‹ La baie d'Hudson [microforme] (volume 2)Chapitre 40 sur 44 · L'HERMINE ET LA SOURIS SAUTEUSE · texte numérisé non relu

L'HERMINE ET LA SOURIS SAUTEUSE

Quelque gros que fût le lièvre, nos voyageurs étaient si affamés qu'ils l’eussent volontiers dévoré en un seul repas ; mais, d'après les conseils de Lucien, ils consentirent à en garder la moitié pour souper, alléchés d’ailleurs par les promesses de leur cuisinier, qui leur fit espérer une soupe au lièvre. La têle, les pieds et les autres morceaux de rebut furent abandonnés à Marengo."Le hibou, dont la chair était presque aussi blanche que le plumage, fut réservé pour le déjeuner du lendemain. Norman assura à ses compagnons que c'était un excellent manger.

Ils avaient établi leur tente en ce lieu avec l’intention d'y demeurer toute la nuit et de ne reprendre leur voyage que le lendemain matin. Il y avait encore plusieurs heures de soleil, le repas de viande avait relevé les forces et le courage de chacun, et l'on résolut d’employer le reste de la journée à chasser dans les environs.

La vallée dans laquelle ils étaient campés paraissait être fertile en gibier. C'était une sorte d’oasis au milieu de la Terre maudite; un lac entouré de bois consistant comme nous avons dit en saules, peupliers, pins et bouleaux nains.

Les faits venaient d’ailleurs corroborer leurs conjectures, car on remarquait des traces de lièvre imprimées de tous côtés sur la neige. Ce n'étaient

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pas les seules empreintes, car par suite des lois de la nature, qui veulent que les animaux servent de pâture les uus aux autres, il est rare qu'une espèce se fixe dans un lieu sans attirer auprès d’elle celles qui vivent à ses dépens.

Lucien ne devait pas tarder à avoir sous les yeux une preuve nouvelle de cette triste vérité.

Pendant que son cousin et ses deux frères étaient à chasser dans le voisinage, il s’occupait à faire sécher sur les charbons quelques feuilles de thé de Labrador qu’il venait de récolter dans l'intention de préparer une boisson rafraîchissante pour prendre après le souper. La soupe au lièvre était en train de bouillir, et le cuisinier levait de temps en temps le couvercle pour examiner l'état de la cuisson et la tournure que prenaient les choses.

Sa Marmite et son thé ne l’occupaient pas tellement qu’il n’eût quelques instants de repos. Or, pendant qu’il se reposait et jetait les yeux de côté et d'autre, ilaperçut un objet qui s’avançait sur la neige à quelques pas de l'endroit où il était lui-même assis.

Cet objet, situé à une vingtaine de pas environ

du foyer, se mouvait de côté et d'autre; c'était :

un animal.

Du premier coup d'œil Lucien reconnut une souris de la plus singulière espèce. Elle était de la grosseur d’une souris ordinaire, mais d'une nuance tout à fait différente. La partie supérieure de son corps était couleur d'acajou, tandis que la partie inférieure, y compris les pattes et les pieds, était aussi blanche que du lait. Le jeune natura-

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Liste n'eut pas de peine à reconnaître la souris à pattes blanches (mus leucopus), l'une des plus belles de la famille.

Gà et là s’élevaient sur la neige quelques touffes d'arbousier. Le petit animal passait de l’une à l’autre, cherchant les quelques baies que l'hiver avait respectées. La plupart du temps elle trottait menu comme une souris ordinaire, mais parfois aussi elle faisait des bonds de p'usieurs pieds, sauts prodigieux pour sa taille et pour l’exécution desquels elle était merveilleusement servie par sa queue très nerveuse, qu’elle appuyait fortement contre la neige.

Lucien s’amusa de tous ses mouvements et la laissa s'éloigner sans lui faire aucun mal. Pourquoi, en effet eût-il tué un animal qui ne pouvait lui être d’aucune utilité et dont il avait eu plusieurs fois l’occasion d'étudier les habitudes et les mœurs ?

La souris allait donc être bientôt hors de la vue de Lucien, et celui-ci n’y pensait déjà plus ; il est probable même qu’ii ne s’en fût plus occupé, si ses regards r’avaient rencontré dans une direction opposée un autre animal d’un aspect tout différent. Celui-ci avait un corps d’un pied de long, bien que cependant il ne fût guère plus gros que celui de la souris. Ses pattes étaient courtes mais fortes, son museau long mais très arqué; sa queue touffue et terminée en pointe comme celle du chat, égalait en longueur la moitié de son corps. Tout dans son aspect rappelait les formes bien connues de la belette.

C’était, en effet, une espèce de belette, la fa-

meuse hermine (mustela herminea) si renommée par la beauté et la richesse de sa fourrure. Cet animal était entièrement blanc, à l'exception du bout de la queue qui se terminait par un bouquet de poils noirs. Quelques parties de son corps étaient également teintées d’une légère nuance de soufre. Cette teinte était une particularité, car la plupart des hermines sont toutes blanches. Celle enirevue par Lucien était alors dans sa robe d'hiver, bien différente de celle d’été, car pendant cette dernière saison, la fourrure de l’hermine ressemble presque à celle de la belette ordinaire.

Au moment où Lucien aperçut l’hermine, elle suivait la plateforme du monticule de neige, et paraissait se diriger du même côté que la souris, De temps en temps elle prétait l'oreille et s’arrétait, puis reprenait sa marche. Lucien remarqua aussi qu'elle portait souvent le nez en terre. Quand elle fut plus près de lui, il saperçut et fut bientôt convaincu à son grand étonnement qu’elle était lancée sur une piste. Elle faisait exactement tous les tours et détours exécutés par la souris, et quand elle arrivait aux endroits où celle-ci avait sauté, elle s'arrêtait, prenait le vent, et ne recommençait sa course qu'après s'être bien assurée de la direction. En un mot, ses manœuvres étaient absolument semblables à celles d’un chien de chasse lancé sur les traces d’un renard.

La souris ne tarda pas cependant à s’apercevoir de l’approche dé son ennemie, mais malheureusement il était déjà bien tard et l’hermine

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n’était plus qu’à quelques pieds d’elle. Elle pensa d’abord à se cacher parmi les feuilles de l’arbuste, mais craignant bientôt que ce ne fût là qu'une retraite peu sûre, elle aima mieux chercher son salut dans la fuite,

Elle partit comme un trait, tantôt courant, tantôt bondissant comme un daim. Mais, quelle que fût sa légèreté, elle avait affaire à forte partie; l'hermine était agile comme un chat, la chose ne fut pas longue, et au bout de quelques minutes elle mit la griffe sur la souris. Il y eut une lutte de quelques instants, puis Lucien entendit un bruit sec comme celui d’une noisette qu’on casse, C'était le bruit du crâne de la pauvre souris que la cruelle hermine venait de broyer sous sa dent.

Lucien se leva pour aller chercher son fusil dans l'intention de punir l’hermine, bien qu'à tout prendre, l'animal, en agissant ainsi, n’eût fait qu’obéir aux lois de la nature.

Il s’approchait donc avec précaution, et se préparait à tirer l’hermine, lorsque son attention fut attirée par l'arrivée d'un autre animal, qui apparut comme les premiers sur la plateforme de l’amas de neige. Ce nouveau venu était couvert d’une fourrure blanche aux poils longs et hérissés. Son museau pointu, ses oreilles droites, Sa queue touffue indiquaient un renard; ses mouvements et sa marche tortueuse ne démentaient point cette apparence. C'était en effet un renard, le superbe renard blanc des régions polaires.

Dès qu’il eut aperçu lerenard, Lucien cessa de

penser à la belette, et s’accroupit pour ne pas effrayer ce gibier et le laisser approcher à bonne portée, IL savait que la chair du renard polaire est très-estimée des chasseurs, aussi avait-il le plus vif désir d'en orner son garde-manger. C’était une précieuse capture pour des gens aussi à court de vivres que l’étaient alors nos quatre voyageurs.

Lo renard se dirigeait du côté de Lucien, mais sans suivre la ligne droite. Il chassait le nez en terre et décrivait au contraire force zig-zags, comme un limier lancé sur une piste. Apparemment qu’il découvrit les traces de la belette, car il partiten faisant entendreun jappement joyeux. Sa course le fit passer près de Lucien; mais quelque envie que le chasseur eût de le tirer, l’animal passa si rapidement, que Lucien n’osa pas risquer son coup, car il craignait de le manquer, et son arme était une carabine à un seul canon. Il supposait d’ailleurs que le renard s’arrèterait au moment où il rencontrerait la belette, et il crut plus sage d'attendre et de se préparer à tout événement.

Le renard continuait à s'approcher de l’hermine. Celle-ci, tout entière à sa proie, ne s’aperçut : de l'approche de son ennemi qu’au moment où il la vit elle-même. Aussitôt, abandonnant la souris à moitié rongée, elle s’assit sur son derrière comme un écureuil ou un singe, cracha et montra les dents comme un chat en colère. Elle ne’ garda pas longtemps cette attitude courageuse, et la vu: €: renurd qui arrivait sur elle la gueule ouverliu lui it bientôt changer de manières. Eile

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En un clin d'œil ils furent l’un et l’autre hors de la vue de Lucien. Pendant un moment on vit la surface de la neige s’agiter comme une eau troublée, puis il ne resta plus de preuves de l'existence des deux créatures que les empreintes marquées sur la neige et le trou dans lequel elles avaient disparu.

Lucien s'avança alors, se plaça à quelques pas de ce trou, et attendit, le fusil à la main, dans l'espoir que les deux animaux, ou tout au moins le renard, ne tarderaient pas à reparaitre. Il attendait ainsi depuis cinq minutes, quand ses regards furent attirés par un mouvement qui se manifestait sous la neige, à une distance assez considérable de l’endroit où il se trouvait, cinquante pas environ; la croûte supérieure de la neige se fendit et livra passage à la tête du renard, le corps suivit de près, et l'animal tout entier reparut à la lumière. Il tenait dans sa gueule l’hermine privée de vie.

Lucien allait le tirer, mais le renard l’aperçut et partit comme une flèche, emportant sa proie avec lui. Il fut bientôt hors de portée, et Lucien, voyant qu’il n'avait plus de chance de s’en em-

: parer, se préparait à retourner à sa marmite,

quand il vit le renard s'arrêter, se retourner et s'enfuir dans une nouvelle direction. Cette manœuvre était trop singulière pour n'être pas dé-

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