‹ La baie d'Hudson [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 44 · CHASSE AUX FLAMBEAUX · texte numérisé non relu

CHASSE AUX FLAMBEAUX

Quelques jours après, nos voyageurs arrivérent à l'établissement dit de la rivière Rouge. Ils ne s’y arrêtèrent que peu de temps, et après s’y être procuré quelques articles dont ils avaient besoin, ils reprirent leur voyage, et naviguërent vers le lac Winnipeg.

Les cygnes se montraient plus nombreux qu’auparavant; mais ils n'étaient pas moins sauvages, et tous les efforts de François pour tuer un de ces oiseaux furent inutiles. Le jeune homme avait le plus grand désir abattre cette sorte de gibier, car si d’un côté le diner qu’il avait fait avec le rôti du cygne l’avait mis en goût de la chair dé ces oiseaux, d’un autre leur sauvagerie l’avait piqué au jeu. La difficulté doublait la tentation, car François était en cela comme tous les chasseurs, et pensait que son mérite serait d'autant mieux constaté, que le gibier était plus précieux et plus difficile à atteindre.

Mais, en dépit de ses efforts, François n’avait pas été heureux, et l’on était arrivé à vingt milles du lac Winnipeg sans qu’il eût trouvé l’occasion de tirer un seul cygne. Il ne s’était pas non plus trouvé d’aigle disposé à chasser le cygne pour lui, et force lui avait été de souper sans ce rôti, qu’il appréciait fort.

Norman voyant combien François était dési-

do

reux de tuer un de ces oiseaux, essaya de l'aider

de ses conseils.

— Mon cousin, lui dit-il un soir qu'ils se laissaient tranquillement aller au fil de l’eau, tu désires donc bien tuer un Cygne?

— Oh! oui, répondit François, et si tu peux m'indiquer le moyen de réussir à cette chasse, je

‘te promets de te donner ce couteau.

En parlant ainsi, le jeune Landi montrait à son cousin un joli petit couteau qu’il portait dans sa poche.

Un couteau n’est pas dans le pays des fourrures une chose de mince importance, car avec un couteau on peut acheter un cheval, une tente, un bœuf, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, une femme. Cela S’explique par la grande difficulté de se procurer cet instrument dans un pays où il faut faire plusieurs centaines de milles pour

trouver le moindre objet fabriqué, et par le peu de cas que les Sauvages font du beau sexe. Aussi les chasseurs et les [Indiens attachent-ils le plus grand prix à cet objet. D'ailleurs le couteau que François offrait à son cousin était remarquablement beau, et celui-ci avait à plusieurs reprises exprimé le désir d’en devenir propriétaire, Aussi ne se fit-il pas prier pour accepter la proposition.

— Je ne demande pas mieux, répondit-il, mais ii faut pour cela que tu te décides à faire plusieurs milles pendant là nuit. À cette condition, je te promets de te faire tirer un Cygne trompette, peut-être même plusieurs.

— Qu'en pensez-vous, frères? dit François e

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s’adressant à Basile et à Lucien. La proposition vous convient-elle, et n’y voyez-vous pas d’objection ? |

— Aucune, répondit Lucien.

— Ni moi, ajouta Basile. Au contraire, la chose me va à merveille. Je suis pour ma part très curieux de connaître le plan dé notre cousin, d’autant mieux que je n’ai jamais entendu parler du moyen d'approcher les cygnes.

— Tant mieux, répondit Norman, car alors j'aurai le plaisir de vous apprendre la méthode employée par les Indiens, qui chassent le cygne pour se procurer sa peau et ses plumes, dont ils: font commerce avec les postes d'échange. J’espére: que nous pourrons essayer la chose cette nuit même, ajouta-t-il en regardant en l'air sinya pas de lune et le ciel est sombre, c’est un exceéllent temps pour la réussite de notre projet.

— Est-il donc nécessaire qu’il fasse nuit noire?

- demanda François.

— La plus sombre est la meilleure, répondit Norman, et si je ne me trompe, il va faire ce soiraussi noir que dans un four. Mais nous avons quelques préparatifs à faire, le soleil va bientôt se coucher, et il nous reste bien juste le temps nécessaire, Abordons, et dépêchons-nous le plus. possible. :

— Oui, c’est cela, abordons, répliquèrent tout. d’une voix les trois frères.

On tourna l’avant du canot vers la rive, et quand on n’en fut plus qu’à quelques pas, on s'arrêta. La quille des bateaux d’écorce n’est pas construite de manière à pouvoir toucher le font

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‘sañs qu’il en résulte de grands dommages, et il “est indispensable d'employer les plus grands ménagements tant pour met're ces embarcations à flot que pour les conduire à terre.

Quand on a arrêté l'embarcation, les voyageurs sautent dans l’eau et gagnent la rive à pied. Un -ou deux restent dans le canot pour le maintenir “en place. La cargaison est déchargée, et, cette cette opération terminée, on retire facilement hors de l’eau le canot aiiégé et on le porte sur la ‘Côte,oùonletientrenversé de manière que le fond puisse sécher facilement, Ces bateaux d’écorce ‘Sont si fragiles, que le moindre choc contre terre Suffirait pour les mettre hors de service et il n’est pas rare d'en voir qui sont mis en pièces au premier contact un peu rude avec le sol; c’est pour <ette raison qu'ils exigent les plus grands soins. Il est fort dangereux aussi de se tenir debout “dans ce canot, car il chavire facilement, et la plus légère oscillation suffit pour faire tomber à l’eau et la cargaison qu'il porte et les hommes qui le montent; aussi les voyageurs, une fois qu'ils y sont entrés, doivent-ils se tenir assis pendant toute la traversée et faire le moins de mouvements possible, Chaque fois qu’on descend à terre pour y passer la nuit, on met le canot à sec, comme nous l'avons dit plus haut. Cette dernière pré- Caution est indispensable, car l'écorce étant de Sa nature poreuse et spongieuse, finirait, après un séjour trop prolongé dans la rivière, par s’imprégner tellement d’eau, que le canot deviendrait

Jourd et d’une arche très difficile. Quand on a soin, en abordant, de le renverser la quille en

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haut, on le retrouve le lendemain matin sec et léger. De la sorte, au commencement de la journée il est toujours moins lourd que le soir, et plus on avance vers la nuit, plus il devient ditficile à manœuvrer.

Nos jeunes voyageurs, après avoir pris terre et avoir renversé leur canot, s’occupérent de faire cuire leur souper, Ce repas fut expédié plus rapidement que d'ordinaire, car ils étaient pressés par le désir de commencer leur chasse au cygne, qu'ils avaient le dessein de ne pas prolonger plus tard que minuit. Ce fut Lucien qui se chargea de la cuisine pendant que Norman procédait, avec l’aide de Basile et de François, aux préparatifs de la chasse, François, intéressé plus que personne au résultat de l'expédition, ne perdait aucun des mouvements de son cousin, Pas un de ses gestes ne lui échappa.

Voici ce que fit Norman.

Il entra dans le bois accompagné de François, et s'arrêta après une centaine de pas auprès d’un arbré d’une espèce particulière. C’éteit un bouleau, arbre facile à reconnaître à son écorce blanche et polie comme de l’argent. Avec son <outeau de chasse il traça deux cercles sur l'arbre, l’un à quelques pouces du sol et l’autre à quatre pieds plus haut, et rejoignit ces deux cercles à l’aide d’une incision longitudinale faite ave la pointe de son couteau ; après quoi il introduisit la lame sous l'écorce, qu’il souleva à peu près comme on procéde pour écorcher un

animal. L'arbre avait un pied de diamètre, ce qui donnait à l'écorce enlevée par ce moyen une

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largeur d'environ trois pieds, car, comme vous le savez sans doute, dans un cercle ou dans un cylindre le diamètre est à la circonférence dans le rapport d’un à trois.

Norman et François retournérent ensuite près du bivouac, emportant avec eux leur grand morceau d'écorce, Cette écorce fut développée, mais non pas entiérement cependant, et de manière qu’il y restàt encore une certaine courbure ; la convexité formée par la partie extérieure fut noircie avec de la poudre de charbon préparée à cet effet par Basile sur les indication de Norman, puis à l’extrémité du morceau d’érorce un pieu fut solidement attaché. Il ne restait plus qu’à fixer ce pieu dans le canot près de l'avant et dans une position verticale, de manière que le morceau d’écorce se trouvât au niveau des bancs de rameurs avec son côté concave tourné en avant, pour former une espèce de rideau capable de cacher les canotiers et de les dérober à la vre de ce qui se trouvait placé devant eux.

Quand tout fut ainsi préparé, Normau jeta la hache sur son épaule et retourna dans le bois. Cette seconde course avait pour objet de se procurer un certain nombre de nœuds de pin résineux (pinus rigida) qu’il savait devoir rencontrer infailliblement en ce lieu. L'arbre qu’on cherchait fut en effet bientôt découvert par les yeux perçants de François, qui accompagnait son cousin comme Ja première fois. Cet arbre, qui n'avait pas moins de soixante pieds de haut, avait à sa base douze à quinze pouces de diamètre. L'’écorce en était épaisse, noirâtre, ru-

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