LES LACS
Nos jeunes voyageurs se disposèrent à reprendre leur voyage. Pendant que Norman mettait, avec l'aide de François, la dernière main au bateau, Lucien et Basile ne demeuraient pas oisifs. Basile était le chasseur de l'association. C'était à iui qu'incombait le soin des approvisionnements, il avait rempli sa tâche en conscience, et avait fourni le garde-manger de lièvres, d'oies, de faisans, et, ce qui valait mieux encore, de trois caribous de la grande race, connus sous le nom de caribous des bois.
Le caribou est une espèce de renne (cervus tarandus), dont j'aurai plus loin occasion de parler avec détail.
Lucien, de son côté, s'était occupé à sécher la viande et à rassembler les provisions que nos voyageurs considéraient maintenant comme étant assez considérables pour les conduire au fort de Cumberland, où ils devaient trouver moyen de se ravitailler de toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin. Lucien avait aussi préparé les peaux de caribou, et en avait fait deux tuniques de chasse pour remplacer celles que Basile et Norman avaient été obligés de sacrifier au moment de leur naufrage.
Le lendemain du jour où le canot avait été essayé, on le plaça sur la rivière au-dessous des rapides, et on le chargea de la viande à sèche ainsi que des quelques autres objets qui faisaient toute la richesse de nos aventuriers. Après quoi les voyageurs montèrent à leur tour, s’assirent à leurs places respectives, et saisirent leurs rames. L’instant d’après l’esquif était en mouvement, le voyage si malencontreusement interrompu était enfin repris.
A leur grande satisfaction, les jeunes voyageurs constatèrent
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que le petit navire se manœuvrait admirablemen* fendant les flcis comme une flèche, et ne tirant pas, au dire de François, assez d’eau pour y noyer un moucheron.
Chacun reprit dans le nouveau canot la place qu'il occupait dans l'ancien. Norman, en sa qualité de bowsman, se ténait à l'avant, ce qui chez les voyageurs canadiens est regardé comme le poste d'honneur; aussi celui qui l’occupe est-il ordinairement: désigné sous le titre honorifique de capitaine. C’est en effet le poste qui exige le plus d'adresse et d'habitude, surtout quand on navigue dans les rapides et au milieu des récifs. Le poste de l'arrière n’est pas non plus sans importance; aussi le stcersman et le bowsman, ou rameurs des bouts, sont-ils plus payés ordinairement que les autres canotiers, qu'on désigne sous le nom de middlemen, hommes du milieu. Le steersman s’assied à l’arrière ; ce poste fut confié à Lucien, qui avait déjà fait preuve de sa science nautique ; Basile et François furent placés au milieu et chargés de ramer, tandis que la direction fut plus spécialement laissée au soin des deux autres.
Tel fut l’arrangement pris pour le premier jour, sauf à relayer François et Basile pendant les jours suivants, Norman connaissait mieux que ses cousins du Sud le mode de navigation en canot. Aussi ce fut à lui que d’un commun accord on décerna le titre de capitaine, dont François fut le premier à l’appeler en lui tirant humblement son chapeau. Lucien fut promu au grade de second, et sut se conduire dans ce poste de confiance à la satisfaction générale.
Marengo, qui n'avait rien à faire dans cette navigation, choisit son poste à son gré, et s'installa sur une peau de buffalo entre les jambes de Lucien, tantôt dormant, tantôt prêtant à la conversation de ses maîtres une oreille attentive, et échangeant avec eux des regards si pleins d'intelligence, qu’on eût dit volontiers qu'il ne lui manquait que la parole pour placer son mot à propos.
Il ne fallut que quelques heures à nos voyageurs pour descendre le cours de la rivière et arriver à son embouchure. Ce fut à ce point qu'ils virent s'ouvrir devant eux le‘lac Winnipeg, qui leur parut s'étendre bien loin au delà des limites de l'horizon.
Norman connaissait déjà ce lac pour l'avoir traversé ; mais sa vue produisit un singulier effet sur les autres voyageurs. Ils en furent tout désappointés; ils s’attendaient à trouver un lac à l'eau profonde et transparente, et ne rencontrèrent au contraire
qu'une masse d'eau bourbeuse ou plutôt de vase liquide d’un aspect fort peu agréable. Le pays qui entourait cette masse d'eau n'offrait pas non plus un coup d'œil bien réjouissant. C'étaient des rives basses et marécageuses d’un caractère uniforme, car nos voyageurs ne voyaient alors que le côté méridionale du lac Winnipeg. Le caractère des rives orientales et septentrionalcs est tout à fait différent; le sol de ces dernières est de formation primitive, consistant en granit et en roches basaltiques. Le pays est escarpé et montagneux, comme dans tous les lieux où l'on rencontre ces formations primitives. Quant aux côtes occidentales, elles sont de formation secondaire, c'est-à-dire de calcaire stratifié, de la même nature que celles qui forment le sous-sol d’une grande partie des prairies d'Amérique. Ainsi le lac Winnipeg se trouve borné par des formations primitives et des formations secondaires. Le long de la rive occidentale s'étend une vaste contrée dont le sol calcaire est couvert partie de bois, partie de prairies. Après s'être prolongée de la sorte pendant plusieurs centaines de milles jusqu’au pied des montagnes Rocheuses, cette nature de terrain fait place à de nouvelles formations primitives. Les masses de rochers recommencent à paraîlre, et se prolongent jusque dans l'intérieur de ces hautes montagnes.
Le lac Winnipeg a presque trois cents milles de long, mais il est fort étroit ; il n’a pas dans ses parties les plus larges plus de cinquante milles, et on trouve beaucoup d’endroits où il est si resserré, qu'il n'y à guère qu'une quinzaine de milles d’une de ses rives à l’autre. Sa longueur est dans la direction nord et sud, un peu inclinée au nord-ouest et au sud-est, Il reçoit plusieurs grands cours d’eau, la rivière Rouge, le Saskatchewan et le Winnipeg. La masse d’eau contenue dans ce bassin s'écoule vers la mer par plusieurs rivières qui sortent du lac pour aller se jeter dans la baie d'Hudson.
D'après une croyance généralement répandue chez les chasseurs et les voyageurs, ce lac aurait ses marées comme la mer. C'est une erreur : il existe, il est vrai, certain mouvement dans ses eaux; mais ces phénomènes ne se reproduisent point pé:iodiquement, et sont attribués avec juste raison à l’action des vents, qui poussent les vaux soit sur une côte, soit sur l’autre.
Le lac Winnipeg peut être considéré comme le centre de l’'Amérique septentrionale. C'est également le centre de la navigation intérieure, car de ce point on peut se rendre par eau au nord-est
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dans la baie d'Hudson, à l'est dans l'océan Atlantique, au sud dans le golfe du Mexique, à l'ouest dans le Pacifique, au nord et au nord-ouest dans les mers polaires. Si l'on considère que plusieurs de ces distances excèdent neuf et onze cents milles, on conviendra que le lac Winnipeg occupe dans le continent américain une position qui n’a d'analogue nulle part. La plupart des routes par eau que nous venons de mentionner sont susceptibles de porter de grands bateaux; un autre avantage qu'il ne faut pas oublier, c'est que dans chaque direction il y a presque toujours plusieurs fleuves ou rivi” es qu’on peut suivre à son choix et qui conduisent au même but.
Ces détails géographiques, que nous abrégeons, étaient donnés par Norman à ses cousins pendant que la petite :roupe naviguait près de la côte; car Norman, quoique s'inquiétant en général fort peu de la cause et du but des choses, avait sur plusieurs points des connaissances pratiques fort étendues, et se trouvait surtout fort bien renseigné sur les voies de communication, sur la nature et les ressources du pays que traversaient alors nos voyageurs. Il devait ces connaissances à l'expérience, ayant parvouru avec son père la plus grande partie de ce pays, et ayant appris le surplus des voyageurs, marchands et trappeurs, avec lesquels son commerce le mettait en relations continuelles.
Ainsi Norman savait parfaitement que le lac Winnipeg était très vaseux. Mais d'où provenait cette vase ? C'était ce qu'ilignorait complètement et ce dont il ne s'était jamais inquiété. Il savait aussi qu'à l’est du lac se trouvait un pays couvert de collines, et que la côte occidentale était au contraire basse et marécageuse. Mais à quelle cause fallait-il attribuer cette différence? Ce n'était pas là son affaire.
Le naturaliste Lucien, au contraire, avait éludié les diverses opinions des savants à cet égard, et s’en était fait une à lui d'après ses propres observations. Il admettait que les rochers s'étaient usés successivement au point de jonction des stratifications avec les terrains primitifs, il en était résulté des excavations qui peu à peu s'étaient remplies d'eau et étaient, devenues vaseuses.
C'est à cette même cause qu’il attribuait l'existence de Ja longue suite de lacs qui s'étendent depuis les côtes de la mer Polaire jusqu'aux frontières du Canada, et dont les plus connus sont les lacs Materi, du Grand-Esclave, Atahbasca, Wollaston, Dydin, le lac Winnipeg et le lac des Bois.
Lucien apprit aussi à ses compagnons que dans les régions où dominent les roches primitives, le pays présentait l'aspect le plus varié et renfermait des lacs, des étangs, des collines, des vallées, des rivières et des courants rapides, tandis que celles où dominent au contraire les roches de formation secondaire ne présentent ordinairement qu'une série de plaines et de hauts plateaux, la plupart du temps desséchés et sans arbres, tels, par exemple, que les grandes plaines de l'Amérique.
Ces instructions scientifiques que je crois devoir abréger, n'empêchaient pas le canot de marcher. La proue était tournée vers l'ouest, car l'intention des voyageurs était de suivre la rive occidentale du lac jusqu’à l'embouchure du Saskatschewan.
Ils se tenaient à une petite distance de la terre, et se servaient, pour se diriger, des différents points de repère que leur présentaient les accidents de la rive. Cette manière de voyager les obligeait à des détours, et, sans aucun doute, il eût été beaucoup plus expéditif de tenir le milieu du lac et de gouverner directement sur le point où ils voulaient aller ; mais cette méthode eût été plus dangereuse, et ils eurent la prudence d'y renoncer. Il s'élève parfois subitement sur le lac Winnipeg de grands vents qui soulèvent les eaux sinon à la hauteur des montagnes, du moins à la hauteur de certaines maisons. Le frêle esquif d'écorce n'était pas de force à affronter de pareils dangers, et nos voyageurs, pour ne pas s'exposer à chavirer, jugèrent à propos de suivre la côte afin d’être à même de se réfugier à terre si le temps devenait menaçant. D'ailleurs, il leur fallait aborder chaque soir pour faire du feu, cuire leur souper et faire sécher leur canot d'écorce qui, s’imbibant d’eau à la manière des éponges, fût bientôt devenu, sans cette précaution, trop lourd et difficile à manier.
Chaque soir, donc, un peu avant le coucher du soleil, nos voyageurs prenaient terre et établissaient leur camp sur la rive. On déchargeait le canot, on le tirait hors de l’eau et on le plaçait sur le sol, la quille en l'air, afin qu’il pût sécher plus rapidement, après quoi on allumait du feu, on faisait cuire quelques morceaux de viande sèche, on soupait et l’on s'endormait de ce profond sommeil que connaissent seuls les voyageurs harassés de
fatigue.
LA BAIE D'IUDSON.