‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 23 sur 53 · VEN · texte numérisé non relu

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en forme de cône tronqué, comme un pain de sucre dont on aurait enlevé la partie supérieure.

— Qu'est-ce que cela, demanda François ?

— Je suppose, répondit Lucien, que ce sont des habitations de marmottes.

— Et tu as raison, lui dit Norman, tout le pays en est plein.

— Des marmottes! répondit François, tu veux dire probablement des chiens de prairie, comme ceux que nous avons rencontrés dans les prairies du Sud,

— Je ne crois pas, répondit Norman, et je pense au contraire que les chiens de prairie sont d'une espèce toute différente. Qu'en pense Lucien?

— Je pense, dit le naturaliste, que Norman a raison. Ce sont deux espèces tout à fait distinctes, et il y a ici trop pen de buttes pour qu’elles aient été construites par des chiens de prairie. Ces derniers animaux vivent toujours en effet en réunion très nombreuse, par centaines et même par milliers. D'un autre côté, ces constructions ne sont pas non plus exactement semblables. Les demeures des chiens de prairie ont toutes un trou pratiqué au sommet, et tout au moins sur un des côtés du cône, tandis que les buttes que nous avons devant nous ne me paraissent point avoir les trôus disposés de la même manière. La porte des demeures que vous avez devant vous est pratiquée dans le sol même à côté de l'élévation, et entourée de la terre qu'on a tirée pour la creuser. Ces voies souterraines sont faites à la manière des terriers de lapins, aussi je persiste dans l'opinion émise par No, 1. les buttes que nous avons devant nous sont habitées par des marmottes, et non pas par des chiens de prairie.

— Il me semble avoir entendu dire, fit François, qu'on compte en Amérique plusieurs espèces de marmottes ?

Cette question s’adressait à Lucien, il s’empressa d'y répondre.

—- Tu es parfaitement informé, dit-il à son jeune frère. La faune de l'Amérique septentrionale renferme en effet plusieurs espèces de ces singuliers animaux. Les naturalistes n’en comptent pas moins de treize, dont quelques-unes renferment des variétés assez caractérisées pour qu'on en puisse faire de nouvelles espèces. Malgré cette catégorie déjà si nombreuse, je serais porté à croire qu'il existe plusieurs autres espèces encore incannues, et qu'en somme, on peut compter vingt différentes espèces de mar-

mottes dans le seul continent de l'Amérique du Nord. Le territoire des États-Unis ne renferme qu'une ou deux de ces espèces ; on a cru pendant longtemps qu'il n’en existait pas d'autre; mais les recherches des naturalistes qui ont exploré le Nord, ont prouvé qu'on se trompait beaucoup, et l’on peut dire qu'aucune espèce d'animaux n’a pu récompenser leurs travaux si ce n’est pourtant les écureuils. Il ne se passe guère d'années en effet sans qu'on découvre quelques nouvelles espèces de ces deux sortes d'animaux, principalement dans le vaste territoire situé entre le Mississipi et l'océan Pacifique,

Les naturalistes de cabinet, fidèles à leur système d’embrouiller les choses, ont tellement compliqué l'histoire naturelle des marmottes qu'il est presque impossible de s’y reconnaître. Ils les ont divisées en une mullitude de genres sur les motifs les plus futiles. Un peu plus ou moins de longueur dans les dents, un peu plus de courbure dans les ongles, un peu plus de longueur dans la queue ont été pour eux des causes déterminantes de divisions et de subdivisions. Il faut convenir que sur les treize espèces connues, il en est plusieurs qui diffèrent entre elles par la taille et la couleur; mais, malgré ces différences, il existe entre toutes ces espèces tant de rapports de goût, de caractère, d'habitudes et de manières de vivre, qu'à mon avis il était aussi absurde qu'’inutile de charger l'histoire naturelle de ces animaux d’une nomencla''re aussi nombreuse. C’est un embarras et rien de plus. Tou” es animaux sont en définitive des marmottes, et il était au muius inutile de les diviser en spermopbiles, arctomys, et autres noms aussi pédantesques que difficiles à retenir

— Ah! je suis bien de ton avis, Lucien, dit Basile, qui, sans être un grand naturaliste, aimait cependant l’histoire naturelle comme tous les chasseurs en général, et je déteste d’instinct ces savants de cabinet qui vous classent les races d'animaux à la seule inspection des dnts, sans se préoccuper de leurs mœurs et de leurs habitudes.

Lorsqu'une famille d'animaux, continua Lucien, renferme un grand nombre d'espèces, et que ces espèces diffèrent entre elles par des caractères essentiels, je reconnais volontiers l'utilité de les classer en genres, et même sous-genres, mais lorsque ces espèces n'ont entre elles que des différences insignifiantes et se touchent par tous les points importants, je ne sais rien de pius ridicule que de les diviser et de les subdiviser à l'infini, et de

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leur donner des noms impossibles à prononcer. Cela ne fait que rendre l'étude plus difficile et charger la mémoire de phrases vides de sens pour la plupart.

Je prends un exemple dans le sujet même :

Il est un animal désigné par les savants de cabinet sous le nom de arctomys, spermophilus, Pichardsoni; cet animal, qui a environ deux pieds et demi de long, est tout simplement la marmotte fauve. N'était-il donc pas plus naturel de l'appeler tout bonnement marmotte fauve? .

Ne croyez pas cependant que je m’oppose à ce qu'on se serva des mots grecs et latins, non. Je comprends qu'il faut accepter en pareille matière une langue universelle susceptible d’être comprise par tous ; mais je voudrais que ces dénominat'ons eussent un sens et indiquassent une des qualités principales de l’animal désigné. Les choses malheureusement sont loin de se passer ainsi, et le plus souvent on néglige le nom vulgaire pour baptiser les animaux et les plantes de quelque nom russe et allemand difficile à prononcer, plus difficile à retenir, et dont le seul mérite est d'appartenir à quelque obscur ami de l’auteur ou à quelque grand seigneur dont le naturaliste de cabinet cherche par celte flatterie à se concilier les bonnes grâces. C’est une impertinence sans nom, continua Lucien avec l'enthousiasme d’un véritable naturaliste, que de prendre à la nature ses plus magnifiques créations, fleurs, oiseaux ou quadrupèdes, pour les accoupler aves les noms de rois, de princes, de lords et de gentillâtres, qui n'ont d'autre mérite que celui que veut bien leur accorder quelque savant adulateür.

Il y a parmi les faiseurs de ‘atalogues d'histoire naturelle des gens qui multiplient tellement les synonymes, qu'ils rendent la science tout à fait inintelligible. Assis tranquillement dans leur fauteuil, et complètement ignorants des habitudes et des mœurs des animaux sur lesquels ils écrivent, ils trouvent fort commode, pour faire de la nouveauté, de multiplier les noms et les divisions à l'infini; c’est ce qu’ils appellent faire de la science.. 7e comprends pas dans la caste de ces faux savants Richardson, dont je viens plus haut de citer le nom. Celui-ci était un vrai naturaliste qui avait acquis son savoir dans des voyages longs et pénibles, et par des observations sérieuses. Son nom est célè-

bre; mais il est du petit nombre’ de ceux qui n'ont point usurpé leur réputation.

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