‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 36 sur 53 · SINGULIÈRE ALERTE · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE ALERTE

Le premier soin de nos vryageurs, après avoir choisi un emplacement favorable, fut d'y construire une maison de bois. Pour des bûcherons de leur force, ce n’était qu’une plaisanterie; tous quatre savaient manier la hache avec dextérité, aussi les arb-:. furent-ils bientôt abattus et équarris, et disposés en murailles ; le tout fut recouvert d’un toit en planches fendues désignées en charpente sous le nom de bardeaux. Un certain nombre de pierres plates ramassées au bord de l’eau servirent à construire une cheminée. C'était sans doute une construction grossière, mais qui n'en remplissait pas moins le but qu’on s'était proposé. L'argile manquait pour boucher les interstices, car il était impossible de s’en procurer, le sol étant alors gelé à plusieurs pieds de profondeur. Il faisait si froid, que l'eau chaude exposée à l'air se glaçait au bout de quelques minutes. C'était là un grand inconvénient, dans un climat si froid, que le moindre trou dans la muraille suffit pour rendre une maison inhabitable : il fallait donc, de toute nécessité, se procurer une substance capable de boucher les interstices laissés entre les poutres, et d’intercepter complètement le passage à l'air extérieur,

Lucien proposa d'employer l’herbe à cet usage, et partit aussi, tôt pour a.ler à la découverte. Il revint bientôt avec une brassée d'herbes blanchâtres. Chacun trouva que c'était la meilleure chose dont on püût se servir, et les quatre voyageurs se mirent à ramasser l’herbe des environs, qu'ils entassèrent à quelque distance &e leur cabane.

Quand ils crurent en avoir une quantité suffisante, ils se mirent en àaevoir d'en bourrer les interstices des poutres. A leur grand étonnement, ils s’aperçurent que cette herbe répandait uns odeur agréable et assez semblable au parfum du thym. Une poignée d'herbes jetée dans l’âtre de la cheminée remplit la cabane d’une douce odeur comparable aux plus délicieux parfums. C'était l’herve-encens, plante qui croît en grande abondance dans certaines parties du territoire de la baie d'Hudson, où elle est très connue des Indiens, qui s’en servent pour fabriquer leur

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couche, et qui en brûlent aussi parfois dans le but de parfumer leurs demeures.

Pendant les premiers jours de leur résidence sur le cap de l'Esclave, nos jeunes aventuriers vécurent de poisson. Ils n'avaient eu garde d'oublier leur filet, et avaient eu grand soin, au contraire, de le tendre sous la glace à quelque distance de la rive sur laquelle ils s'étaient établis. Leur pêche avait toujours été abondante, et, chose fort extraordinaire, ils avaient été jusqu'à prendre cinq espèces différentes de poisson d’un seul coup de filet. L'espèce la plus abondante se trouvait être une sorte de poisson blanc connu des naturalistes sous le nom & coregonus albus, et désigné, dans le langage des marchands de fourrures, sous celui de {éttameg. Ce poisson, fort répandu dans tous les lacs et rivières du territoire de la baie d'Hudson, est fort estimé des blancs et des Indiens à cause de la délicatesse de sa chair. Il y a certains postes d'échange où, pendant une partie de l'hiver, ce poisson est la seule nourriture qu’on puisse se procurer, et ceux qui le mangent sont loinde se plaindre de cette circonstance. Le tittameg n’est pasun poissonde grande dimension, les plus gros de l’espèce n'excèdentpasen poidssept ou huit livres.

Une autre espèce de poisson qu’on rencontre souvent dans !es mêmes eaux ést le coregonus signifer, désigné par les voyageurs canadiens sous le nom de poisson bleu, et par les blancs d'origine anglaise sous celui de blue fish, ce qui veut dire absolument la même chose. Je n’ai pas besoin de dire que ce nom lui a été donné à cause de la couleur de ses écailles. C’est une espèce d'ombre qui se plaît dans les eaux vives, et qui saute comme les saumons et les truites.

Plusieurs espèces de truites habitent aussi les eaux du grand lac de l'Esclave. Il faut croire que ces eaux leur sont bien favorables, car ces poissons y atteignent des dimensions énormes. Les voyageurs parlent de truites prises dans ces parages qui ne pesaient pas moins de quatre-vingts livres. Nos jeunes «mis furent assez heureux pour prendre quelques-u:.3 de ces excellents poissons, mais ils n’eurent pas la chance d'en rencontrer de cette dimension,

Ils trouvèrent également à différentes reprises dans leurs filets des brochets et une espèce de lotte, connue des naturalistes sous le nom de galus lota. Cette lotte est le poisson le plus vorace de toute la race aquatique, et dévore tout ce dont il peut s'emparer.

us

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Elle absorbe quelquefois des quantités d’écrevisses si considérables, que son estomac se gonfle et fait saillie sur le reste de son corps. Cette espèce de poisson a une chair fort peu délicaie ; aussi, lorsqu'on en pêche, les abandonne-t-on sux enfants, qui s'amusent à les tourmenter. Personne n’en many”a; mais Marengo, qui n'avait pas tant de scrupules, ne se fit pas prier pour dévorer à belles dents toutes les lottes pêchées par ses maîtres, et la preuve qu'il les trouvait de son goût, c’estqu'aprèsles avoir avalées, ilse léchait les lèvres et semblaiten demander d’autres.

Mais une nourriture exclusivement composée de poisson ne pouvait suffire à nos voyageurs. Basile se chargea du soin du

pourvoir la table de viande, et partit avec son fusil sur l'épaule

pour explorer les environs et y découvrir du gibier. Les autres demeurèrent à travailler à la confection de la cabane, qui était loin encore d'être terminée.

Basile suivit la rive du lac en se dirigeant vers l’est. Après un quart d'heure de marche, il arriva sur un coteau sec et pierreux et couvert d'une espèce de pin assez semblable, par l'aspect, au pin écossais (pinus rilvestris).

Ces pins avaient tous à peu près quarante pieds de haut, avec de gros troncs garnis de longues branches fletibles. Aucun autre arbre ne croissait dans le voisinage, car c’est une particularité de cette espèce, connue en botanique sous le nom de pin gris ou pinus banksiana, d'occuper pour elle seule le sol sur lequel elle pousse.

Basile, en passant près de ces arbres, observa que la plupart d'entre eux étaient écorcés ; cette particularité se faisait surtout remarquer aux branches. Tout autour de ces arbres le sol était couvert de petits morceaux d'écorce, comme si quelque animal eût pris la peine de peler les arbres et de ronger à moitié l'écorce.

Tout en cheminant, ilse demandait quelles espèces d'animaux pouvaient avoir fait cette besogne. Il n'avait point encore pu se donner à lui-même une réponse satisfaisante, lorsqu'il arriva à une place où le sol était couvert de sable ou plutôt de poussière. A son grand étonnement, il y découvrit des traces qu’il prit pour des empreintes de pieds humains. Elles étaient trop petites pour appartenir à un homme, et semblaient indiquer le pied d’un enfant de trois ou quatre ans.

Notre chasseur allait se baisser pour examiner ces empreintes de plus près, quand un cri qui semblait poussé par une voix

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d'enfant vint frapper ses oreilles. 11 se releva aussitôt et regarda de tous côtés afin de découvrir d'où provenait ce cri étrange. Mais il n’aperçut personne ni sur les arbres ni aux environs, bien que de la place où il se trouvait il pût voir entre les troncs de sapins à plusieurs centaines de pas autour de lui. Sa curiosité était de plus en plus excitée, et, s’il faut tout dire, un peu de crainte commençait À s'y mêler. Il se pencha de nouveau pour examiner de plus près les pas imprimés sur le sable, mais au même moment le même crise fit entendre de nouveau; mais cette fois le cri était plus fort, et semblait annoncer que l'être qui l’avait poussé s’était considérablement rapproché de Basile. Celui-ci commença à se rendre compte que l'être, homme ou animal, qu'il cherchaïi, devait être placé plus haut que lui, et il se mit à regarder avec attention sur le sommet des arbres. Au bout de quelques instants, il finit par découvrir dans la fourche d’une branche de pin un animal singulier et d’un aspect hideux qui lui était complètement inconnu.

Cet animal, de couleur foncée, avait à peu près la taille d’un chien basset, un poil épais et hérissé, et se tenait tellement accroupi sur la branche fourchue où il s'était établi, qu’on pouvait à peine distinguer sa tête de ses pieds. La figure étrange et le cri plus effrayant encore de cet animal inconnu auraient effrayé tout autre que notre brave Basile. Celui-ci avoua même plus tard qu'il avait eu un instant d'émotion; mais un peu de réflexionsuffit pour lui faire comprendre qu'il avait affaire à un des animaux les plusinnocents de la création, au porc-épic du Canada.

C'était cet animal ri avait enlevé l’écorce des sapins, dont il fait sa principale nourriture, et qui avait en même temps laissé sur le sable les traces de ses pieds, tout à fait semblables par la forme à ceux d’un enfant en bas âge.

La première pensée du jeune chasseur fut d’armer sa carabine et d'envoyer une balle au porc-épic, qui, loin de chercher à fair, demeurait au contraire immobile ense contentant de pousser de temps à autre le cri aigu qui avait révélé sa présence. Mais une réflexion vint à l'esprit de Basile : la détonation de l'arme à feu pouvait effrayer le oros gibier qui se trouvait dans les environs, et comme c'était à peine si le porc-épic valait le coup de fusil, i! se décida à le laisser tranquille. Il savait d’ailleurs, pour l'avoir entendu dire à Lucien, que cet animal demeure des semaines et même des mois entiers dans les mêmes parage:, et

qu'il était à peu près sûr de le retrouver là quand il voudrait. Il remit donc sa carabine sur son épaule, et reprit sa route à travers les bois, bien déterminé à revenir au porc-épic s’il ne trouvait pas mieux.

A mesure qu'il avançait le bois devenait de moins en moins épais, les pins avaient fait place aux peupliers. fes saules s'y mêlaient de temps à autre; mais ce n'était plus une forêt, c'étaient des bouquets de bois isolés autour desquels se trouvaient plusieurs espac:s vides d’une centaine de pas d'étendue.

Basile raarchait en silence comme tout bon chasseur au bois. Il rencontra une colline, la gravit, monta sur un arbre qui croissait au sommet, et de là inspecta tour le pays environnant. À ses pieds s’étendait un vaste plateau borné d'un côté par le lac, et entouré de tous les autres paz des bouquets de bois semblables à ceux que notre chasseur venait de traverser. Çà et là sur le plateau s'élevaient aussi quelques arbres isolés, mais tellement éloignés les uns des autres, que leur présence ne nuisait point à la vue, qui s’étendait fort loin, excepté du côté du lac, où elle était interrompue par un ‘:"cau de saules.

Basile ne fut pas longtemps sans découvrir un petit groupe d'animaux qui stationnait sur la lisière intérieure des saules. Quoiqu'il n’eût encore jamais vu d'animaux de cette espèce, il les reconnut facilement : les grandes cornes à andouillers qui s’élevaient sur leur tête les classaient incontestablement dans l'espèce des daims. Ces animaux étaient de haute stature, disgracieux, hauts sur jambes avec des oreilles longues comme celles des lièvres, un cou ramassé et surmonté d’une crinière hérissée, Leurs cornes étaient de dimensions énormes, larges et palmées. A ces signes Basile reconnut l'élan, l'animal le plus gros et le plus laid de toute la famille des daims.

Le troupeau aperçu par le jeune chasseur se composait de quatre individus : l’un grand, fort, et la tête armée de larges andouillers, était le mâle, les trois autres étaient la femelle avec ses deux faons de l’année précédente. Ces derniers avaient atteint la moitié de leur croissance, et se trouvaient encore dépourvus comme leur mère des cornes branchues qui décoraient Ja tête de leur père. Ces quatre animaux étaient d’une couleur foncée qui, à distance, paraissait noire ; la tête du gros mâle paraissait plus sombre que celles des trois autres.

A cette vue, l'émotion de Basile fut vive, car s’il avait souvent

entendu parler du grand élan, c'était la première fois qu'il avait occasion de voir cet animal, qui ne se montre jamais dans les pays qu’il avait lui-même habités jusque-là, et ne s’avance guère au sud au-delà des limites septentrionales du territoire des États-Unis. Du côté du nord, au contraire, cet animal s’avance très loin. On le trouve dans toutes les régions boisées, et certains voyageurs l'ont même rencontré sur les côtes de la mer Polaire. Les naturalistes ne sont pas encore bien sûrs que cet animal soit de la même espèce que l'élan d'Europe (cervus alces). En tout cas, s'il existe des différences, el'es sont peu importantes." En Amérique, cetanimal est désigné sous le nom de moose, tandis! qu'on a conservé le nom d’e/k, qui signifie plus spécialement élan, à une autre espècege daim plus petite, le wapili (cervus canadiensis), dont nous avons déjà eu occasion de parler Le moose, auquel nous conserverons le nom d'élan dans le cours de ce récit, tire cette dénomination du motindien mvcosoa qui signifie littéralement mangeur d'arbres. Aucune dénomination ne pouvait mieux convenir à cet animal qui se nourrit presque exclusivement de feuilles et de tiges d'arbres. Sa structure, comme celle de la girafe, est telle, qu'il ne peut paître l'herbe qu'avec une grande difficulté, à moins pourtant que ces herbes ne soient très élevées ou qu’elles n'aient poussé sur la pente d’une colline très inclinée. Quand il veut paître, il est obligé d’écarter les jambes et d'élever les épaules, qui, dans cette position, font alors saillie au-dessus de son cou. Cette manière de manger est, pour lui très fatigante ; aussi faut-il qu'il y soit forcé pour se décider à paître. Habituellement il trouve sa nourriture plus à sa convenance sur les branches dont il broute les feuilles et les pousses tendres. Plusieurs arbres fournissent à son alimentation, mais il préfère à tous le peuplier, le bouleau, le saule et surtout une espèce particulière de ces derniers arbres, connue sous le nom de saule rouge. L'érable rayé (acer striatum) est aussi fort recherché par l'élan; de là le nom de bois d'élan donné à cet arbre par les chasseurs. Get animal aime aussi le lis . d'eau (nymphæ), et pendant l'été on le voit souvent plongé dans l'eau jusqu'au cou et broutant les feuilles succulentes de cette plante. D'autres motifs l'engagent aussi à se mettre à l’eau : il est toujours tourmenté nendant les chaleurs par une foule de moustiques et d'autres insectes, et c’est pour lui un moyen de s’en débarrasser, Lorsqu'il est à l’eau, il est beaucoup plus facile à

approcher. Aussi les Indiens profitent-ils de cette circonstance pour le chasser dans leurs canots et le poursuivre à coups de piques et de lances.

L'élan se rencontre rarement en grandes troupes. C'est un animal dont les habitudes sont généralement solitaires. Il s'accouple à la saison des amours, et vit ensuite pendant quelque temps en famille, comme ceux que Basile venait de rencontrer.

Pendant l'hiver les Indiens suivent sa piste sur la neige ; cette chasse se fait avec des patins. Grâce à cette circonstance, les chasseurs ont souvent l’avantage sur l'élan, car avec leurs patins ils glissent sur la surface glacée, tandis que l'élan, au contraire, enfonce dans la neige, ce qui retarde considérablement sa fuite. Malgré cela, il n'est pas rare de voir des élans se faire chasser pendant plusieurs jours de suite, et échapper à ceux qui les poursuivent.

Il arrive, dans les temps de grande neige, que ces animaux sont trouvés par douzaine dans certains lieux où quelque accident les a rassemblés. Par exemple, ils ont été surpris pendant la nuit dans une vallée, et la neige est tombée autour d'eux de manière à les renfermer dans une enceinte presque infranchissable. Quand les chasseurs ont la chance de les rencontrer dans unesituation semblable, ils enlaissentrarement échapper un seul.

Je crois avoir dit que le cœur de Basile battit avec force à la vue des élans. Il avait en effet le plus grand désir de tuer un de ces animaux, tant à cause de la nouveauté de la chasse que parce que ses compagnons et lui avaient un véritable besoin de changer un peu leur régime d'alimentation. La viande d'élan est excellente, et il se disait que s’il pouvait retourner au camp avec quelques tranches de cette venaison, il serait deux fois bien reçu. Cette supériorité de la chair d'élan n’était pas ignorée de Basile, qui avait surtout entendu parler de la longue lèvre supérieure de cet animal comme d'un des morceaux les plus délicats et les plus recherchés des chasseurs de fourrures. La peau ne letentait pas moins, Car il pensait au parti qu’il pourrait tirer de cet excellent cuir, soit pour renouveler leurs mocassins, soit pour se fabriquer des chaussures pour la neige, dont il prévoyait qu’on aurait bientôt besoin. Toutes ces raisons ne faisaient, comme on le comprend, qu'ajouter au désir du jeune chasseur.

Mais il ne suffit pas de désirer, il fall: ‘* agir, et avant tout approcher des élans, chose difficile en toute saison. mais surtout

aux approches de l'hiver, A cette époque de l'année, il n'éxiste point d'espèce de daim qui se montre aussi timide et aussi soupçonneux que l'élan. Il n’en est point ainsi pendant l'été. Lors des chaleurs, les moustiques le tourmentent si cruellement, qu'il devient indifférent à tout et s'occupe beaucoup moins de l'approche de ses autres ennemis. L'hiver les débarrasse de ces importuns parasites, et ils ne s'occupent plus alors que du soin de veiller à leur sûreté. Les sens de l’ouïe, de la vue et de l’odnrat sont très subtils chez eux et les servent merveilleusèment à l'approche du danger. Quandils ont le vent pour eux, ils sentent un ennemi à des distances incroyables; à défaut de l’odorat, ja vue et l’ouïe les avertissent encore. Le moindre buissement des feuilles, la moindre agitation dans les branches suffsent pout donner l'éveil. Dans leurs pérégrinations sur la neige, ils prennent les précautions les plus grandes pour dérouter leurs ennemis, et ne consentent à se reposer qu'après avoir dérouté ceux qui les suivent en revenant à plusieurs reprises sur leurs traces. Cette prudente mesure leur fournit aussi l’occasion de s'assurer s'ils sont suivis ou non, et dans le cas où ils s'aperçoivent qu'on est à leurs trousses, ils ne manquent jamais de fuir dans une autre direction.

Basile connaissait toutes les ruses employées par les élans ; de vieux chasseurs les luiavaient racontées, aussi résolut-il d'agir avec la plus grande préèaution.

Son premier soin fut de s'assurer de la direction du vent. Ii eut la chance de trouver dans son carnier une plume appartenant sans doute à quelque gibier qui y avait autrefois séjourné ; il la prit et la plaça sur le bout de son fusil au’il éleva en l’air, puis il attendit. Au bout d'un instant le vent souffla et enleva la plume dans une direction que Basile nota dans son souvenir. C'est ce que les chasseurs appellent lancer la plume. Cette expérience est excellente pour indiquer d’où vient le vent. C’est un des points les plus importants dans la chasse au daim.

A la grande satisfaction de Basile, le vent venait de la partie inférieure du lac, et par conséquent lui soufflait au visage, circonstance heureuse qui lui permettait de gagner le rideau de saules avant d'avoir élé éventé par les éians. Grâce à ces saules, il espérait pouvoir s'approcher ensuite sans être vu, et comptait aussi au besoin se faire un couvert de grosses toufles de roseau disséminées çà et là sur la prairie.

Sansperdre de temps, ilgagnalessaules, etaprèsles avoir misentre luietle gibier, ils’approcha des élans en côtoyant lebord du lac.

Pendant plus d’une demi-heure il lui fallut tantôt s'avancer en marchant sur les genoux et sur les mains, tantôt en marchant sur le ventre comme un reptile, ne se relevant jamais qu'à moitié et encore dans les endroits où le couvert plus épais lui permettait de le faire sans danger. Ce fut une demi-heure de fatigue et de patience, mais il n’y avait pas d'autre moyen de gagner une place favoreble. D'ailleurs Basile était chasseur, et, comme tout véritable chasseur, possédait la patience et l'énergie, ces deux vertus sans lesquelles il n’est point de succès possible. Notre jeune homme obtint enfin la récompense de ses travaux, car en écartant quelques branches de saule et en regardant à travers, il s’assura qu'il était arrivé à l'endroit la plus favorable pour tirer. À cinquante pas devant lui il voyait se dresser les épaules élevées et les grands andouillers plats de l'élan mâle. qui, la tête en l’air, était en ce moment occupé à broyer le feuillage des saules, Ce fut à peine si Basile s’inquiéta de la position des autres animaux. L'élan mâle l’occupait exclusivement, et c'était à lui seul qu'il en voulait. Si Basile se fût préoccupé de la qualité de la viande il eût choisi tout autre moment, et la femelle aurait euses préférences. S’il eût eu affaire à des buffalos, il n’eût pas manqué de tuer la femelle; mais comme c'était la première fois qu’il tuait des élans, il tenait à s'attaquer au chef du troupeau.

Il aurait d’ailleurs désiré tuer la femelle ou l’un de ses petits, qu'il n'eût pu le faire aussi commodément. Le mâle était en effet le seul qui se trouvât bien à la portée de son fusil, les autres étaient plus éloignés, et ne lui laissaient guère voir que le haut de leurs épaules. Le mâle lui-même n'était pas dans une position très favorable au tireur : il se présentait de face, et Basile craignait en le frappant sur le frontal de ne pouvoir le tuer sur place. Il savait du moins qu'un pareil coup n’abattrait pas un buffalo. Dans la crainte de perdre son coup et son gibier, il attendit, au lieu de tirer de suite, que l’élan-se présentât d’une manière plus avantageuse. Ce ne fut pas long, et l'animal s'étant retourné, offrit au chasseur le défaut de l'épaule ; celui-ci en profita, prit son temps et tira. Presque au même instant on entendit un bruyant trépignement de pieds, c’élait la femelle et les jeunes élans qui s’enfuyaient de toute la vitesse de leurs jambes.

A la grande joïe de Basile, le mâle ne 165 accompagnait pas, il restait caché derrière le rideau de saules ; sans aucun doute il était mort,

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