LES SOULIERS A NEIGE
Leur résolution arrêtée, nos aventuriers pensèrent aussitôt à l’exécuter. Ils avaient en leur possession la plupart des choses indispensables à ce voyage. Leurs habits étaient prêts, manteaux de fourrures, souliers à neige, couvertures de peau, gants fourrés, rien n’y manquait. Ils y ajoutèrent une paire de lunettes à neige pour chacun d'eux. Cet instrument consistait en deux petites planchettes de cèdre rouge, de forme concave. Elles étaient réunies entre elles par une petite courroie, s’appliquaient sur les yeux et s’attachaient derrière la tête Une fente oblongue, pratiquée au milieu, permettait aux yeux de voir sans être blessés par l'éclat de la neige. Sans cette précaution utile, ils eussent couru le risque d’ophtalmies cruelles, et peut-être même de la perte totale des yeux.
Rien en effet n’est plus nuisible à la vue que l'éclat continuel de la neige, aussi la cécité estelle une infirmité très commune chez les Indiens du Nord et chez les Esquimaux. Ceux qui ne sont
point aveugles ont au moins la vue fatiguée.
L’éclat de la neige, qui demeure pendant plusieurs mois sur la surface de la terre, est seul cause de cette affreuse maladie. Cette circonstance était connue de Norman, et c'était d’après ses conseils que les lunettes avaient été fabriquées. On fit aussi une tente de cuir qu’on chargea sur un léger traîneau auquel Marengo fut attelé. Le brave chien ne fit aucune difficulté, car il était depuis longtemps dressé à cet exercice,
Il ne restait plus qu’à embarquer les provi- 8ions. On s’y prit de manière qu'elles causàssent le moins d’embarras possible, et l’on fit dans ce but, ce que l’on appelle dans le pays, des pemmicans. Rien de plus simple que ce moyen de transport. On fait sécher la viande, et on la broie de manière à la réduire en poudre. On l’empile ainsi dans un sac de cuir dans lequel on coule ensuite de la graisse fondue. Cette graisse se refroidit bientôt, et le tout forme alors une masse compacte impénétrable à l’air et qui peut se garder indéfiniment sans se gâter. La viande de bison, d’élan ou de daim, préparée de cette manière, est ce qu’on appelle pemmican. Cest la méthode la plus sûre et en même temps la plus commode de transporter ses provisions. La viande, ainsi préparée, n’a pas besoin de cuisson pour être mangée, avantage immense dans un pays où l’on traverse quelquefois de grands espaces sans rencontrer un seul morceau de bois.
Norman, d’après les indications duquel on avait fabriqué le pemimican, avait eu à cette occasion une excellente inspiration. Il avait fait ajouter à
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la viande pilée et à la graisse un troisième ingrédient qui donnait à ce mets une saveur toute particulière. C'était une petite baie couleur pourpre, dont nous avons eu occasion de parler plus haut. Ce fruit a reçu différents noms; les Anglais l’appellent shad-berries, june-berries, service-berries ; les. voyageurs canadiens le nomment poire.
Nos voyageurs avaient eu soin de récolter une certaine quantité de ces baies pendant la belle saison sur les bords de lEIK, il les avaient fait. sécher et les avaient conservées pour s’en servir à l’occasion. Cette sage prévoyance permit à Norman de fabriquer son pemmican dans les conditions les plus avantageuses. On remplit cinq sacs de cette précieuse denrée; chacun de ces sacs pesait environ trente livres, l’un d’eux devait être transporté sur le chariot, les quatre autres étaient destinés à être portés par les voyageurs euxmêmes. Chacun devait en prendre un sur ses épaules, ce qui, avec le fusil, constituait un chargement assez considérable.
Ces arrangements terminés, nos voyageurs dirent adieu à la hutte hospitalière qui les avait abrités pendant deux mois, jetèrent un regard de regret à leur canot désormais inutile, chargèrent sur leurs épaules leurs fusils et leurs sacs de pemmican, et se lancèrent courageusement sur le vaste champ de neige glacée qui s’étendait devant eux.
Avant de sortir, il avait fallu décider quelle route on suivrait. Cette décision n’avait pas été prise sans une assez vive discussion. Lucien opinait pour qu’on suivît la route du lac jusqu’à la
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rivière Mackenzie, qui naturellement étai‘ gelée à cette époque. Il prétendait que ce cours d’ean les guiderait dans leur marche, et que dans le Cas où l’on viendrait à manquer de provisions, On avait chance d'y trouver du gibier plus que partout ailleurs, ses rives continuant à être boisées presque jusqu’au bord de la mer. particularité qui était due à ce que cette rivière ayant Sa source dans les latitudes méridionales, transportait dans ses eaux la chaleur et la puissance des climats qu'elle traversait.
Cet avis de Lucien paraissait raisonnable, et Surtout dicté par la prudence. Cependant Norman ne le partagea point, et crut devoir en ouvrir un autre. I] dit qu'il faudrait marcher pendant longtemps vers l’ouest avant d’atteindre les bords de la rivière Mackenzie; il assurait de plus que le cours de cette rivière était fort sinueux, et que s’astreindre à le suivre, c’était volontairement doubler la longueur de leur trajet.
— J'ai, continua-t-il, une route plus courte à vous proposer. Au lieu d’aller rejoindre la rivière Mackenzie au point où elle sort du grand lac de l’Esclave, je crois qu’il vaudrait mieux prendre immédiatement dans le nord-ouest, et gagner le Mackenzie près de l'endroit où il reçoit la rivière des Montagnes, l’un de ses affluents occidentaux. Cette route me paraît tout aussi sûre et a l’avantage de nous abréger beaucoup en nous faisant éviter toutes les sinuosités du cours de cette rivière.
L'avis de Norman pré ’alut. Basile et François l’adoptèrent de suite; Lucien finit par s’y ranger, mais après une longue résistance.
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Les trois ou quatre premiers jours de leur Voyage se passèrent sans un seul événement digne d’être raconté. Ils firent environ vingt milles par jour. Les trois jeunes habitants du Sud étaient devenus fort habiles dans l'emploi de leurs soulicrs à neige, et faisaient avec cette chaussure, et Sans se fatiguer, de trois à quatre milles par heure. Mareng- et son traîneau leur causaient peu d’embarras. Le brave chien ne trainait pas moins d’une soixantaine de livres : mais pour un animal de sa force, ce poids n’étaii qu’une bagatelle, et il marchait sans paraître s'en inquiéter le moins du monde.
Chaque soir, à l'entrée de la nuit, on s’arrétait pour Camper, en ayant soin de choisir une plase abritée contre le vent et située sur le bord dun lac où d’un cours d’eau dans une partie boisée, car l'important était d’avoir de l’eau et du combustible. L'eau s’obtenait en pratiquant un trou dans la glace.
Le cinquième jour aprés leur départ, les bois commencèrent à devenir plus rares et moins épais. A la fin de la journée nos voyageurs se trouvaient dans un pays entiérement découvert, à l’exception de quelques bouquets d'arbres rabougris semés çà et là à de grandes distances les uns des autres. Le jour suivant, les bois diminuérent encore, et ils furent obligés de s'arrêter pour camper dans un lieu où il n’y avait que des Saules pour alimenter leur feu: c'est qu’ils étaient arrivés en effet sur la limite de ce vaste désert,
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l'océan Arctique au nord, et jusqu’à la baie d'Hudson à l’est. Jamais pays ne mérita mieux 1 ce triste nom, car nulle part on ne trouve une terre plus stérile et plus désolée, pas même
au milieu des sables du grand Sahara africain.
La Terre maudite et le Sahara sont deux immenses déserts également difficiles à traverser et dangereux aux voyageurs, qui trouvent souvent la mort dans l’un comme dans l’autre, mais par des causes différentes.
‘ Dans le Sahara, c’est la soif qui tue; dans la Terre maudite, c’est la faim. Le manque d’eau n'y est point à craindre, on y trouve au contraire ce liquide en grande abondance. Au besoin, la | b neige y pourrait suppléer. Rien de triste et de sombre comme l'aspect de ces campagnes déso- le lées; les collines succèdent aux collines dénu- | dées, hérissées de pierres et de rochers; ce ne sont partout que des masses de granit, de basalte et d’autres roches de formation primitive. Ces pentes abruptes ne sont couvertes d'aucune végétation ; à peine un peu de mousse et de lichens blanchâtres. Les vallées ne sont guère plus fertiles. Quelques saules rabougris, de rares bouleaux nains et de misérables pins hauts à peine comme des bruyères sont les seuls ornements de l’ ces monotones paysages. Chaque collire a sa vallée, et chaque vailée renferme son lac, eau dormante, silencieuse et triste, pendant l'hiver € recouverte, comme la terre elle-même, d’un man- d teau uniforme de neige.
T'elles furent les scènes au milieu desquelles
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nos voyageurs pénétrèrent le septième jour après leur départ.
Ils avaient entendu plus d’une fois parler de la Terre maudite; on leur avait fait plus d’un récit effrayant des souffrances éprouvées par les voyageurs perdus dans ce Sahara glacé; mais la description était demeurée bien au-dessous de la réalité. Aucun d’eux ne se faisait une idée des difficultés qu’ils devaient rencontrer, et bâen qu’ils eussent pour eux le témoignage de leurs yeux, ils pouvaient à peine croire à tant d’aridité et de désolation.
En dépit de tous ces obstacles, malgré le froid dont ils souffraient et la fatigue qui les accablait, ils eussent bravement continué leur route sans un événement qui non-seulement trompa leurs calculs, mais vint encore les plonger dans un danger imminent.