‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 25 sur 53 · LE BLAIREAU ET LES MARMOTTES · texte numérisé non relu

LE BLAIREAU ET LES MARMOTTES

Lucien allait sans doute continuer sa dissertation sur les marmottes, car il était loin d'avoir épuisé ce sujet important, quand il fat interrompu par les marmottes elles-mêmes. Plusieurs de ces animaux se montraient à l'ouverture de leur terrier. Après avoir regardé de tous côtés et bien reconnu les alentours, elles devinrent plus hardies, montèrent sur le toit de leurs demeures, puis s’éparpillèrent dans les petits sentiers qui conduisaient de l'une à l’autre. Au bout de quelques instants on put en compter au moins une douzaine, trottant menu, remuant la queue et poussant de temps en temps les notes aiguës de leur cri habituel. Nos voyageurs reconnurent au premier aspect qu'il y en avait deux espèces entièrement différentes par la couleur et par la grosseur. Les plus grosses avaient le poil fauve en dessus avec une teinte orangée à la poitrine et sous le ventre. C'étaient les marmolles fauves, désignées aussi sous le nom d'écureuil terrestre, et connues des voyageurs sous le nom de st/fleurs ou whistlers. La seconde espèce était sans contredit la plus belle. Il n'existe pas d’autres marmottes qu'on puisse comparer sous ce rapport. Ces animaux, plus petits que les premiers, avaient la queue plus longue et mieux fournie, ce qui leur donnait plus d'élégance, mais leur beauté principale consistait dans la richesse de leur fourrure. Ces marmottes étaient rayées depuis le museau jusqu'à la naissance de la queue, de bandes jaunes et brunes alternant les unes avec les autres. Les bandes brunes n'étaient pas uniformes, c'était plutôt une chaîne d’anneaux noirs et jaunes disposés régulièrement. Cette disposition de couleurs, particulière à la peau des léopards, a fait donner à ces petits animaux le nom de marmotte-léopard.

Ce n'était point le hasard qui avait réuni ces deux espèces de marmottes ; Norman familiarisé depuis longtemps avec les habi-

tudes de ces animaux, apprit à ses cousins que ces deux espèces se trouvaient toujours ensemble, et que sans habiter les mêmes icrriers, elles vivaient constamment près les unes des autres et dans les meilleures relations de voisinage. Les demeures de chacune de ces deux espèces ont des caractères particuliers auxquels on les recornaît facilement. Celles des marmottes-léopard: sont percées de trous beaucoup plus petits, et diffèrent encore des autres en ce que cette entrée souterraine s'enfonce dans la terre à une profondeur perpendiculaire plus grande avant de faire un angle, et de prendre la direction horizontale. La profondeur ordinaire de ces conduits n’est pas moindre de cir q pieds. Les trous des marmottes fauves font un coude beaucoup pius près de la surface du sol, et ne s'étendent point aussi profondément sous terre. Ces différences de construction donnent l’explication d’un fait assez singulier. On a remarqué que les marmottes fauves sortaient de leur engourdisseinent et reparaissaient au grand jour environ trois semaines avant les marmottesléopards. Cela tient, sans aucun doute, à ce que celles-ci étant enfoncées plus profondément dans le sol, il faut plus de temps à la chaleur du soleil pour pénétrer jusqu’à elles et les tirer de leur sommeil léthargique.

Pendant que Norman don.aii ces explications, les marmottes, au nombre maintenant d’une vingtaine, trottaient et s'ébattaient sur le versant de la colline, La distance qui les séparait de nos voyageurs les emnêchait de s’effrayer de leurs mouvements. D'ailleurs il y avait entre eux une vallée profonde, et elles se regardaient comme tout à fait en sûreté. Elles n'étaient cependant pas assez éloignées pour que les jeunes gens ne pussent apercevoir la plupart de leurs mouvements, et distinguer parfaitement qu'à y avait une bataille engagée entre le plus grand nombre d'eritre elles.

Ce n'étaient pas les marmottes fauves qui se baltaient contre les marmottes-léopards, c'éiaient au contraire les mâles de chaque espèce qui se combattaient entre eux. Les combattants bondissaient comme de jeunes chats, et montraient un courage et une fureur extraordinaires ; les marnottes-léopards surtout faisaient preuve d’une adresse et d’une agilité supérieures. Lucien, qui, à l’aide de sa ongue-vue suivait tous les détails du combat, voyait les marmottes rayées se saisir fréqueminent par la queuo, ct presque tuujours l’'nimal qui avait été pris var cette partie

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du corps paraissait, en s’éloignant, avoir la queue plus courte qu'auparavant. Norman, auquel sor cousin fit part de cette observation, répondit que sans doute les queues étaient demeurées sur le champ de bataille. Il ajouta que cela n'était pas extraordinaire, ét qu'il était très rare au contraire de trouver des mâles de cette espèce avec la queue en bon état. Pendant que Lucien etses compagnons faisaient ieurs observetions, il se passait, non loin des marmottes, un fait qui attira bientôt l'attention de nos voyageurs. C’élait un animal qui s’avançait en rampant et tournait la colline. Ce nouveau venu paraissait de la grosseur d’un chien couchant ordinaire, mais plus ramassé dans ses formes, plus bas sur jambes et d’un poil plus rude et plus épais. Sa tête était aplatie, ses oreilles courtes et rondes, son poil longet rude, d’un gris mêlé sur le corps, mais d’un brun presque noir aux pattes et à la queue. Cette queue, recouverte de longs poils, était fort courte, et l'animal la portait en l'air. Ses pieds larges paraïissaient armés de longues griffes recourbées; son museau avait à peu près la forme de celui d'un chien courant, quoique moins délicat. De l'extrémité du museau partait une ligne blanche bordée de deux bandes noires, qui donnait à la physionomie de cet animal un aspect fort original. En somme c'était une créature d’un aspect peu attrayant.

Norman reconnut du premier coup d'œil le blaireau d'Amérique. Quant à ses compagnons, c'était la première fois qu'ils avaient l’occasion de voir un animal de cette espèce. Le blairea n’est point en effet un habitant du Sud; on ne le trouve même dans aucune des partics habitées du territoire des États-Unis. Il existe bien, il est vrai, dans ces contrées un animal désigné sous le nom de blaireau (badger), mais c’est à tort qu'on désigne par cette appellation un quadrupède qui n'est autre que le cochon de terre ou marmotte du Maryland (arctomys monax). On a même cru pendant longtemps que le blaireau proprement dit n'habitait pas le continent américain. On est depuis revenu de cette erreur, et l'on sait aujourd’hui qu'il existe en Amérique un animal qui appartient à cette espèce, quoique différent sous plusieurs rapports du blaireau d'Europe. Il est moins gros que ce dernier, son poil est plus long, plus fin et @e couleur moins foncée; en revanche il est plus vorace, et fait une grande destruction de souris, de marmottes et de plusieurs autres petits quadrupèdes, La chair morte ne lui répugne pas, et quand il ren-

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contre quelque charogne il ne manque pas de s'en régaler.

Cet animal habite de préférence les contrées sablonneuses et stériles. C’est au milieu des plaines pierreuses qu’il creuse sa demeure. Son terrier, à fleur de terre, est si bien dissimulé, qu'il arrive souvent aux chevaux de ne pas l’apercevoir et d’enfoncer leurs pieds dedans. Le blaireau ne prend pas toujours la peine de se creuser un terrier, et quand il peut trouver une habitation de marmotte à sa guise, il en chasse le légitime propriétaire, élargit l'entrée de manière à pouvoir s’en servir facilement, et s’y établit sans plus de façon. Mais pendant l'hiver, les marmottes, terrées au fond de leurs trous et protégées par la gelée, qui durcit le sol et le rend invulnérable aux griffes du blaireau, échappent facilement à la voracité de cet animal, qui courrait grand risque de mourir de faim, si la nature y avait pourvu, et n'avait décidé avec sa sagesse habituelle que le blaireau passerait l'hiver, comme les marmottes elles-mêmes, dans le sommeil et dans l’engourdissement. Aussitôt que le soleil du printemps vient le rappeler à la vie, il recommence ses expéditions contre les marmottes, que le printemps a tirées comme lui de leur torpeur. Les deux espèces qu’il préfère sont précisément les marmottes fauves et les marmottes-léopards, aussi fait-il aux unes et aux autres la guerre la plus acharnée.

Le blaireau aperçu par nos voyageurs se glissait donc en rampant sur la pente de la colline, le ventre touchant presque par terre, et le museau tendu dans la direction du village des marmottes; il est évident qu’il cherchait à en surprendre les habitants. De temps à autre il s'arrêtait, comme un chien de chasse à l'arrêt sur une compagnie de perdrix ; puis, après avoir reconnu les lieux, il continuait sa marche. Son dessein paraissait être de se glisser entre les marmottes et leurs terriers. C'était un moyen de leur couper la retraite et de s’en emparer sans coup férir. Il voulait ainsi s’épargner la peine de défoncer les terriers, quoique cependant ce travail ne lui fût pas bien pénible, car ses ongles sont assez forts pour bouleverser les demeures des marmottes avec autant de facilité que si c’étaient de simples taupinières.

Il s'avançait donc cauteleusement, les pieds rentrés sous le ventre, le nez au vent et les yeux brillants d'espoir et de convoitise. Il n’était plus qu’à cinquante pas des marmottes, et il allait sans aucun doute couper la retraite à quelques-unes d’entre

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Le blaireau allait couper le retraite aux marmottes lorsqu'il fut aperçu par un hibou.

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clles, quand un hibou de terrier (strix cunicularia), qui jusqu'alors s'était tenu perché sur un des monticules, s’éleva et se mit à voler en cercle autour de cet intrus, Cette manœuvre de l'oiseau attira l'attention des marmottes placées en sentinelle. L'alarme fut donnée ; ce fut un sauve qui peut général, et toute la bande, marmottes fauves et marmottes-léopards, prit la fuite, chacun se dirigeant vers sa demeure.

Voyant que la ruse était désormais inutile, le blaireau se leva sur ses jambes et se mit à la poursuite des fuyards.

Il s’y prenait trop tard, les marmottes étaient toutes terrécs, et l’on entendait leur sik ! sik ! qui sortait de tous côtés des entrailles du sol. Le blaireau ne s'arrêta que le temps nécessaire pour choisir un des terriers où les marmottes s'étaient retirées. Quand il fut bien sûr d’en avoir découvert un actuellement occupé, il se mit à l’ouvrage, et fit si bien de ses pattes et de son museau, que bientôt on ne vit plus que sa queue et son train de derrière, tout le reste était caché dans le trou qu'il creusait. Il eût sans doute bientôt disparu tout entier, si les jeunes gens, conduits par Norman, n'avaient escaladé la colline, et n'étaient arrivés sur le lieu même. Le blaireau fut saisi par la queue et tiré fortement par les jeunes gens, qui essayaient de lui faire lâcher prise ; mais ce n'était pas une petite affaire. Ils s’y prirent les uns après les autres, et bien que Basile et Norman fussent deux gaillards vigoureux, ils ne purent parvenir à le retirer du trou. Norman leur recommanda pourtant de tenir bon s'ils ne vouaient voir le blaireau se glisser entre leurs jambes et se terrer en un clin d'œil dans quelque trou de marmottes. Conformément à ses conseils on continua de tenir ferme. Pendant ce temps, François, qui avait armé son fusil, fit feu sur l’animal. Quoique le coup fût tiré à bout portant, l'animal ne fut pas tué sur place; en se sentant blessé, il fit un saut en arrière, et vint rouler entre les pattes de Marengo. Une lutte s’eusuivit ; elle fut courte, mais terrible. En moins d’uneminute le chien avait terrassé le blaireau, et l'avait étranglé en lui enfonçant ses crocs acérés dans la gorge.

La peau étant la seule partie du blaireau qui eût quelque valeur, on l'écorcha sur-le-champ, et l’on retourna au camp laissant sa carcasse dénudée devenir la proie des vautours, qui en quelques minutes arrivèrent de tous les points de l'horizon, et s'abattirent sur le cadavre sanglant. Il y en avait de deux sortes, les vautours busards et les vautours dindons.

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Ce n'était pas la première fois que nos voyageurs voyaient des vautours, aussi ne s’arrêtèrent-ils point à considérer ces oiseaux gloutons ; leur attention fut d'ailleurs attirée par un oiseau d’une

autre espèce ; C'était un grand faucon de l'espèce que Lucien re- :

connut aussitôt pour appartenir à l'espèce des busards (buteo). Ce faucon est fort répandu dans le nord de l'Amérique, et malgré la ressemblance de nom, le faucon busard n’est pas de la même espèce que le vautour busard. Ce dernier se nourrit le plus ordinairement de charogne, bien qu'il s'attaque parfois aux animaux vivants, tandis que le faucon busard, comme tous les autres oiseaux de l'espèce faucon, préfère de beaucoup la chair vive.

Une petite discussion s’éleva entre Lucien et son cousin à propos du faucon qu’on avait en vue. Lucien prétendait que c'était le faucon de marais, appelé aussi parfois busard-poule (/alco uligtnosus). Norman, au contraire, prétendait que c'était le faucon désigné par les Indiens de ces contrées sous le nom d'oseau-serpent, parce qu’il fait sa nourriture principale de ces reptiles, et qu'il en détruit un grand nombre dans les plaines du Saskatschewan.

La discussion était sans objet, car les uns et les autres avaient raison. Nos voyageurs n’atlendirent pas longtemps l'occasion de vérifier l’à-propos du nom donné à cet oiseau par les Indiens, qui ont en général l'habitude, comme tous les autres sauvages, de donner aux choses des noms qui indiquent leurs qualités les plus caractéristiques.

L'oiseau en question planait dans l'air, évidemment en quête de quelque gibier. Parfois il abaissait les cercles qu'il traçait jusqu’à toucher la terre de l'extrémité de ses grandes ailes; son vol était si facile, qu’on voyait à peine remuer ses ailes, et qu'on cût volontiers pensé qu'il se mouvait par la seule force de sa volonté. Par deux ou trois fois il poussa sa reconnaissance jusqu'au-dessus du lieu où les chasseurs avaient établi leur camp. François voulut essayer de le tirer, mais l'oiseau, qui s’aperçut de ses mouvements, s'éleva directement comme un cerf volant, et se mit bien vite hors de sa portée ; puis quand il se vit hors de danger, il se rabattit de nouveau vers la terre et continua à quêter de tous côtés comme un chien de chasse qui bat une prairie. Ces manœuvres durèrent une demi-heure environ. Au bout de ce temps, on le vit se retourner brusquement dans l'air et planer pendant quelques instants les yeux fixés sur la terre.

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Sa proie était sans doute trouvée, et on le vit bientôt après s’abattre en suivant une ligne diagonale, se poser un instant à terre, puis remonter rapidement avec un petit serpent gris qui ‘se tordait entre ses serres. Quand il fut arrivé à une certaine hauteur, il changea la direction de son vol, et se mit à voler hoizontalement vers un bouquet d'arbres au milieu desquels nos voyageurs le perdirent bientôt de vue.

Lucien fit observer à ses compagnons, à l’occasion de cet oiseau, un Caractère particulier aux faucons busards, à l’aide duquel on peat toujours distinguer cet oiseau du faucon proprement dit. Cette particularité consiste dans la différente manière de saisir leur proie. Le faucon busard se dirige diagonalement sur l’objet qu'il convoite et le saisit en passant, tandis que les faucons proprement dits, tels que l’émérillon, le gerfaut et les grands faucons-aigles s'abaltent perpendiculairement sur leur proie comme une flèche, ou plutôt comme un corps pesant tombant des hauteurs de l’espace.

Le jeune naturaliste expliqua aussi à ses auditeurs comment: la structure et les organes de ces oiseaux, principalement les ailes et la queue, étaient adaptés merveilleusement à la manière dont chacun d’eux s’emparait de sa proie. Une discussion s'éleva entre eux sur le point de savoir si cette appropriation devait être considérée comme une cause ou comme un effèt, et Lucien sutint que la structure de ces oiseaux était la conséquence et non la cause de leurs habitudes, car le jeune naturaliste était de ceux qui pensent que la nature n’est point immuable et qu'elle finit toujours par se modifier et s'approprier aux mœurs et aux habitudes des différents êtres. Cette opinion fut appuyée de si bonnes raisons, que ses frères et son cousin finirent par se ranger de son avis.

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