‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 15 sur 53 · LE CANOT · texte numérisé non relu

LE CANOT

Norman comptait qu'il leur faudrait environ huit jours pour finir leur canot; mais, comme le plus tôt était le meilleur, ils se mirent de suite à l'œuvre.

La membrure du canot fut la première chose dont ils s’occupèrent. Ils coupèrent, à cet effet, sur les prescriptionsde Norman, un certain nombre de branches de cèdre, en ayant soin de choisir les p.as souples et les plus droites. Ces branches furent élaguées et taillées de manière à rendre les deux extrémités d’égale grosseur. Cette première opération se fit à l’aide du couteau, après quoi on mit ces branches vertes sur un lit de cendres chaudes, et l'on put alors les courber avec facilité, de manière à leur donner la forme des jougs dont on se sert communément pour l£s bœufs en Amérique. Ainsi préparées, ces membrures nffraient assez l'aspect d’un grand U.

Ces membrures n'étaient pas toutes d’égale dimension. Celles destinées à être placées au milieu du canot furent ouvertes d'environ deux pieds, tandis qu'on diminua graduellement l’ouverture de celles qui devaient être placées aux extrémités, tant à l'arrière qu'à l'avant. Quand toutes ces membrures furent confectionnées, on les plaça l’une sur l’autre comme une meule de cercles, onlesattacha solidement ensemble et on les laissa sécher. Il devait suffire de que:ques jours pour qu’elles fussent à point et susceptibles d'être mises en place.

Ce fut Norman qui, en sa qualité d'ingénieur en chef, se chargea de la confection de cette partie importante du canot. Pendant ce temps ses compagnons étaient loin de demeurer inactifs.

Basiie abattit plusieurs bouleaux de grosse dimension dont Lucien se mit aussitôt en devoir d'enlever l'écorce, en ayant soin de l’aplanir et d'en égaliser les nœuds. L'écorce enlevée fut ensuite suspendue à la fumée d’un grand feu, dans le but de la faire sécher et de lui donner la solidité et l'élasticité désirables,

François eut aussi son emploi particulier : ce fut à lui qu'in-

comba le soin de recueillir la résine, en pratiquant des incisions aux troncs des sapins ou épinettes. Cette résine est une espèce de poix aui forme un des matériaux les plus indispensables dans la construction des canots d’écorce ; on s’en sert pour calfater toutes les coutures et pour boucher ies trous qui se trouvent naturellement dans l'écorce ; sans l'emploi de cette substance grasse ou de toute autre analogue, il serait impossible de faire un bateau qui ne prit pas l’eau.

Ce n’est pas seulement pour la poix qu'elle fournit que l’épinette est recherchée pour la construction des canots. Cet arbre donne encore une autre matière indispensable. Ses longues racines filandreuses fournissent le fil et les cordes à l’aide desquels on réunit les morceaux d’écorce entre eux et on les fixe sur les membrures. Les ligaments qn'on tire de cette racine sont aussi

forts et aussi durables que les meilleures cordes de chanvre. Les :

Indiens, quis’en servent pour toutes sortes d’usages, les désignent dans leur langue sous le nom de watap.

On conçoit que dans un pays où le chanvre et le lin sont inconnus, ces racines doivent être d’un très grand prix. On objectera peut-être que ces contrées sont très riches en daims, et qu'on peut se servir du cuir etdesboyaux de cetanimal pour remplacer les cordes avec avantage dans la construction des canots ; cela peut paraître vrai au premier abord, mais ce serait 5ourtant une erreur que de le croire. Le cuir ne saurait servir dans cette circonstance. En effet, le cuir trempé dans l’eau acquiert une grande facüité d'extension; et si ies écorces étaient liées avec des courroies, elles se reiâcheraient dès la première heure, et le bateau feraiteau detous côtés. Les cordes de watap, comme celles de lin et de chanvre, ont au coniraire la propriété de se resserrer dans l’eau; grâce à cette circonstance, l'écorce attachée avec cette substance devient d'autant plus imperméable que les cordes qui l’attachent sont plus mouillées.

Pour avoir tous les matériaux nécessaires à la confection du canot, itne restaitplus qu’à se procurer les plats-bords et la quille du navire.

Les premiers furent chose facile à trouver ; deuxiongues perches de vingt pieds firent l'affaire. Elles furent légèrement arquées et placées l’une sur l’autre par leur côté convexe et solidement attachées par leurs extrémités, de manière qu'elles conservassent leur courbure en séchant.

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Le fond ou quille du bateau était ce qu'il y avait de plus difficile à se procurer, car il fallait un madrier solide, et nos travailleurs n'avaient pas de scie. Ils y remédièrent pourtant de leur mieux. La hache et les deux hachettes furent mises en réquisition, un arbre fut abattu et équarri dans les dimensions voulues. On l’amincit à ses extrémités, et on le ploya de manière que l'arrière et l’avant formaient un angle avec le corps même de la quiile. Cette pièce donna beaucoup de peine et prit beaucoup de ten,ps; mais aussi, lorsqu'elle fut terminée, nos constructeurs

considérèrent à bon droit que le plus difficile de leur besogne :

était accompli. D'autres perches furent aplaties en forme de lattes. Elles étaient destinées à être placées longitudinalement entre les membrures ou côtes du bateau, pour consolider l'écorce et l'empêcher de céder sous le poids de la charge intérieure.

Tousles matériaux étaient prêts, quelques jours devaient suffire pour les fumer et les sécher, après quoi on pourrait s'occuper de les assembler.

Pendant que tous ces bois séchaient, on confectionna les avirons.Ncrman s’occupaég 1lement, avec l’aide de ses compagnons, de faire ce qu'il nommait plaisamment son dock de construction. Ce nom était d'autant plus singul'èrement appliqué, que le prétendu dock consistait en un amas de terre représentant assez bien une fosse nouvellement fermée, mais qui au lieu de la dimension ordinaire n'aurait pas eu moins de vingt pieds de long. Le sommet de cette espèce de tumulus fut aplani et battu, de manière à présenter une surface unie, et exempte de toute inégalité.

Cette dernière opération avait pris à elle seule plus de deux jours. Pendant ce temps les matériaux avaient séché à point, et Norman, après les avoir exaininés avec soin, jugea qu'on pouvait sans inconvénient passer à l'assemblage.

Le premier travail fut de délier les membrures et de les séparer ‘les unes des autres. Elles avaient heureusement conservé exactement la forme qu'on leur avaii donnée, elles étaient suffisamment sèches ct susceptilles d'être mises en place. En conséquence on les établit sur la quille, chacune à la place qu'elle devait conserver, c'est-à-dire les plus larges au milieu et les plus étroites aux extrémités. Lorsqu'’elles furent ainsi disposées, on les assujeutit solidement avec de fortes cordes de watap, qu'on fit passer

dans des trous pratiqués à cet effet dans la quille. Lucien se trouvait être par bonheur possesseur d’un couteau de poche auquel attenait une vrille. Ce fut avec cet instrument qu'on pratiqua les trous en question. Sans cela l'opération eût été très difficile et peut-être même impossible, car nos constructeurs n'avaient en leur possession ni tarière ni aucune autre chose qui pût leur servir à pratiquer des trous dans le bois.

L'ajustage des membrures sur la quille prit beaucoup de temps à Norman, qui tenait à le faire solidement. Pendant toute cette opération il eut dans François un aide fort intelligent, qui manœuvrait la vrille et les cordes avec beaucoup de diligence.

Après avoir construit la carcasse de son canot, Norman le transporta avec l’aide de ses cousins sur la plate-forme du monticule préparé pour le recevoir. On l’enleva de terre à l’aide de plusieurs grosses pierres, de manière que le jeune constructeur pût travailler à son aise et debout sans être obligé de s’accroupir ni de se tenir à genoux.

Les extrémités supérieures des membrures furent réunies entre elles par les plats-bords, auxquels on les assujettit avec soin. Les perches qui servirent à cet usage furent aussi soigneusement attachées entre elles par chacune de leurs extrémités. Dans l'intérieur du canot on plaça de fortes pièces de bois transversales. destinées tant à soutenir les membrures et à les empêcher de se contracter, qu’à servir de bancs pour les rameurs.

La pose des plats-bords compléta l'ouverture ou extrémité supérieure du canot, qui se trouva par suite de la disposition adoptée beaucoup plus long par le haut que par le bas, de manière que les extrémités supérieures surplombaient sur la quille. Aux deux extrémités on attacha deux pièces de bois destinées, celle de l’avant à faire le taille-mer et celle de l'arrière à faire le gouvernail. Les perches aplaties en forme de lattes furent ensuite entrelacées dans les membrures.

Après l'achèvement des dernières opérations que nous venons de mentionner, le squelette du canot se trouva complètement terminé, et ilne resta plus qu’à le couvrir d’écorce.

L'écorce était toute prête; elle était suffisamment sèche et coupée en morceaux de forme et de dimension appropriées à l'usage auqnel on les destinait, Ces morceaux étaient de forme oblongue et formaient un parallélogramme régulier. On les ape pliqua longitudinalement sur les membrures, ainsi que sur la

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quille. Cette écorce avait été coupée sur les arbres en morceaux d'une dimension telle, que deux d’entre eux suffisaient pour couvrir un côté du navire ; de la sorte il n'y avait besoin que d'une couture par côté, avantage énorme, car, s’il en eût fallu plusieurs, outre que cela eût coûté plus de prine, il est probable aussi que la solidité en eût souffert. Mais grâce à l'intelligence avec laquelle l'écorce avait été choisie et taillée, nos constructeurs n'eurent pas grande difficulté à accomplir ce travail.

Le canot était fait, il ne restait plus qu’à le calfater. Cette opération ne devait pas prendre beaucoup de temps. On fit bouillir la résine dans laquelle on mêla un peu de graisse fondue, de manière à former une espèce de brai ; le suif des buffalos servit à faire ce mélange. Le vase dont on se servit fut une petite tasse en fer qui au moment dunaufrage se trouvait heureusement dans le sac de Basile, circonstance qui la préserva de périr avec le reste. Ce vase était sans doute beaucoup !rop petit pour contenir tout le brai dont on avait besoin, mais on en fut quitte pour y revenir à plusieurs fois. Malgré cette petite difficulté, le travail ne prit pas grand temps, et tout le ca fatage ne dura pas plus d’une heure.

Après cela le canot fut déclaré propre à être lancé ; François prétendail même avec orgueil qu'il était en état de tenir la mer.

Au pied même de la colline se trouvait un petit étang. François l'aperçut le premier.

— Eh! mes amis, dit-il, voici de l’eau à mes pieds, lançons-y notre navire.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme ; Basile et Norman se placèrent chacun à line des extrémités du canot, qu'ils enlevèrent sur leurs épaules. Le dock, ainsi que l’appelait Norman, fut abandonné et l’on gagna l'étang. Quelques instants après le bâtiment fut mis à l’eau, il flottait comme un bouchon de liège. Un hourra partit de toutes les poitrines. Marengo crut devoir y joindre ses cris, et, por.r donner plus de retentissement à la cérémonie, on fit une décaarge complète de mousqueterie. François, qui ne se possédait pas de joie, sauta même dans le canot et se mit à naviguer sur le petit étang.

Quand on se fut suffisamnient amusé de ses manœuvres, le jeune garçon revint au rivag:; le canot fut alors examiné avec soin, il n’y avait pas une goutte d’eau qui eût pénétré à l'intérieur, Ce fut une nouvelie occasion de remercier le constructeur.

Modeste comme le vrai mérite, Norman reçut ces compliments en rougissant ; il les avait cependant bien mérités.

L'essai avait été aussi satisfaisant que possible ; le canot fut retiré de l’eau, et nos jeunes voyageurs retournèrent à leur camp, où les attendait un festin magnifique préparé à cette occasion solennelle pa: les soins de l'uabile Lucien,

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