sur un terrain couvert de plusieurs pieds de neige.

Toutes ces circonstances étaient connues de nos voyageurs, et les remplissaient de crainte. Norman, qui possédait à cet égard beaucoup plus d'expérience que ses compagnons, redoutait aussi davantage l'approche d’un hiver dont ceux qui n’ont point habité ces régions désolées ne sauraient comprendre les rigueurs.

Le mois d’août touchait à sa fin quand on arriva au grand lac de l’Esclave, situé par 62 de latitude nord. Les jours avaient considérablement diminué, et avec eux diminuait également la rapidité de leur voyaye, car, on se le rappelle, ils passaient toutes leurs nuits à terre. La température était déjà celle de l'Angleterre pendant l'hiver. Il gelait pendant la nuit, mais pas encore assez fort pour que les eaux se couvrissent de glace. Par un singulier contraste le soleil avait quelquefois au milieu de la journée une ardeur insupportable, qui ne faisait que rendre plus sen-

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sible le froid du soir et de la nuit. Toutes les couvertures et toutes les peaux mises en réquisition suffisaient à peine pour les tenir à l'abri des rigueurs de la nuit et leur permettre de dormir.

Le grand lac de l’Esclave est, comme celui d’Athabasca, à la fois très-long et très-étroit. Sa plus grande longueur de l’est à l’ouest est de deux cent soixante milles; sa plus grande largeur n'excède pas trente milles. Sur sa côte septentrionale s'étend le territoire désigné sous le nom de Terre maudite, où l’œil ne rencontre que des coteaux stériles et glacés, formés de roches primitives. Sur sa côte méridionale le caractère du sol est entièrement différent, C’est un terrain calcaire et plat où se trouve à peine une élévation digne du nom de coteau, Cette partie est couverte de forêts magnifiques, dont les peupliers, les pins et les bauleaux sont les principaux arbres. Les eaux de ce lac sont semées d’une multitude d'îles, dont la plupart très-boisées renferment les arbres que nous venons de nommer, plus des saules magnifiques. Ces eaux, dont la profondeur atteint parfois jusqu’à soixante brasses, sont peuplies de plusieurs espèces de poissons. Dans quelques îles boisées et dans la partie des côtes où se trouvent des forêts, le gibier abonde pendant l'été. Tout ce gibier n’émigre pas pendant l’hiver, et il en reste encore beaucoup; mais l'épaisseur de la neige rend la chasse très-difficile, sinon même impossible. Plusieurs des animaux qui continuent à habiter ces forêts pendant la saison rigoureuse tontbent dans l’engourdissement ot se cachent dans des creux d’arbres, dans des terriers,

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et même dans la neige, de telle sorte qu’il est impossible de les découvrir.

Malgré tous ces inconvénients nos voyageurs pensaient que cette rive méridionale du grand lac de l’Eselave était encore la situation la plus avantageuse qu’ils pussent choisir pour y établir leur campement d'hiver. Ils se rendaient parfaitement compte qu'il n’y avait pas à songer à continuer leur voyage, et trouvaient encore sur cette rive du lac un avantage inappréciable, celui de n'être pas exposés à manquer de bois.

je fut avec l’idée de se fixer sur quelque point de cette rive qu’ils continuèrent à s’avancer vers l'extrémité occidentale du lac, tout en examinant chaque jour avec attention les sites qui leur paraissaient le plus favorables à l'exécution de leur projet. Comme ils passèrent plusieurs jours sans trouver de situation à leur convenance, et qu’ils approchaient du point où le lac fait un angle et se dirige un peu au sud, Norman proposa d’abandonner la rive qu’ils suivaient, et de gagner un promon: ‘re dépendant de la rive septentrionale du lac et connu sous le nom de pointe de l’'Esclave. Ce promontoire, d’après les renseïgnements parvenus à la connaissance de Norman, était couvert de bois peuplés de toute espèce de zibier. Les buffalos ou bisons s’y rencontraient même.

C’est un point que nous signalons à l'attention de nos jeunes lecteurs et qui leur prouvera une fois de plus les rapports intimes qui existent entre la faune d’un pays et ses conditions logiques.

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La proposition de Normand ayant été acceptée, la direction du canot. fut changée, et l'on gagna la pleine eau. La navigation devint dès lors trèspénible; nos voyageurs avaient le vent debout, et ne pouvaient avancer qu'à force de.bras ; aussi étaient-ils très-fatigués lorsque le soir arriva, Ils prirent terre sur une tle boisée pour y passer la nuit. Cette île oceupait à peu près le milieu du lac, Ils se couchérent autour de leur feu de bivouac avec l'intention de franchir le lendemain la distance qui les séparait de la rive opposée.

CITAPITRE XXIV

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