LE NAUFRAGE
Le bruit des Coups de feu avait fort effrayé tous les cygnes qui se trouvaient dans le voisinage, et il n’était pas probable qu’on parvint à en tirer d’autres sans descendre plus loin sur le fleuve ; c’est Pourquoi nos Chasseurs, après s'être assuré la possession des deux oiseaux qu'ils
avaient tués, se mirent à ramer bravement à la recherche d'autre gibier.
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TT Leur travail eut bientôt sa récompense, car ils avaient à peine fait un demi-mille qu’ils découvrirent une autre bande de Cygnes. Ces nouveaux oiseaux se laissérent approcher aussi facilement que les premiers: trois furent abattus, à la grande Satisfaction de François, qui, pour sa part, en tua deux coup sur Coup. On poursuivit la route, et l'on eut encore la chance de rencontrer des siffleurs et d'en tuer un. Quelques cents pas plus loin, on abattit un nouveau trompette, ce qui, de compte fait, ne donnait pas moins de sept cadavres de cygnes dans le canot.
Ces gros oiseaux remplissaient littéralement tout le bateau, et vous jugez si nos chasseurs aux flambeaux étaient contents et fiers de leurs exploits. Mais la soif de détruire est insatiablo Chez le chasseur, et trop souvent il répand plus de sang qu’il n’en faudrait pour salisfaire à ses besoins. Nos jeunes destructeurs ne se trou vérent pas satisfaits d'un résultat aussi beau, et se remirent encore à la Poursuite des cygnes.
À peu de distance du lieu où ils avaient tué leur dernière victime, la riviére faisait un nouveau détour. En tournant l'angle de la rive, ils furent tout à COUP frappés par un bruit qui res semblait à celui produit Par une cataracte ou par une chute d’eau.
Ils tressaillirent à ce bruit inattendu, rent d’abord alarmés.
— N'y a-t-il pas près de là une chute d’eau?
demandérent les trois frères à Norman.
Mais Norman n’en savait pas plus qu'eux, n'ayant jamais navigué sur la rivière Rouge, I
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ie ne pouvait donc pas dire s’il ÿ avait ou non des chutes d’eau sur ce fleuve: seulement il ne le croyait pas. Pour aller dans le Sud, il aÿvaït pris une autre route, remontant la rivière Winnipeg et traversant le lac des Pluies, le lac des Bois et le lac Supérieur. Cette derniére route est celle ordinairement suivie par les employés de la baie d'Hudson, et c'était aussi celle que Norman avait choisie de préférence.
Dans leur incertitude, nos voyageurs arrêtérent leur canot et écoutérent attentivement. Le bruit produit par l'eau ne paraissait pas fort éloigné; il provenait évidemment ou d'un rapide ou d’une chute d'eau : ce ne pouvait être autre chose.
Après avoir longtemps écouté, on finit par conclure que le bruit ne venait point de la rivière Rouge même, mais bien de quelque affluent de la rive droite ; et ce fut dans cette croyance qu’on remit le canot en mouvement et qu'on continua à descendre le fleuve avec les inêmes précautions que précédemment.
Les conjectures de nos jeunes voyageurs ne tardèrent pas à se vérifier. A mesure qu'ils s'a- Vançaient, le bruit se dessinait à chaque pas plus distinctement à droite, et ils arrivèrent bientôt à un point où ils pouvaient facilement distinguer un courant rapide qui se jetait à droite dans la rivière Rouge. Cette circonstance était d'autant nlus facile à constater, qu'on voyait à la surface de l’eau s’agiter une écume blanche,
produite sans doute par quelque chute qui ne devait pas être très-éloignée.
Nos chasseurs, désormais sans crainte, conti: nuëérent leur route, et se trouvérent en peu d’instants par le travers du confluent de la rivière tributaire du fleuve qui les portait. A trente pas à peine, on apercevait ne grande Cascade, d’où l'eau tombait en Mugissant d'une hauteur de plusieurs pieds. Ils se trouvaient alors dans le Courant produit par cet affluent, et se sentaient emportés avec une rapidité qui rendait superflu le travail des rameurs,
Au même instant une bande de cygnes attira leur attention, c'était la troupe la plus considérable qu'ils eussent encore vue ; ils compiérent au moins une vingtaine de ces oiseaux, chose fort rare, comme Norman ne manqua pas de le leur faire remarquer : car on ne voit pas ordinairement plus de six ou sept cignes ensemble, et on les rencontre le plus souvent par couples isolés.
Il y avait là un COUP magnifique à faire. Norman crut devoir prendre son fusil, et Lucien, préposé à la direction du canot, ne voulant pas abandonner sa part d'une si belle proie, s’arma comme les autres de son léger fusil pour être prêt à tout événement.
Les choses étaient disposées de telle sorte qu’il n'y avait qu'à maintenir le canot dans la ligne du courant pour arriver en plein sur les cygnes.
On-approcha sans efforts de la troupe d'oiseaux, ei les chasseurs se trouvèrent bientôt assez près d'eux pour distinguer leurs Coups tendus et l'air
étonné avec lequel ils fixaient la lumière mou-
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LA BAIK D'HUDSON, 71 ne
vante. Il est probable que ces nouveaux cygnes poussèrent à cette vue le même cri que les précédents; mais on ne les entendit pas, car le bruit de la chute était assez fort pour couvrir leur voix.
Basile et Norman commencérent le feu et tirérent en même temps, François ne se fit pas attendre et déchargea ses deux coups. La mousqueterie fût close par Lucien.Trois oiseaux furent tués sur le coup; un quatrième, grièvement blessé à l'aile, plongea dans le fleuve. Le reste de la bande s'éleva en l'air et disparut bientôt dans l'obscurité.
Pendant que cette manœuvre s’accomplissait, le canot. que Lucien avait un moment cessé de diriger, fut pris en travers par un remous du courant et fut tourné de l’avant à l'arrière, de telle sorte que les rayons du pot à feu éclairaient non plus le bas, mais au contraire le haut dé la rivière : tout ce qui était en aval se trouva, par suite, plongé dans l'obscurité la plus prafonde.
Pendant que nos voyageurs s'efiorçaient de replacer le canot dans sa direction première, un nouveau bruit qui vint frapper leurs oreilles les glaça d’effroi et leur fit pousser un cri de terreur. Ce bruit ressemblait au premier, mais il partait de Ia rivière elle-même, Sans aucun doute il provenait d'une cataracte, vers laquelle nos voyagqurs se sentaient emportés avec une rapidité
qu'ils ne pouvaient plus maîtriser.
— Ferme ! à vos rames ! les rapides , les rapides ! s’écria Norman d’une voix tonnante en même temps qu’il se précipitait sur un aviron.
LA BAIE D’HUDSON, ds |
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nation, la peur fit Oublier la
leurs mouvements inconsidérés imprimérent au C
ses bords entrèrent presque dans l’eau,Au m
de la rivièr
istinguait qu’une écume Llan- Chissante violem tée par la rapidité blocs de rochers présentaient ace leurs têtes Pointues, autour
venait se briser avec fureur. Ce n'était point une Cataracte, car il n’en existe pas
Sur le cours de Ja rivière Rouge ; mais C'était, chose non Moins terrible, un lapide capable de
Outir les VoOYageurs impruden ts.
Les cygnes furent bien vite oubliés, les morts
és Au caprice de l’eau, etle blessé
liberté. Les Chasseurs avaient en effet bien autre chose à faire qu’à s'occuper de leur gibier, il fall arrêter la course
dans le rapide.
is, ils s’ape.… it la fatale in- EMmporté avec
urs Coups d’avirons n’aboutissaient à rien. :
En quelques secondes le canot se trouva en plein rapide, et fila avec la rapidité d’une flèche. Une grosse Pointe de rocher se dressait juste au
Ouble et conster.
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milieu du fleuve, le courant venait s’y briser avec bruit en faisant jaillir de chaque côté des masses d’écume blanchissante. C'était contre cet. obstacle que le canot était entraîné, Le fréle esquif avait encore fait un mouvement de conversion, la lumière éclairait de nouveau la partie.
Supérieure du fleuve, et les malheureux voya-
geurs ne pouvaient voir le dangereux rocher.
D'ailleurs, ils l’auraient aperçu qu’ils n’auraient.
pu l’éviter ; le canot échappait à leur direction et.
tourbillonnait sans but au gré du courant qui l'emportait, Tout d’un COUp une nouvelle conversion fit entrevoir l'obstacle ; trop tard! c’était pré-
Cisément au moment où le canot le rencontrait.
Pendant quelques instants l’esquif, pressé:
contre le rocher par la force du courant, demeura immobile; mais ses parois étaient trop faibles. Contre de pareilles attaques, elles cédérent, et. l'eau entra dans l’intérieur, Basile, toujours calme. et froid dans le danger, s’aperçut aussitôt de cette terrible circonstance ; le canot sombrait, il ne. restait plus qu’à se tirer de là comme on pourrait. Son parti fut bientôt pris, il jeta sa rame, saisit son fusil, et cria à SES COMmpagnons de s’élancer sur le rocher. Chacun lui obéit sans hésiter, et nos quatre VOYageurs sautèrent suivis de. Marengo.
Le canot ainsi allégé tourbillonna un instant, Puis partit emporté par le courant. L’instant. d'après il rencontra une autre pointe de rocher à laquelle il s’accrocha par ses bords. L'eau pénétra alors à flots dans l'intérieur, et l’on vit les. CYgnes, les robes de buffaio, les couvertures et
tout le bagage emportés par les vasues furieuses. La poële fut renversée, la résin -nflammée tomba en crépitant dans le fleuve, où elle s’étei-
gnit aussitôt, laissant nos voyageurs méditer dans l'obscurité l'horreur de leur situation.