‹ La baie d'Hudson [microforme]Chapitre 37 sur 53 · DUEL A MORT... AVEC UN ÉLAN · texte numérisé non relu

DUEL A MORT... AVEC UN ÉLAN

Basile s'élança aussitôt en avant sans prendre le soin de recharger sa carabine, imprudence qu'il commettait rarement. En trois sauts il fut hors des saules et en présence du gibier. A son grand étonnement, l'élan n’était pas mort, il n'était même pas abattu, il était seulement tombé sur ses genoux et paraissait blessé. En s'approchant davantage, Basile distingua sur son cou l'ouverture faite par la balle. 11 n'eut guère le temps de l'examiner, car en apercevant le chasseur, l'élan se releva sur ses pieds et s'élança contre lui, les cornes en avant et les yeux étincelants de fureur. Il avait dans ce moment le regard du tigre.

Basile se jeta de côté et fut assez heureux pour éviter ce premier choc. Le second ne se fit pas longtemps attendre. L'élan se retourna, releva la tête et revint sur son adversaire, les pieds de devant en l'air. Basile essaya de se défendre avec la carabine en s’en servant comme d'une massue, mais en un instant il fut désarmé. Pourtant il eut encore la chance de sortir sans accident de cette seconde épreuve.

Il jeta les yeux de tus côtés pour découvrir un moyen de salut. Un arbre se tic::vait à quelques pas de là; il se dirigea de ce côté de toute la vitesse de ses jambes. L’élan le suiviit de si rrès, que ce fut juste s’il eut le temps de se cacher derrière le tronc de l'arbre. L'animal furieux était sur ses talons, et vint persque aussitôt frapper de ses cornes le tronc protecteur, dont l'écorce vola en éclats. Ce fut pendant quelque temps une poursuite acharnée. Basile tournait avec rapidité autour du tronc de l'arbre, toujours suivi par son adversaire, qui de temps en temps frappait l'arbre de ses cornes, battait la terre de ses pieds et faisait entendre un reniflement bruyant. Sa fureur s’augmenta

‘ de l’inutilité de ses efforts. Dans sa rage impuissante, il s’atta-

qua au tronc de l'arbre, et le frappa si rudement de ses cornes,

qu’en peu de temps il fut entièrement dépouillé de son écorce

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jusqu’à la hauteur de six pieds. Pendant ce temps, Basile ne cessait de tourner autour de l'arbre, en ayant toujours soin de Ù se tenir du côté opposé à l'animal.

À Le désir du jeune chasseur était de grimper sur l'arbre, et de se mettre ainsi hors de la portée des coups de son adversaire ; 1 mais par malheur l'arbre était un peuplier, dont les branches se trouvaient à une grande élévation du sol, et dont le tronc était trop gros pour être embrassé; sa seule ressource était de continuer à tourner autour de l'arbre et de s’en faire un bouclier contre les cornes de l'éian.

LA Cette lutte aurait depuis une heure. De temps en temps l'élan s’arrêtait, puis il reprenait sa poursuite avec une fureur qui semblait croître au lieu de diminuer. Un tigre ou un lion n’eût pas été plus ardent à la poursuite et plus implacable dans sa vengeance. L2 biessure qu'il avait reçue le faisait sans doute souffrir, et empêchait sa colère de tomber. Malheureusement cette blessure n'était pas mortelle, comme Basile était à même de le vérifier. La balle, après avoir entamé Je cuir, avait rencontré un os et avait glissé dessus sans le fracturer, et cette blessure ne faisait qu’exciter la rage de l'élan sans diminuer en rien ses forces.

Basii: commençait à craindre l'issue de cette lutte prolongée. Il était épuisé de fatigue et de faim. Comment se reposer, comment tenir jusqu'à cet que ce animal forcené consentit à le laisser? Telles étaient les questions qui se présentaient à son esprit troublé, problème difficile auquel il ne voyait aucune so- ‘Jution. Il avait entendu parler de chasseurs tués par des élans blessés, il avait également entendu dire que ces animaux pous- - saient la rancune jusqu’à reste: plusieurs jours sur place, afin 4 d'assurer leur vengeance; et pourtant ilne pouvait rester là : plusieurs jours : il pressentait, au contraire, le moment où il tomberait épuisé et serait foulé aux pieds de son ennemi fu- 4 rieux.

È Ceux uu camp viendraient-ils à son secours? Mais ce ne pouù vait être avant la nuit. Ce serait seulement alors qu'on commencerait à s'inquiéter de sea absence ; et comment reconnaîtraient- | ils ses traces travers les ténèbres? D'ailleurs la gelée avait 4 rendu la terre dure comme ’e roc ; les pisds n'y laissaient pas la moindre empreinte, et de jour même il eût été difficile, sinon impossible de reirouver ses traces. Marengo seul était capable

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de trouver sa piste; le chien avait été laisse au camp, car Basile avait préféré chasser seul. Peut-être aurait-on l'idée de l'utiliser; mais c'était une faible lueur d'espoir, qui ne suffisait pas pour combattre son anxiété. Les circonstances n'étaient pas au surplus favorables pour Marengo ; car, en supposant que le chien eût retrouvé d’abcrd la piste de son maître, celui-ci avait fait tant de détours, était revenu si souvent sur ses pas, qu'il était à craindre que le limier ne fût bientôt dépisté. Puis ses traces ne pouvaient-elles pas avoir été coupées par des élans ou d'autre gibier qui donneraient le change?

Ces réflexions, qui n'étaient que trop justes, commençaient à donner à Basile de sérieuses alarmes, Il ne désespérait pas cependant, car c'était une âme vigoureusement trempée, sur laquelle le désespoir n'avait aucune prise. Le danger ne faisait au contraire que doubler ses forces en excitant son énergie.

Tout en se creusant l'esprit pour trouver un moyen d' ‘alut, il jetait les yeux de côté et d'autre, quand ses regard. vent à tomber sur son fusil qui gisait par terre à environ cent pas de là. S'il pouvait s’en emparer et le recharger, les choses changeaient de face, et il n'avait plus rien à craindre; mais c'était folie que de quitter l'arbre pour aller ramasser son arme, l'élan l'aurait bien vite atteint, renversé et broyé sous ses coups. Cette idée était impraticable, il dut bientôt y renorcer.

Dans la direction opposée à celle où se trouvait sa carabine, les regards de Basile découvrirent un groupe d'arbres, séparés entre eux par une dizaine de pieds ; le premier n’était pas éloigné de lui de plus de quinze pas. Basile conçut le projet de gagner le premier de ces arbres, puis le second, puis le troisième, jusqu’à ce qu'enfin il pût s'échapper dans l'intérieur de la forêt. Profitant d'un des temps d'arrêt de l'élan, il espérait gagne” quelques pas d'avance et pouvoir effectuer son projet; mais c’était une entreprise dangereuse : s'il avait mal pris son temps, si le pied lui manquait, si ses forces lui faisaient défaut, l'élan le rattrapait, et alors, il n’y avait pas à en douter, la mort était inévitable.

Il le savait, mais il n’en persista pas moins dans 5a résolution. Il attendit seulement le moment où l'élan se trouvait directement entre lui et le groupe d'arbres qu'il désirait atteindre.

On s’étonnera peut-être qu’il ne choisit pas de préférence :e moment où l’élan se trouvait au contraire du côté opposé, mais

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ce serait à tort. Basile avait parfaitement calculé que l'élan, emporté par la fureur et ne soupçonnant nas le projet de son adversaire, continuerait à faire le tour de l'arbre comine si de rien n’était, et lui laisserait ainsi un temps précieux, dont il prétendait se servir. Il espérait aussi que l'animal, surpris et dérouté par cette manœuvre, perdrait encore quelques secondes en incertiludes et en hésitations.

Le moment attendu par le chasseur ne tarda pas à se présenter; Basile s'élança comme un trait, toucha presque en passant les cornes de l’é'an, et sans s’arrêter, sans jeter un coup d'œil en arrière, gagna de toute la vitesse de ses jambes le tronc de l’arbre le plus voisin, à l'abri duquel il se blottit comme derrière un rempart. L'élan le suivait, mais il était parti trop tard ; et quand il arriva à l'arbre, son adversaire était déjà retranché. Furieux de se voir de nouveau trompé dans sa vengeance, il tourna la vicience de ses coups contre l'arbre et le frappa de ses cornes et de ses pieds, comme il avait fait du premier.

Quant à Basile, il employait, pour éviter ses attaques, le moyen qui lui avait précédemment réussi.

Au bout de quelques inutes, le hardi chasseur se prépara à une nouvelle course; elle réussit aussi bien que la première. Il parvint à gagner sans accident un troisième, puis un quatrième arbre. Inutile d'ajouter que l'élan le poursuivait toujours.

Basile commençait à espérer que ce moyen de fuite finirait par ui réussir, quand il s’aperçut, à son grand désappointement, qu'entre le quatrième arbre, derrière lequel il se trouvait abrité, et le bois qu’il voulait gagner, s’étendait un grand espace planté seulement de quelques arbres clair-semés, et tous beaucoup plus petits que ceux qui l'avaient protégé jusqu'alors. Deux cents pas au moins le séparaient de la lisière du bois ; c'était, dans les circonstances présentes, une distance énorme et difficile à franchir. Il était à craindre aue, s’il tentait cette dernière aventure, l'élan ne le rattrapât et n’assouvît d’un seul coup sa fureur et sa vengeance. Le jeune homme se mit à réfléchir à la difficulté des circonstances.

Pendant qu'abrité derrière ce quatrième rempart, il combinait un nouveau plan de fuite, il remarqua que l'arbre auquel il touchait était fort branchu, et que ses basses branches ne se trouvaient qu’à une petite distance au-dessus de sa tête. L'idée lui vint aussitôt d'y grimper. Si ce n'était pas là un moyen de

salut, c'était au moins du répit et la possihilité de se reposer, chose d'autant plus appréciable dans ces circcnstances, que notre jeune chasseur ne se soutenait plus que ÿar un suprême effort d'énergie. Sans plus tarder, il saisit “ne des branches, s’enleva à la force des poignets, et se trouva en un clin d'œil commodément établi sur une des fourches de l'arbre.

La fureur de l'élan ne diminuait pas; il continuait à tourner autour de l'arbre, s’arrêtant cependant de temps en temps pour se dresser sur ses pieds de derrière et frapper le tronc avec ceux de devant. Dans cette posilion, son museau se trouvait si près de Basile, que celui-ci pouvait presque le toucher. L'idée lui vint aussitôt de tirer son couteau de chasse pour en frapper l’animnal furieux.

Cependant cette action amena chez lui une foule de pensées nouvelles, qui le firent aussitôt changer de résolution, et abandonnant la branche sur laquelle il était perché, il monta plus haut sur l'arbre, choisit une des branches les plus droites, et se mit à la couper près du tronc. Cela fut bientôt fait, après quoi il dégagea la branche des tiges et des nœu” , et obtint de la sorte une hampe de lance à laquelle il adapta son couteau de chasse, qu'il eut soin d'y attacher fortement à l’aide de lanières qu'il découpa au baudfrier de sa poire à poudre. Cette opération terminée, notre chasseur se trouva possesseur d'une redoutable lance, car son couteau, de l'espèce de ceux appelés bouwie, avait une large lame affilée, tranchante et pcintue comme une rapière.

Comme il se trouvait alors trop haut pour pouvoir s’en servir commodément, il descendit et s'établit sur la branche où il s’était précédemment placé. Là, il se campa solidement, et attendit pour frapper le moment favorable. Ce ne fut pas long. L'élan, qui continuait toujours ses manœuvres, se leva de nouveau sur ses pieds de derrière. Le chasseur saisit l'occasion, et enfonça la lame de son couteau dans la poitrine de l'animal. La force du coup fut telle, qu’une partie de la hampe disparut dans le corps; un ruisseau de sang s’échappa de la plaie, l'élan retomba lourdement à terre, brama par trois fois, et s’agita convulsivement ; ce fut tout. Il demeura immobile, et le chasseur eut la joie de constater qu'il était complètement mort.

Aussitôt il descendit de l'arbre, courut à sa carabine, la ramassa, la rechargea avec soin, puis revint à l'élan. L'animal ne

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Fig. 15. Page 196.

Il ramassa sa carabine, la recharger. et revint à l’élan qui ne donnait plus signe de vie.

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donnait plus aucun signe de vie. Le jeune homme lui ouvrit la bouche à l’aide 4'un bâton qu'il lui passa entre les dents, et lui coupa la langue et la lèvre supérieure, deux morceaux de rhoix qu'il mit dans son sac.

Il se disposait à partir, quand une nouvelle idée lui traversa l'esprit. 11 s'arrêta, posa son fusil par terre, tira son couteau et s'approcha de nouveau du corps de l'élan, auquel il fit une incision près des rognons. Il enfonça sa main dans ce cadavre encore chaud, et retira une partie des intestins. C'était la vessie. Ses yeux qui se portaient alors de côté et d'autre évidem- * ment à la recherche de quelque objet dont il avait besoin, finirent par s'arrêter sur une touffe de grands roseaux qui croissaicnt à quelques pas de là. Il avait trouvé ce qu'il cherchait; il s'approcha de cette touffe et en coupa une tige dont il fabriqua un chalumeau. Ce chalumeau, introduit dans la vessie. jui servit à la gonfler et à lui donner toute l'extension dont elle était susceptible. Cela fait, il prit une courroie, y attacha la vessie gonflée, et suspendit le tout à une branche d'arbre, de manière que la vessie se trouvât à quelques pieds seulement audessus du corps de l'élan. Cet appareil était mis en danse par le plus léger souffle du vent, et avait ainsi un mouvement perpétuel.

C'était un épouvantail destiné à effrayr - les loups et à les empêcher-d’approcher du corps de l'élan, dont notre jeune chasseur se proposait d'utiliser plus tard et la viande et le cuir.

Cette sage précaution prise, il jeta de nouveau sa carabine sur son épaule, et s’éloigna à grands pas dans la direction du camp. Il eut bientôt rejoint ses frères. La langue de l'élan fournit aux frais du diner et fut fort appréciée de tout le monde. Le repas terminé, nos quatre voyageurs se rendirent en toute hâte au lieu où Basile avait laissé sa proie. Tout fut retrouvé en bon état, mais on put constater que la vessie n’avait pas été inutile; il y avait en effet près de là une douzaine de loups qui rôdaient en poussant des hurlements, mais quo la vue de cet objet étrange tenait en crainte el empêchait d’opprocher. Sans cette petite précaution, on n'eût certainement trouvé que leurs restes.

Cette manière d’effrayer les loups paraîtra peut-être extraoraaire. Elle est cependant très usitée par les chasseurs, et toujours avec succès. Ces animaux, tout fins et rusés qu'ils sont, se laissent toujours tromper par cette ruse grossière, et ont une

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véritable frayeur d'une simple vessie gonflée balancée par le vent.

L'élan tué par Basile était un des plus grands de son espèce; sa taille égalait presque celle d’un cheval ordinaire. Ses cornes pesaient soixante livres, et son corps entier quinze cents iivres. 11 fallut à nos voyageurs deux journées entières pour transporter toute cette viande au carp.

Pendant ces allées et venues, François découvrit le porc-épic sur l’arbre même où Basile l'avait aperçu la veille. Il n'avait pas pour l’épargner la mêmeraison que son frère avait eue précédemment, aussi le tua-t-il sur place d’un coup de fusil,

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