‹ La baie d'Hudson [microforme] (volume 2)Chapitre 37 sur 44 · TRIPE DE LA ROCHE · texte numérisé non relu

TRIPE DE LA ROCHE

Le lendemain de bonne heure ils quittaient leur couche de peau; le jour venait à peine de se lever. La faim et l'inquiétude les poussérent hors de leur tente. Ils n'avaient rien, absolument rien pour déjeuner. Ils jetèrent les yeux de tous côtés, dans l’espoir de découviir quelque animal, mais ils ne virent rien qu’un vaste désert de neige, surmonté par le sommet de quelques collines et par la pointe noirâtre de quelques roches basaltiques. Les loups qui les avaient volés la veille avaient aussi disparu. Ces animaux, après avoir tiré des chasseurs tout ce qu’ils pouvaient en prétendre, étaient sans doute allés chercher fortune ailleurs.

Il ne pouvait leur être d’ancune utilité de demeurer au lieu où ils se trouvaient; aussi, ils replièrent leur tente et se remirent tristement en route. C'était une mince consolation pour eux. que de se sentir plus légers que les jours précédents. Ils n'avaient plus à porter que leurs fusils, qu ’ils tenaient tout prêts pour la première occasion. Leur voyage devenait en réalité une excursion de chasse ; aussi, loin d'aller continuellement en ligne droite comme auparavant, ils se détournaient à chaque pas de leur route pour visiter les bouquets de saules ou les accidents de terrain derrière lesquels ils supposaient que le gibier

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Le troisième jour de diète apporta à nos voyageurs des souffrances intolérables. Pour tromper la faim qui les dévorait ils mâchaient tour à tour leur ceinturon de cuir et leurs manteaux de peaü, mais ces moyens, suffisants pour abuser un iñstant leur estomac, ne pouvaient les alimenter, et leur laissaient toute leur faiblesse. De ce moment, Marengo devint l’objet de la convoiiise générale, et pourtant Marengo n’était pas gras. La fatigue du traineau et les jeûnes trop prolongés l’avaient maigri à tel point, qu’on pouvait facilement compter toutes ses côtes. Ce chien était le favori de ses maîtres et de Basile en particulier, mais ventre affamé n’a pas de cœur, et malgré l'affection qu’on lui portait pour ses bons et loyaux services, l'instinct de la conservation commencait à parler si haut que les yeux agrandis par la faim commençait à se tourner vers lui d’un air menaçant. Il fallait que la faim fût bien puissante pour leur faire désirer de mettre la dent dans la chair du pauvre chien. qui devait être aussi dure et coriace qu'un morceau de vieux cuir.

IL était environ midi. On s'était levé de bonne heure, on marchait depuis longtemps, mais sans avancer beaucoup, tant les corps étaient débiles et les jambes affaiblies. Marengo suivait avec son traîneau, faible et souffrant comme ses maitres.

Basile s'aperçut que ses compagnons jetaient de temps en ‘emps des regards de convoitise du côté du chien. Il vit ce que cela voulait dire, et comprit les pensées qui agitaient leur esprit. Il savait que personne n’osait exprimer ses désirs, car Basile était le véritable maître de Marengo, mais leurs regards parlaient suffisamment. Ses yeux se portèrent tour à tour sur la contenance abattue de Francois, sur l’air sérieux de Norman, sur les joues pâlies de Lucien. Basile aimait ses frères au delà de toute expression ; il n’hésita pas plus longtemps, et prêt à immoler son vieux compagnon de chasse aux êtres plus chers dont l’existence réclamait ce sacrifice, il s’arrêta tout d'un coup, et montrant du doigt Marengo :

— Mes amis, il faut le tuer, dit-il.

A ces mots, prononcés d’une voix ferme, chàcun s’arrêta sur place.

— Je crains bien que ce ne soit notre seule ressource, dit Norman en regardant de tous côtés sans pouvoir rien découvrir. “

Puis il baïissa' la tête et demeura immobile et silencieux.

François accueillit aussi la proposition de Basile par un consentement tacite, mais suffisamment expressif.

Lucien seul essaya de combattre la proposition.

— Attendons, dit-il, je me sens de force, pour ma part, à faire encore au moins cinq milles.

En parlant ainsi, il fit un effort pour se redresser et faire preuve de ses forces, mais Basile, comprenant que c'était chez son frère

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— Non, mon cher Lucien, dit-il, tu ne peux pas marcher plus longtemps sans prendre de nourriture, nous allons tuer le chien.

— Non, non, Basile, reprit celui-ci, tu te trompes, je t’assure que je ne suis point à bout de mes forces et que je puis aller beaucoup plus loin. Tiens, continua-t-il en étendant la main, tu vois là-bas cette masse de rochers, ils sont à environ trois milles d’ici, et la route que nous suivons y conduit ; continuons à marcher vers eux, et laissons vivre Marengo jusqu’à ce que nous y soyons arrivés, Après cela, si la Providence n’est pas venue à notre secours, eh bien !

alors...

Au même moment Lucien aperçut les yeux de Marengo fixés sur lui, et l'émotion l’empécha d'achever la cruelle sentence. Le pauvre animal jetait sur ses maîtres des regards suppliants, comme s’il eût compris la question qui s’agitait en ce moment. Cette muette prière eût touché des cœurs moins disposés en sa faveur que ceux de ses juges, aussi chacun consentit-il volontiers à la proposition de Lucien. Les fusils furent de nouveau jetés sur les épaules et l'on se remit en marche,

Lucien s'était volontairement mépris sur la distance qui les séparait du rocher. Au lieu des trois milles dont il avait parlé, il y en avait réellement cinq ; il y en eût eu dix que personne ne s’en fût plaint, tant chacun s’estimait heureux

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longtemps que possible. Les voyageurs s’éparpillèrent comme des tirailleurs, battirent tous les buissons, visitèrent tous les accidents.de terrain, malheureusement sans aucun succès. Après deux heures d'une marche pénible, ils arrivèrent au milieu du groupe de rochers sans avoir trouvé trace de quadrupède ou d'oiseau.

— Allons, dit Lucien, en cherchant à renforcer les accents de sa voix affaiblie, un peu de courage et traversons ces rochers, peut être trouveronsnous quelque chose derrière, d’ailleurs il faut

{ faire beau jeu à cette pauvre bête. Nous avons

parlé du rocher, cela est vrai, mais nous n’avons pas déterminé de quel côté nous nous arrêterions. Allons, c’est dit, nous passons outre. Ce n’est pas, d’ailleurs, un bien long retard.

Encouragée par ces paroles de Lucien, la petite troupe entra dans les rochers et se divisa. Chacun prit de son côté. On avait à peine fait quelques pas, qu’une exclamation poussée par Norman vint attirer l’attention générale. Toutes les têtes se levèrent, et les regards se tournèrent de son côté. On ne voyait aucun animal, et cependant l'accent de sa voix indiquait une heureuse découverte, il était impossible de s’y méprendre.

— Qu'y a-t-il? lui demandèrent à la fois ses trois compagnons.

— La tripe de roche, répondit-il.

— La tripe de roche ! firent-ils les autres avec étonnement.

— Oui ! répondit Norman, regardez de ce côté.

En prononçant ces mots, il indiquait du doigt une masse de rochers situés à quelques pas de là.

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Ses compagnons se dirigérent aussitôt de ce côté. En approchant du rocher, ils virent ce que Norman appelait la tripe de roche : c’élait une substance évidemment végétale, noire, rugueuse et ridée, qui recouvrait toute la surface du rocher.

Lucien connaissait cette plante aussi bien que Norman, aussi à sa vue ses yeux brillèrent de joie et ses joues pàles se couvrirent d’une teinte: rosée.

Quant à Basile et à François, ils. attendaient. une explication, et paraissaient étonnés qu’om attachât tant de prix à ce qui leur semblait être tout simplement de la mousse de rocher.

Lucien leur apprit que ce n’était point une mousse, mais bien un lichen d’une espèce particulière et propre à l'alimentation de l’homme, le gyrophora. Norman confirma les dires de Lucien, et ajouta que non-seulement les Indiens et les Esquimaux se nourrissaient de cette plante, mais que plus d’une fois les voyageurs en avaient. mangé, et avaient à l’aide de cet aliment soutenu leur existence pendant plusieurs jours.

Leur premier soin fut de s'occuper de cueillir le lichen. Ils pensèrent ensuite à le mettre en état d'être mangé. Mais là se présentait une nouvelle difficulté : la tripe de roche doit être bouillie ; sans cela elle n'est pas mangeable, et pour la faire cuire il fallait du feu. Comment em faire sans bois ? Ils n'avaient même pas un bâton qu’ils pussent brûler, car pendant toute læ journée ils n’avaient pas rencontré un seul arbre. Ils étaient donc aussi embarrassés qu'auparavant,

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car sans cuisson la tripe de roche leur était aussi inutile que de l'herbe sèche.

Pendant qu'ils étaient à réfléchir au moyen de se tirer d’embarras, l’un d'eux pensa au tratineau de Marengo. C'était sans doute une faible ressource, et il n’y avait pas de quoi cuire un gros plat ; mais cela valait toujours mieux que rien : d’ailleurs Marengo ne devait pas s'opposer à cet arrangement, et serait au contraire enchanté de voir brûler son traîneau, sans se dou-

,ter que, quelques heures auparavant, c'était lui que, ce bois aurait servi à faire cuire. Tout le monde tomba donc d’accord de mettre le traineau en pièces et d’en faire du feu.

Dans cette intention on avait dételé Marengo, lorsque Basile, qui était passé de l’autre côté du rocher, cria à ses frères de s'arrêter ; il y avait moyen de faire du feu en épargnant le traîneau, car le jeune chasseur venait de découvrir les saules à peu de distance de là. Basile et François partirent immédiatement pour aller faire du bois, tandis que Lucien et Norman s’occüupaient à préparer la tripe de roche.

Au bout de quelques instants, les deux premiers revinrent avec deux gros fagots de saule. On mit dans la marmite la tripe de roche avec de la neige à défaut d’eau, et l’on plaça le tout sur le feu.

Norman dit à ses compagnons que ce lichen était bien meilleur lorsqu'il était cuit avec de la viande de manière à faire une espèce de potage. Ceux-ci le crurent sans peine ; mais la difficulté restait toujours la même : il fallait avoir de la

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viande. Les Indiens préfèrent la tripe de roche préparée avec des œufs ou du jus de poisson.

Nos voyageurs étaient si fatigués, qu’ils résolurent de s’arrêter au milieu de ces rochers pour y passer au moins la nuit. Ils choisirent un endroit favorable et y dressèrent leur tente ; ils ne se donnèrent point la jouissance d’allumer du feu, car les saules étaient très-rares, et ils réservaient ce qui en restait pour faire cuire une ou deux marmites de tripe de roche. Ils étendirent leurs couvertures de pean dans l’intérieur de la tente, et se roulérent dedans en se serrant est uns contre les autres pour se tenir chaud mutuellement.

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