DEUX MOIS DANS UNE CABANE
La maison de bois dont il a été parlé plus haut était heureusement terminée le 4er septembre. Il était temps, car ce jour même fut marqué par un redoublement de froid. Il tomba pendant la nuit une grande quantité de neige, de sorte que 16 matin en se levant nos voyageurs virent toute la campagne couverte d’un pied de neige. Il devenait dès lors fort difficile de sortir, et l’on dut s'occuper sans délai de fabriquer des chaussures pour la neige.
Les souliers à neige sont d'invention indienne. C’est un des articles le plus indispensables de la garde-robe des habitants des régions arctiques. Sans le secours de cette chaussure tout voyage à pied serait impossible.
Disons la manière dont on les fabrique.
Il n’est personne parmi vous, mes jeunes lecteurs, qui n’ait vu tendre des collets pour prendre des oiseaux en temps de neige. (es petits lacs s’attachent à un cerceau traversé par de petites cordes ou ficelles. Eh bien! supposez que ce cerceau ait une forme allongée, représentant à peu près la figure d’un bateau, imaginez aussi que les ficelles sont remplacées par des courroies de cuir, et vous aurez alors une idée des souliers à neige des Indiens. Ce genre de chaussure à ordinairement de irvis à quatre pieds de long; au
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geurs désignent sous le nom de bois de flèche,
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milieu il a à peu près un pied de large, et va en se rétrécissant aux deux extrémités. Le cerceau auquel sont fixées les courroies est ordinairement d’un bois très-léger et poli au conteau: il ÿ asur- A tout certaines espèces de pins dont le bois, à cause de va légèreté et de sa flexibilité, est très-estimé pour cet usage; mais l’arbre dont on se sert le plus souvent est celui que les Canadiens voya-
sans doute parce que les sauvages l’emploient également à faire les flèches dont ils se servent. Ce bois, aussi souple que léger, est d’une utilité constante chez les sauvages, qui s’en servent dans la construction de leurs tentes, de leurs bateaux et dans beaucoup d'autres circonstances. Lorsqu'on a donné à ce cerceau ou plutôt à ce cadre la dimension et la forme voulues, on ÿ adapte par le milieu deux barres transversales situées à quelques pouces l’une de l’autre. Ces ù deux morceaux de bois sont destinés à poser le pied et à consolider tout l’appareil. Ceci fait, on
qu’un petit espace destiné à recevoir le pied. Le
et quelquefois aussi de cordes de boyau, et est assez semblable, ainsi que son nom français l’in- : dique, à ces raquettes dont on se sert pour le jeu de paume. Quand les souliers à neige sont ainsi préparés, il ne reste plus qu’à les adapter aux pieds, ce qui se fait à l’aide de courroies. Une paire de pareils souliers représente à peu près six pieds carrés. On peut les faire plus grands. si les circonstances le requièrent, mais dans les di-
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nensions que nous venons d'indiquer ils sont suffisants pour porter l’homme le plus lourd sur la neige la plus friable, et un Indien chaussé de la sorte court ordinairement sur la neige comme un patineur sur la glace.
Nos jennes voyageurs, voyant que la neige était arrivée, comprirent, comme je l’ai déjà dit, qu'il leur fallait à chacun une paire de raquettes, quatre en tout. Norman, à qui son expérience donnait ce droit, fut nommé maitre cordonnier. Ce titre n'était point usurpé, car le jeune homme
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de manière à rendre des points à la plus habile femme Indienne. Ses compagnons ne firent que l'aider dans son travail.
Ils songérent ensuite au moyen de se procurer des provisions d'hiver. La viande d’élan leur avait suffi jusqu'alors, mais eile ne pouvait toujours durer, et s’épuiserait au contraire d'autant plus facilement qu’ils n'avaient rien pour manger avec, ni pain, ni légumes, ni aucune autre substance. Dans de telles conditions, on comprend qu’il faut à chaque individu une grande quantité de viande pour se soutenir. Ce n'est plus comme dans nos grandes villes, où on varie sa nourriture et ses boissons. L'homme qui voyage dans les contrées septentrionales est presque toujours de très-bon appétit. La viande, dont il fait sa nourriture principale, est d’un autre côté un aliment qui se digère très-vite et permet à l’appétit de se renouveler très-souvent. Aussi la ration de vivres allouée aux employés de la compagnie de fourrures est-elle assez considérable
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pour fournir à la nourriture de plusieurs personnes d’un appétit ordinaire. Dans certaines parties du territoire de la baie d'Hudson, o1 accorde aux voyageurs une ration de huit livres de viande par jour, encore beaucoup d'entre eux la trouvent-ils insuffisante. Un daim et même un buffalo ne leur sont pas d'une très-longue ressource, surtout lorsqu'ils en sont réduits à ne se nourrir que de viande, et qu’ils n’ont plus à leur disposition ni pain ni aucune espèce de végétaux.
Comme on le voit, ce n’était pas sans raison que nos jeunes aventuriers se préoccupaient de faire leur provision de viande avant que les rigueurs de l'hiver vinssent leur enlever tout à fait les ressources de la chasse,
Le vêtement les inquiétait également. Ils étaient. assez couverts pour ne pas souffrir des froids qu'ils avaient éprouvés jusqu'alors; mais ils savaient qu’une température beaucoup plus rigoureuse les attendait sur les bords du grand lac de l’Esclave, et qu’au cœur de l'hiver leurs habits et leurs couvertures seraient impuissants à les garantir des rigueurs du climat. Il fallait donc de toute nécessité qu’ils se procurassent des fourrures chaudes, avant une époque qui ne devait pas tarder à se montrer. En conséquence de ces nécessités, Basile et Norman se livrérent avec ardeur à la chasse, aussitôt qu’ils purent, grâce à leur nouvelle chaussure, s'aventurer sans danger sur la neige. Ces expéditions prenaient toutes leurs journées, il était rare qu'ils rentrassent. avant la nuit. Ils ne revenaient guère les mains
tué, tantôt un renne, tantôt aussi un woodland, autre variété de la farnille des daims.
Nos chasseurs n’abattaient pas toujours du gibier aussi important ; et il leur arriva quelquefois de rentrer au logis sans avoir trouvé occasion de tirer un seul coup de fusil. Il y eut un jour plus heureux que tous les autres, dans lequel ils réussirent à tuer toute une bande d'élans, cinq individus en tout : un vieil élan mâle un autre mâle plus jeune dont les cornes n'étaient point encore branchues, une mère et deux petits. Ils lés avaient suivis pendant longtemps, et étaient enfin parvenus à les renfermer dans une espèce de vallée étroite où la neige était très profonde et où ces animaux enfoncèrent jusqu’au ventre. Il avait plu la veille; la neige, fondue à la surface, avait ensuite gelé pendant la nuit, et formait une légère croûte qui se brisait sous les pieds des daims et leur coupait les jambes à chaque pas qu'ils faisaient. Cette circonstance avait ra. lenti leur marche au point que les chasseurs purent facilement les suivre. Leurs souliers à neige leur furent dans cette circonstance d’un grand secours, et quand les daims se furent entoncés dans la neige de la vallée de manière à y rester pour ainsi dire piqués, ils les approchérent à leur guise et les tirèrent à leur convenance ; aussi pas un ne leur échappa, tout le troupeau y resta,
Les chasseurs, pour préserver la viande de la dent des loups et des wolverènes, eurent soin de la couper par quartiers et de la suspendre aux branches des arbres. Quand cette besogne fut
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terminée, la vallée offrait l’aspect d’un abattoir. Le lendemain on construisit un traîneau, à l’aide duquel on emporta toute la viande au camp; puis on alluma de grands feux tout autour de la cabane et on consacra plusieurs jours à sécher cette masse de viande. Si nos voyageurs eussent été certains de la continuité du froid, ils se fussent épargné cette peine, car la viande était gélée et dure comme de la pierre, et se serait longtemps conservée en cet état; mais il craignaient un dégel imprévu; et comme le bois ne leur manquait pas ; ils ne crurent pas devoir s’exposer à perdre tout d’un coup leurs provisions.
Ils étaient désormais assurés contre la famine, et avaient des approvisionnements pour plusieurs mois, La chasse n'était plus indispensable, et s'ils se livraient de temps en temps à cet exercice, c'était pour se procurer de la venaison fratche, plus agréable au goût que la viande sèche, et pour prendre un exercice aussi plaisant qu'utile à leur santé. Dans la posiion où ils étaient, c'était encore la meilleure manière de combattre la maladie et surtout l'ennui.
Malgré tous les efforts, ce dernier fléau vint cependant les assaillir plus d’une fois.
L’idée d’être pendant six longs mois privés de relations avec les autres hommes et de consumer leur temps dans une vie inactive, commençait à leur être insupportable, et tous aspiraient vivevement à un changement de position.
Un jour qu’ils s’entretenaient ensemble à ce sujet, une proposition fut mise en avant par Basile, elle était hardie comme tous les projets de
laventureux jeune homme : il ne s'agissait de rien moins que de lever le camp et de continuer le voyage.
Cette proposition, faite à l’improviste, surprit vivement ses compagnons. Mais comme il l’avait faite dans un n:oment où tous les esprits étaient bien disposés, loin de la repousser on se mit à l'examiner sous toutes ses faces et à la discuter. François, toujours impétueux, se rangea de suite de l’avis de son aîné; Lucien, plus prudent, sans rejeter la proposition, énuméra les dangers auxquels cette entreprise pouvait les exposer; restait Norman. Le jeune marchand n’avait point encore donné son avis, auquel son expérience du pays donnait nécessairement un grand poids.
On lui demanda son opinion, et tous les yeux se tournèrent sur lui avec intérêt. Norman ne nia aucun des dangers prévus par Lucien, mais il assura qu’il croyait possible de les surmonter en agissant avec ensemble et prudence. Ensomme, il vota pour la proposition, qui finit par être acceptée à l’unanimité.
Peût-être que dans cetie circonstance Norman oublia un peusa prudence ordinaire pour se laisser aller au désir bien naturel de revenir chez lui. Il y avait près de deux ans qu’il était absent; il brülait du désir d’embrasser son père et de presser la main à ses vieux compagnons du fort. Un autre sentiment le poussait aussi à son insu. Ce sentiment, c'était l’ambition. Il n’ignorait pas toutes les difficultés de l’entreprise, et son orgueil était flatté de l'espoir d'accomplir un voyage qui serait à juste titre regardé comme un exploit.
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Son caractère sous ce rapport se rapprochait de celui de Basile ; c'était une nature ardente pour laquelle le danger n’était pas sans attraits.
Il fut donc résolu qu’on léverait le camp, et qu'on continuerait le voyage.