LE LIÈVRE POLAIRE ET LE SRAND HIBOU DES NEIGES
La faim, que la tripe de roche était loin d’avoir apaisée, les réveilla de bonne heure. Ils étaient debout et sortirent de leur tente de très-grand matin. Ils allumèrent le feu, et pendant qu'ils étaient en train de préparer une nouvelle marmite de tripe de roche, ils enteñdirent tout à coup retentir à leurs oreilles, le cri d’un oiseau bien connu. Ils ne tardèrent pas à apercevoir l'oiseau lui-même perché sur la pointe d’un rocher ; c'était la corneille cendrée (garrulus cunadensis), plus connue sous le nom de wiskey jack. Ce dernier nom lui a été donné par les voyageurs,
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par corruption des mots whiskac-shawneesh, em ployés par les Indiens pour désigner cet oiseau.
C’est un des oiseaux qui se plaît le plus dans la société de l’homme. Il n’est pas un poste à fourrure ou un fort dans tout le territoire de la baie d'Hudson où whiskey jack ne soit très connu. Il n’est pourtant nulle part en grande faveur. Comme sa cousine Margot la pie, il est fort enclin au vol, il suit les trappeurs de martres pour voler leurs appâts ; il se perche sur un arbre pandent que le chasseur dispose sa trappe,
et vient ensuite voler l’appât lorsque celui-ci est parti. Il enlève souvent de petits objets, qu’il dé-
robe dans les forts et dans les campements, et pousse la hardiesse jusqu’à entrer sous les tentes des voyageurs et à prendre dans les plats le morceau qui lui convient. Malgré tous ces défauts, cet oiseau est bien accueilli par le voyageur qui traverse ces régions inhospitalières, L'absence de toute autre créature vivante sur le sol de la Terre maudite fait regarder sa présence comme une sorte de faveur, et il est rare que ceux qu’il visite lui refusent quelques bribes de leur repas.
Nos voyageurs avaient eu plusieurs fois l’occasion de voir cet oiseau s’approcher de leur tente, et ils avaient toujours reçu sa visite comme celle d’un ami. Cette fois ils étaient enchantés de le revoir, mais cette joie ne partait pas du cœur, l'amitié y avait peu de part, et nos affamés
comptaient sur cet hôte pour fournir aux frais de
leur cuisine.
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geai, avait saisi son fusil et se disposait à abattre l'oiseau, quand il fût arrêté par Norman, non pas que celui-ci prétendit sauver la vie de l'oiseau, mais il avait aperçu un autre geai sautillant à travers les rochers et se disposant à rejoindre le premier, et c'était tout simplement la crainte de faire partir ce second oiseau qui avait dicté le mouvement de Norman ; il prétendait les avoir tous les deux.
Bientôt les deux geais furent réunis ; on les vit quelques instants voler de rocher en rocher, puis venir se percher sur le sommet de la tente. L'un d’eux poussa la hardiesse jusqu’à venir se percher sur le rebord'de la marmite, bien qu’elle fût déjà auprès du feu, et il osa regarder dedans pour s’assurer de son contenu.
Les jeunes gens ne voyant pas d'autre moyen de s’emparer de tes oiseaux que d’avoir recours au fusil de François, lui recommandérent de faire de son mieux. François n’avait pas besoin d'encouragement. Il s’approcha aussi près que possible, visa avec soin, et tira. Son premier coup de feu tua le geai perché sur la tente, le second coup cassa l’aile de l’autre,
Les deux oiseaux furent promptement ramassés, plumés, vidés et mis dans la marmite. Ils ne pesaient guère ensemble plus de six onces ; mais dans les circonstances, six onces de viande n'étaient pas à dédaigner, et grâce à cet assaisonnement la tripe de roche fournit un déjeuner plus succulent que le diner de la veille. .
Malheureusement le lichen était épuisé ; on eut beau visiter tous les rochers les uns après les
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autres, on ne trouva pas de quoi remplir la marmite. Il devenait inutile de rester plus longtemps en ce lieu, et les voyageurs replièrent leur tente, sortiront des rochers, et se trouvèrent de nouveau lancés dans le désert de neige.
Pendant toute cette journée on ne rencontra ni créature vivante, ni rien qui pût se manger, ni chair, ni poisson, ni végétaux, pas même un seul morceau de tripe de roche, et, le soir venu, on fut obligé de camper, sans avoir rien pris, au milieu d’une plaine aride et nue, dans laquelle il ‘ n’y avait même pas un rocher derrière lequel on pût s’abriter.
Le lendemain matin on s’assembla en conseil.
Marengo fut denouveau mis sur le tapis. Fallaitil l'immoler de suite ou essayer d'aller plus loin ? Telle était la question. Cette fois, ccmme la précédente, Lucien se déclara le défenseur de Marengo. On voyait une colline dont le scmmet se dressait à quelques milles de là ; lle se trouvait p-écisément dans la direction suivie par nos voyageurs. et Lucien proposa, comme il avait faii la veille, de gagner ce lieu avant de prendre un parti violent à l’égard de Marengo. :
L’humanité l’emporta encore sur la faim ; la proposition de Lucien fut acceptée ; on plia bagage, et l'on se remit en' route.
Pour des gens affaiblis et fatigués comme l’étaient nos voyageurs, c'était un rude labeur que de gagner cette coline. Ils y arrivèrent cependant, mais sans avoir rencontré l: moindre trace de gibier.
— Grimpons sur cette colline, dit Lucien tou-
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jours désireux de prolonger les jours du chien.
Lucien était le plus faible äes quatre, il y eût eu làcheté à se montrer moins courageux que lui, et chacun, sans murmurer, se mit à gravir la colline Marengo suivait péniblement par derrière. Le pauvre chien avait l'air triste et désespéré. Sans aucun doute, il comprenait le sort qu’on lui réservait.
Tout en gravissant la colline ses maîtres jetaient de tous côtés des regards scrutateurs, mais en vain: c'était partout un désert aride et glacé. Tout fut examiné, accidents de terrain, anfractuosités de rochers, touffes d’herbes sèches, on ne laissa pas un pouce de terre sans le passer en revue. Hélas ! ce fut peine inutile!
Après une ascension pénible, on arriva enfin au sommet de la colline, qui se terminait par une sorte de table on plateau d’environ trois cents pas de diamètre. Ce plateau était couvert d’ur: pied de neige, au-dessus de laquelle s’élevaient çà et là les têtes de quelques touffes d’herbes desséchées, dont la couleur grisâtre tranchait sur la blancheur du linceul. L’œil en embrassait l'étendue d’un seul regard, et il était facile de reconnaitre au premier abord qu'il n’y avait là aucun être vivant, car un moineau ou une souris n’eussent pu trouver à S'y cacher, on les eût découverts tout de suite,
Nos voyageurs s’arrétèrent, il était inutile d'aller plus loin. Ils étaient tous rendus de fatigne, les pius forts se sentaient à peine capables de faire un mille de plus. Marengo arrivé à la suite
de ses maîtres, et toujours attelé à son traineau, se tenait de quelques pas à l'écart.
— Il faut s’y décider, dit Basile en s’adressant à Norman d’une voix émue, et en parlant ainsi il détournait la tête. Lucien et François, qui se trouvaient en arrière de lui, virent des larmes dans les yeux de leur frère. Le pauvre Basile essayait, mais en vain, de les retenir.
On entendit armer le fusil de Norman, et l’on attendait avec anxiété la détonation qui allait suivre, quand l’atiention fut attirée par une ombre noire qui passait au-dessus de la colline. Cette ombre était produite par le vol d’un oiseau. Un cri partit de toutes les poitrines arrêta le doigt de Norman, qui déjà pressait la détente. Le jeune homme releva la tête, et vit en l'air l'objet qui avait attiré l'attention de ses compagnons. C'était un oiseau d’une grande dimension, à peu près de la grosseur d'un aigle, et dont le plumage, était blanc comme celui du cygne et aussi éclatant que la neige au-dessus de laquelle il planait. Norman reconnut cet oiseau du premier coup d’œil. Son cou très-court, sa grosse têle, ses longues ailes et sa blancheur d’albâtre étaient des signes auxquels il était impossible de se méprendre. et qui indiquaient le grand hibou des neiges particulier aux régions polaires.
La vue de cet oiseau changea la face des affaires, Norman abaissa son arme, et se mit comme ses compagnons à suivre du regard ce visiteur emplumé.
Le hibou des neiges (striæ nyctea) est peut-être le plus bel oiseau de la famille des hibous, dont
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on trouve dans l’Amérique septentrionale au moins une douzaine d'espèces. Cet oiseau est particulier aux régions polaires, qu’il ne quitte jamais, et dans l’un et l’autre continent on le rencontre en dedans du cercle polaire, même pendant les hivers les plus rigoureux.
Mais revenons à nos voyageurs, qui, les yeux tournés vers le ciel, suivaient avec anxiété le vol du hibou. François tenait son fusil tout prêt à faire feu, dans l’espoir que l'oiseau finirait par passer à sa portée; mais cette précaution fût inutile, car le hibou, après avoir tourné deux ou trois fois autour de la colline, s’éloigna tout d’un coup en poussant un grand cri.
Ce cri, qui ressemble à la voix d’un homme en détresse, produisit sur l'esprit de nos voyageurs un effet d'autant plus désagréable, que c'était un cri d'adieu. Ils suivirent d’un regard désespéré l'oiseau qui s’envolait dans le ciel, et dont le plumage blanc ne tarda pas à se confondre avec la neige qui recouvrait le sommet d’une montagne voisine.
— Quel malheur ! s’écria François.
Pendant qu’ils se livraient à ces réflexions, leurs yeux continuaient à errer de côté et d’autre. Tout d’un coup un objet qui vint frapper leur vue les détermina à avoir de nouveau recours à leurs fusils. Cet objet, placé au centre du plateau, ressemblait à première vue à une pelote de neige; mais en y regardant avec plus d’attention, on remarquait sur cette boule deux petites taches rondes de couleur sombres surmontées ‘de deux lignes noires et avec un peu de persistance, l'œil
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