LA TERRE MAUDITE
La Terre maudite n’est pas complétement dépourvue d'animaux. Pendant l'hiver même, à l'époque où plusieurs pieds de neige couvrent le Soi, et où il semble impossible qu'aucun être Vivant y trouve sa nourriture, ces déserts ont eurs habitants, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire encore, il existe plusieurs espèces d’animaux qui choisissent de préférence cette contrée
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Parmi les animaux qui habitent pendant l’hiver le sol glacé de la Terre maudite, figurent au premier rang les loups. Comment ces carnivores trouvent-ils moyen de subsister? C’est là une question que les naturalistes n’ont point encore résolue, Il est probable qu’ils vivent aux dépens des autres animaux qui se rencontrent de temps en temps dans le voisinage des lieux qu’ils habitent; mais on a rencontré des loups dans des lieux où les recherches les plus minutieuses n’ont pu
faire découvrir la trace d’aucune autre créa- ‘ture vivante.
Il n’existe peut-être pas d'animal dont la race soit plus répandue sur la surface de la terre que le loup. On le trouve dans presque toutes les régions, et il est probable qu’il se trouvait autrefois partout sans exception. On le rencontre sur tous les points de l'Amérique depuis le cap Horn jusqu’à l'extrémité des régions les plus septentrionales visitées par l’homme. Il est extrêmement répandu dans les forêts tropicales du Mexique et dans l'Amérique du Sud. Il parcourt en bandes les grandes prairies des zones tempérées de l’une et de l’autre partie du continent et figure en grand nombre dans la faune du territoire de la. baie d'Hudson. Il fréquente la montagne, galope sur les plaines, traverse les vallées, et partout semble être chez lui; on dirait que l’univers est. son domaine.
Pendant leur voyage à travers la Terre maudite, nos voyageurs eurent souvent occasion de rencontrer des loups. C'étaient tous des loups gris de la plus grande espèce. Plus tard ils aper-
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çurent une bande de six de ces animaux, et crurent reconnaitre qu’ils les suivaient à la piste, car chaque nuit ils les entendaient hurler autour de leur camp, et reconnaissaient ceux qu’ils avaient vus la veille. 1ls ne cherchèrent point à les tirer, tant parce qu'ils savaient qu’il n’y avait. aucun parti à tirer de leur chair et de leur peau, que parce qu'ils voulaient épargner leurs provisions qui commençaient à diminuer sensiblement. Cette longanimité de la part des voyageurs. encourageait les loups, qui en profitaient pour s'approcher à petite distance du camp et hurler pendant toute la nuit suivant leur habitude. Les jeunes gens ne pouvaient se rendre compte du motif qui déterminait ces animaux à les suivre avec autant d’obstination, car ils n'avaient abattu aucune espèce de gibier, et croyaient n’avoir rien apporté qui pût tenter leur voracité. Après tout, peu leur importait, et comme ils le disaient en plaisantant, ces loups vivaient peut-être d’espoir. Un soir qu’ils avaient établi leur campement au pied d’une colline, à l’abri de quelque masse de rochers, ils n'avaient pas fait de feu faute de bois, et s'étaient contentés de déblayer une place de la neige qui l’ercombruit, et de se coucher sur: le sol enveloppés dans leurs fourrures ; comme: la tente était de très-petite dimension, on laissait toujours dehors le traineau de Marengo, les objets de cuisine et les sacs de pemmican. Tous ces objets étaient confiés à la garde de Marengo, qui se couchait auprès, et on les croyait ainsi suftisamiment assurés contre toute attaque du dehors. Le soir en question le traineau se trouvait à sa
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place accoutumée. c’est-à-dire en dehors, près de l'entrée de la tente; le chien avait été dételé, et comme nos voyageurs n’avaient pas encore fini de souper, les sacs de pemmican se trouvaient déliés, deux d’entre eux étaient même ouverts.
A deux cents pas du campement se trouvait un petit ruisseau vers lequel Basile et François s'étaient dirigés pour faire de l’eau ; l’un d'entre eux avait pris la hache pour briser la glace, l'autre portait le seau. En arrivant sur le bord du ruisseau, l'attention des deux frères fut attirée par quelque chose de singulier qui se montrait sous leurs pas. Il était tombé le matin même une pluie fine qui avait détrempé la neige, dont la surface se trouvait encore humide, et sur laquelle on remarquait une double ligne de petits points ronds allant dans différentes directions et semblant indiquer que quelque animal avait dû passer là depuis peu de temps. Quelque naturelle que fût cette supposition, Basile et Francois n’y crurent pas tout d’abord, tant les traces qu’ils remarquaient étaient petites et déliées. Une souris eût laissé une plus large empreinte.
Cependant, en y regardant de plus près, ils constatèrent la présence de cinq petits doigts armés de griffes, et force leur fut d'admettre que ces traces avaient été laissées par le pied de quelque animal liliputien.
Ils s’arrêtèrent et regardèrent de tous côtés, dans le but de découvrir l'animal qui avait laissé ces empreintes; mais la neige s’étendait autour d'eux ; on ne voyait ni n'entendait rien qui püt trahir la présence d’un être quelconque.
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— C'est peut-être un oiseau, dit François ; il aura trotté sur la neige pendant quelque temps, puis il aura repris son vol.
— Je ne crois pas, répondit Basile, c’est plutôt un quadrupède qui se sera tapi sous la neige.
— Mais, reprit François, j'ai beau regarder, je ne vois de traces'nulle part. Cherchons pourtant, nous trouverons peut-être.
D’après l'avis de François, ils suivirent la trace, qui les conduisit bientôt à une place où une touffe de longues herbes sortait du milieu de la neige. Tout près de cette touffe se trouvait un petit trou pratiqué tant par le mouvement des tiges balancées par le vent dans la neige, que par les pattes de quelque animal. Il devenait évident que quelque fût la bête à la poursuite de laquelle étaient
nos chasseurs, elle avait dû s’enfoncer dans la :
neige au pied même de cette tige d'herbes, En y regardant de plus près ils découvrirent une autre trace qui s’étendait dans une direction opposée, et qui indiquait qu'après être entré dans la neige, l'animal avait dû en repartir.
Curieux de connaître cet être mystérieux ils appelèrent Lucien et Norman en leur disant de venir les rejoindre ; ceux-ci arrivérent bientôt en compagnie de Marengo. A la vue des traces qu’on lui montrait, Lucien déclara sans hésitation qu’elles appartenaient à la petite musaraigne (sorexæ parvus), le moins gros de tous les quadrupèdes américains.
Ainsi que le témoignaient les traces nombreuses imprimées ça et là sur la neige, il devait y avoir dans le voisinage plusieurs animaux de cette
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espèce. Un peu d'attention fit en effet découvrir un grand nombre d’autres trous, tous pratiqués au pied de quelque touffe d'herbe, dont l’extrémité sortait au-dessus de la neige.
Norman, qui n’était pas sans avoir vu déjà plusieurs de ces petits animaux, dit à ses compagnons de se tenir tranquilles, que sans doute ils ne tarderaient pas à en voir sortir quelques-uns. On demeura donc silencieux et immobile. Au bout de quelques instants on vit apparaître une tête à peu près de la grosseur d’un pois, suivie d’un corps gros comme une noisette. À ce corps était appendue une queue longue d’un pouce, de forme carrée, et se terminant en pointe comme celle des souris. Cette petite créature était couverte d’un poil ras et uni, couleur de cannelle, avec du blanc à la poitrine et sous le ventre Ce quadrupède microscopique, ainsi posé dans la neige, était sans contredit une des choses les plus singulières que nos jeunes gens eussent encore vues.
Ils se demandaient comment ils feraient pour s'emparer de cette jolie petite bête, quand Marengo, que Basile retenait par le cou, fit entendre trois au quatre hurlements, échappa des mains de son maître et se précipita du côté du camp, Chacun fort étonné. de l’emportement du chien le suivit des yeux. Tout fut bientôt expliqué à la grande consternation des spectateurs ;, auprès de la tente on voyait plusieurs gros loups. Ces animaux trainaient quelque chose sur la neige, et dans ces objets qu’ils tenaient à leur gueule, nos voyageurs reconnurent leurs sacs de pemmican.
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Une partie de la provision était déjà dévorée. Tout le reste était répandu sur la terre.
A cette vue, les jeunes gens poussérent de grands cris et s’élancèrent du côté des loups. Pendant ce temps, Marengo s'était précipité au milieu de la bande et jeté sur un des voleurs. Si ses maîtres n’eussent pas été si près, c'en était sans doute fait du pauvre chien, les loups l’auraient vite expédié; mais comme ceux-ci arri- Vaient au pas de course, les loups ne crurent pas prudent de les attendre, et décampèrent au plus vite; mais, à la grande consternation des voyageurs, chacun d’eux emportait un de leurs sacs de pemmican, ce qui n’embarrassait en rien leur fuite.
— Nous sommes perdus! s’écria Norman avec un accent de terreur, ils emportent toutes nos provisions.
Ce n’était que trop vrai; les loups eurent bientôt disparu derrière une colline, et, malgré la poursuite acharnée des chasseurs, qui s’étaient aussitôt armés de leurs fusils, on ne put arrêter un seul des fuyards.
Ce fut à peine si quelques bribes de pemmican échappèrent à la voracité des loups; ce qui en restait était éparpillé de côté et d’autre sur la neige. Cette nuit-là, nos aventuriers furent obligés de se coucher sans souper; ils dormirent fort mal, comme on peut bien le conjecturer, car la faim et la crainte les tinrent éveillés pendant la plus grande partie de la nuit.