PÊCHE SOUS LA GLACE
En s’éveillant le lendemain matin, ils s’aperçurent, à leur grande surprise, que le lac était couvert de glace. Ils en avaient cependant été en quelque sorte prévenus, car la nuitavait été trèsfroide, et si froide qu’ils avaient mal dormi. La glace était encore peu épaisse, et cette circonstance rendait leur position plus difficile en ce qu'elle était assez forte pour empêcher la navigation et trop faible encore pour les porter. De la sorte ils se trouvaient prisonniers dans l'ile où ils avaient débarqué la nuit.
Ce ne fut pas sans une certaine terreur qu’ils firent cette découverte. La réflexion cependant finit par calmer leurs craintes: il était évident en effet que les choses ne pouvaient pas rester
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en cet état: ou la glace fondrait, ot ils remettraient leur canot à l’eau, ou elle deviendrait assez forte pour les porter et leur permettre de gagner la côte septentrionale du lac.
De la sorte tranquillisés, ils se mirent en devoir d'établir leurs quartiers dans l’tle avec tout le confortable que permettait le peu de ressources dont ils disposaient, Après quelques jours passés dans cette situation, leurs appréhensions reparurent; la glace ne devenait ni plus épaisse ni plus légère, et semblait destinée à demeurer éternellement stationnaire, Pendant toute la matinée la couche de glace, épaissie par le froid de la nuit, était de force à les porter; mais, pendant le jour, la chaleur du soleil la diminuait sensiblement,
Ce n’était pas sans raison que nos voyageurs commençaient à s'alarmer de cette étrange position, Leurs provisions touchaient à leur fin, et l'ile ne fournissait aucune espèce de, gibier; ils l'avaient battue jusqu'au dernier buisson sans faire lever même un seul oiseau.
À deux ou trois reprises différentes, ils avaient pensé à mettre leur canot à l’eau et à se frayer un chemin à travers la glace; mais ‘ls n’avaient pas tardé à renoncer à ce projet devant les difticultés de l'exécution, C’était en effet une entre. prise aussi pénible que dangereuse, L'ile sur laquelle ils étaient se trouvait à dix milles au moins de la rive; c'était donc dix milles de glace qu’il leur fallait briser, et ce n’était pas un mince travail, Ge qui le rendait plus effrayant encore, C'est qu’il était impossible de faire les mouve-
ments nécessaires à cette rude opération sans causer le risque de faire chavirer une embarcation aussi frêle que leur canot d’écorce.C’étaits’ex poser sans être sûr du résultat ; aussi cette idée de se frayer une route dans la glace fut-elle abandonnée,
Cependant la position empirait à chaque instant. Les provisions, ménagées aussi longtemps que possible, finirent par manquer complétement, et la glace était toujours trop faible pour porter nos voyageurs. Elle eût peut-être encore résisté près des bords de l’île; mais on ne pouvait s’avancer sans courir les plus grands risques. D'un autre côté, rester dans l’île était chose tout aussi impossible, car dans ce cas il fallait se décider à mourir lentement de faim, l’ile ne renfermant absolument rien qui fût susceptible d’être mangé.
C'était une triste alternative.
— Que faire? se demandaient-ils les uns aux autres.
Sans doute les eaux du fleuve étaient peuplées de poissons; mais il fallait le prendre, et la chose n’était pas facile. Ils avaient essayé de faire un trou dans la glace, et d’y introduire une ligne et un hamecçon; mais leurs efforts longs et patients étaient demeurés sans succès. Les poissonsavaient refusé de mordre, et, bien que nos voyageurs fussent demeurés des heures entières les yeux fixés sur l’eau, ils n’avaient même pas aperçu la queue d’un seul poisson.
Désespérés de voir la pêche demeurer infructueuse, ils commençaient à revenir au projet dangereux de se frayer une route à travers la glace, quand Normand ouvrit un nouvel avis.
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— Puisqu'on ne pouvait pas réussir, dit-il, à ieurrer le poisson, que n’employait-on la violencé au lieu de la ruse, et que ne le prenait-on au filet ?
Cette idée fut aussitôt adoptée par tous ses compagnons. Une difficulté se présentait pourtant encore : on n'avait pas de filet, ce n’était pas dans l’ile qu’on pouvaiten trouver, et il eût fallu faire des centaines de milles peut-être pour se procurer ce précieux instrument.
Cet obstacle n’eût pas manqué d’effrayer des gens prompts à s’alarmer; mais nos jeunes voyageurs n'étaient pas hommes à s’arrêter devant si peu de chose. Ils avaient en leur possession les cuirs de deux caribous qu’ils avaient tués derniérement, et Norman proposa d'en faire un filet.
Aussitôt dit, aussitôt fait, et tous quatre se mirent à l’instant à l’œuvre. Deux d’entre eux, Basile et Lucien, tirèrent leurs couteaux et coupèrent le cuir en lanières, tandis que François aidait Norman à nouer ces lanières ensemble.
On travailla si bien de part et d’autre, qu’au bout de quelques heures la peau de caribou était entièrement découpée, et qu’on avait un filet de dix-huit pieds de long sur environ six pieds de large.
Ce filet était, il est vrai, grossièrement fait : mais, tout imparfait qu’il fût, il était aussi propre à l’usage auquel on. le destinait que s’il eût été tissé de soie. Au surplus, on ne devait pas être longtemps à éprouver sa valeur, car nos jeunes gens avaient à peine mis la derniére maille, qu'ils le prirent sur leurs épaules, et se dirigèrent