DEUX MOIS DANS UNE CABANE
La maison de bois dont il a été parlé plus haut était heureusement terminée le 4° septembre. Il était temps, car ce jour même fut marqué par un redoublement de froid. Il tomba pendant la nuit une grande quantité de neige, de sorte que le matin en se levant nos voyageurs virent toute la campagne couverte d'un pied de neige. Il devenait dès lors fort difficile de sortir, et l'on dut s'occuper sans délai de fabriquer des chaussures pour la neige.
Les souliers à neige sont d'invention indierae. C’est un des articles les plus indispensables de la garde-robe des habitants des régions arctiques. Sans le secours de cette chaussure tout voyage à pied serait impossible. Dans ces contrées, je crois l'avoir déjà dit, la terre est pendant l'hiver couverte de plusieurs pieds de neige. Cette neige reste une grande partie de l’année sans diminuer : six mois dans certaines contrées, huit et neuf mois dans des régions plus froides. La neige est souvent durcie par la gelée
‘de manière à pouvoir supporter un homme sans qu'il soit nécessaire pour le soutenir de chaussures particulières ; mais souvent aussi, et cela arrive toutes les fois que la neige est nouvellement tombée, elle est trop molle pour offrir quelque résistance, et l'on courrait le risque d'y enfoncer à chaque pas et de disparaître dans quelque fondrière.
Pour obvier à cet inconvénient, les Indiens font usage d’une
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espèce de chaussure désignée par les Anglais sous le nom de snow-shoes (souliers à la neige) et de raguettes par les voyageurs canadiens. Cette chaussure est en usage chez toutes les tribus indiennes qui habitent le territoire de la baie d'Hudson ; et c'est à elle que ces peuplades doivent de n'être pas retenues prisonnières pendant une grande partie de l’année, et de pouvoir chasser le daim et les autres gibiers.
L'imprévoyance est un défaut propre à tous les sauvages et plus encore peut-être aux Indiens du nord de l'Amérique qu’à tous autres. Ils ne savent point, comme la fourmi, amasser pendant l'été les provisions ds ‘hiver, et si la chasse venait à leur manquer pendant la mauvaise saison, des tribus entières périraient de misère et de faim. Il n'est pas rare de voir des individus de cette race paresseuse et misérable succomber à ce fléau terrible, et l'on neut dire que leur vie est un continuel combat avec la famine.
Ces malheureux, exposés Dendint l'hiver à toutes les rigueurs de la faim, sont pourtant pendant l'été presque toujours dans l'abondance. C'est en effet par centaines qu'ils tuent alors les daims et les buffalos ; mais au lieu d’aviser au moyen d’en con-. server la viande, ils se contentent d'enlever les langues, laissant: le reste du corps devenir la pâture des loups. Ces mêmes Indiens, qui ont négligé cette précieuse ressource, se trouveront pendant l'hiver sans un seul morceau de viande, et verront pendant six ou sept mois leur existence et celle de leur famille dépendre d'une journée de chasse plus ou moins heureuse. Mais, qui le croirait ? l'expérience ne leur sert à rien. L'été fait oublier les souffrances de l'hiver, et un nouvel été venu, ils laissent perdre leurs provisions avec la même imprévoyance dont ils ont tant eu à souffrir pendant l'hiver précédent.
Mais revenons à nos souliers à neige, et disons la manière dont on les fabrique.
Il n'est personne parmi vous, mes jeunes lecteurs, qui n’ait vu tendre des coliets pour prendre des oiseaux en temps de neige. Ces petits lacs s’attachent à un cerceau traversé par de petites cordes ou ficelles. Eh bien, supposez que ce cerceau ait une forme allongée, représentant à peu près la figure d’un bateau, imaginez aussi que les ficelles sont remplacées par des courroies de cuir, et vous aurez alors une idée des souliers à neige des Indiens. Ce genre de chaussure a ordinairement de
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trois à quatre pieds de long ; au milieu ila à peu près un pied de large, et va en se rétrécissant aux deux extrémités, Le cerceau auquel sont fixées les courroies est ordinairement d’un bois très léger et poli au couteau ; il y a surtout certaines espèces de pins dont le bois, à cause de sa légèreté et de sa dexibilité, est très estimé pour cet usage; mais l'arbre dont on se sert le plus souvent est celui que les Canadiens voyageurs désignent sous le nom de bois de flèche, sans doute parce que les sauvages l'emploient également à faire les flèches dont ils se servent. Ce bois, aussi souple que léger, est d'une utilité constante chez les sauvages, qui s’en servent dans la construction de leurs tentes, de leurs bateaux, et dans beaucoup d’autres circonstances.
Lorsqu'on a donné à ce cerceau ou plutôt à ce cadre la dimension et la forme voulues, on y adapte par le milieu deux barres transversales situées à quelques pouces l'une de l’autre. Ces deux morceaux de bois sont destinés à poser le pied et à consolider tout l'appareil. Ceci fait, on étend sur le cadre un filet en ne laissant de libre qu'un petit espace destiné à recevoir le pied. Le filet est fait le plus souvent de lanières de daim et quelquefois aussi de cordes de boyau, et est assez semblable, ainsi que son nom français l’indique, à ces raquettes dont on se sert pour le jeu de paume. Quand les souliers à neige sont ainsi préparés, il ne reste plus qu'à les adapter aux pieds, ce qui se fait à l’aide de courroies. Une paire de pareils souliers représente à peu près six pieds carrés. On peut les faire plus grands si les circonstances le requièrent, mais dans les dimensions que nous venons d'indiquer ils sont suffisants pour porter l’homme le plus lourd sur la neige la plus friable, et un Indien chaussé de læ sorte court ordinairement sur la neige comme un patineur sur la glace.
Ce genre de chaussure, en usage chez toutes les tribus indiennes, n’a pas partout la même forme. Les Chippewas, par exemple, ne courbent que l’un des côtés du cadre et font l'autre entièrement droit. De la sorte la chaussure a la forme d’un arc avec sa corde. Dans ce cas ces souliers ne peuvent pas servir indifféremment pour l'un et l’autre pied ; il y a le gauche et le droit. Je dois ajouter que cette forme est exceptionnelle, et que la plus généralement adoptée est celle que nous avons décrite plus haut.
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Nos jeunes voyageurs, voyant que la neige était arrivée, comprirent, comme je l'ai déjà dit, qu'il leur fallait à chacun une paire de raquettes, quatre en tout. Norman, à qui son expérience donnait ce droit, fut nommé maître cordonnier. Ce titre n'était point usurpé, car le jeune homme savait fabriquer un cadre et le couvrir d'un filet de manière à rendre des points à la \plus habile femme Indienne. Ses compagnons ne firent que l'aider dans son travail.
Lucien coupa le cuir de l'élan en lanières étroites et régulières; Basile sortit malgré la neige, et alla couper sur le pin, où on avait tué le porc-épic, les branches destinées à faire les cadres des chaussures. Ces branches rapportées au logis, lui et François les élaguèrent, les polirent avec leurs couteaux et les firent sécher sur la cendre chaude, de manière que le maître cordonnier n'eût plus qu’à les mettre en œuvre. Cette fabrication de chaussures les occupa pendant plusieurs jours, au bout desquels chacun eut enfin une paire de souliers à neige proportionnés à sa taille et à sa force.
Ils songérent ensuite au moyen de se procurer des provisions d'hiver. La viande d'élan leur avait suffi jusqu'alors, mais elle ne pouvait toujours durer, et s'épuiserail au contraire d'autant plus facilement qu’ils n’avaient rien pour manger avec, ni pain, ni légumes, ni aucune autre substance. Dans de telles conditions, on comprend qu'il faut à chaque individu une grande quantité de viande pour se soutenir. Ce n’est plus comme dans nos grandes villes, où on varie sa nourriture et ses boissons. L'homme qui voyage dans les contrées septentrionales est presque toujours de très bon appétit. La viande, dont il fait sa nourriture principale, est, d’un autre côté, un aliment qui se digère très vite et permet à l'appétit de se renouveler très souvent. Aussi la ration de vivres allouée aux employés de la compagrie de fourrures est-elle assez considérable pour fournir à la nourriture de plusieurs personnes d'un appétit ordinaire. Dans certaines parties ‘du territoire de la baie d'Hudson, on accorde aux voyageurs une ration de huit livres de viande par jour, encore beaucoup d'entre eux la trouvent-ils insuffisante. Un daim et même un burfalo ne leur sont pas d'une très longue ressource, surtout lorsqu'ils en sont réduits à ne se nourrir que de viande, et qu'ils n'ont plus à leur disposition ni pain ni aucune espèce de végétaux.
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Comme on le voit, ce n'était pas sans raison que nos jeunes aventuriers se préoccupaient de faire leur provision de viande avant que les rigueurs de l'hiver vinssent leur enlever tout à fait les ressources de la chasse.
& vètement les inquiétait également. Ils étaient assez couverts pour ne pas souffrir des froids qu'ils avaient éprouvés jusqu'alors ; mais ils savaient qu'une température beaucoup plus rigoureuse les attendait sur le bord du grand lac de l’Esclave, et qu'au cœur dé l'hiver leurs habits et leurs couvertures seraient impuissants à les garantir des rigueurs du climat. Il fallait donc de toute nécessité qu'ils se procurassent des fourrures chaudes, avant une époque qui ne devait pas tarder à se montrer. En conséquence de ces nécessités, Basile et Norman se livrèrent avec ardeur à la chasse, aussitôt qu'ils purent, grâce à leur nouvelle chaussure, s’aventurer sans danger sur la neige. Ces expéditions prenaient toutes leurs journées, il était rare qu'ils rentrassent avant la nuit. Ils ne revenaient guère les mains vides; tantôt c'était un caribou qu'ils avaient tué, tantôt un renne, tantôt ? -si un woodlard, autre variété de la famille des daims. Ils n \POraient guère au camp que la peau et les parties les plus uercates de l'animal, et aban@onnaïient le reste aux loups, comme indigne de figurer dans leur garde manger. La chair du caribou et du woodland a un goût très prononcé, et:est très peu agréable à manger, et ces deux espèces d'animaux ne sont guère estimées que pour leur peau.
Nss chasseurs n'’abattaient pas toujours du gibier aussi important; et il leur arriva quelquefois de rentrer au logis sans avoir trouvé occasion de tirer un seul coup de fusil. Il y eut un jour plus heureux que tous les autres, dans lequel ils réussirent à tuer toute une bande d’élans, cinq individus en tout : un vieil élan mâle, un autre mâle plus jeune dont les cornes n'étaient point encore branchues, une mère et deux petits. Ils les avaient : suivis pendant longtemps, et étaient enfin parvenus à les renfermer dans une espèce de vallée étroite ou la neige était très profonde et où ces animaux enfoncèrent jusqu'au ventre. Il avait plu la veille ; la neige, fondue à la surface, avait ensuite gelé pendant la nuit, et formait une légère croûte qui se brisait sous les pieds des daims et leur coupait les jambes à chaque pas qu'ils faisaient. Cette circonstance avait ralenti leur marche au point que les chasseurs purent facilement les suivre, Leurs souliers à
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neige leur furent dans cette circonstance d'un grand secours, et quand les daims se furent enfoncés dans la neige de la vallée de manière à y rester pour ainsi dire piqués, ils les approchèrent à. lenr guise et les tirèrent à leur convenance ; aussi pas un ne leur échappa, tout le troupeau y resta.
Les chasseurs, pour préserver la viande de la dent des loups et des wolverènes, eurent soin de la couper par quartiers et de la suspendre aux branches des arbres. Quand cette besogne fut terminée, la vallée offrait l'aspect d'un abattoir. Le lendemain on construisit un traîneau, à l’aide duquel on emporta toute la viande au camp; puis on allnma de grands feux tout autour de la cabane, et on consacra plusieurs jours à sécher cette masse de viande. Si nos voyageurs eussent été certains de la continuité du froid, ils se fussent épargné cette peine, car la viande était gelée et dure comme de la pierre, et se serait longtemps conservée en cet état; mais ils craignaient un dégel imprévu; et comme le bois ne leur manquait pas, ils ne crurent pas devoir s’exposer à perdre tout d’un coup leurs provisions.
Ils étaient désormais assurés contre la famine, et avaient des approvisionnements pour plusieurs mois. La chasse n'était plus indispensable, et s'ils se livraient de temps en temps à cet exercice, c'était pour se procurer de la venaison fraîche, plus agréable au goût que la viande sèche, et pour prendre un exercice aussi plaisant qu'utile à leur santé. Dans la position où ils étaient, c'était encore la meilleure manière de combattre la maladie et surtout l'ennui.
Malgré tous leurs efforts, ce dernier fléau vint cependant les assaillir plus d’une fois, 11 y avait des jours où le froid était si intense qu'ils n'osaient mettre le nez dehors sans crainte d'être gelés, bien qu'ils fussent cependant couverts de vêtements de fourrures confectionnés par Lucien, tailleur en chef de la société. Pendant ces jours-là, ils étaient obligés de demeurer assis autour de leur feu, dans l’intérieur de leur cabine, et pour tuer le temps ils s'occupaient à nettoyer leurs armes, raccommoder leurs vêtements, faire des filets et autres occupations de ce genre. Ces tristes journées n'étaient cependant pas toujours exemptes d’un certain charme. Lucien disait à ses compagnons ce qu'il avait vu dans les livres ; Norman les initiait aux scènes de la vie polaire ; François les faisait rire avec ses plaisantsries et ses bons mots ; Basile avait aussi un talent fort rare et fort
appréciable, celui de savoir écouter, et grâce à cette entente cordiale, les mauvais jours s'écoulaient sans trop de peine ni d'ennui.
Les choses se passèrent donc assez bien pendant un temps. Durant les six premières semaines ils trouvèrent à peine le temps de s’ennuyer, mais ieur patience s'épuisa, la perspective de passer six mois de cette manière commença è les effrayer un peu, et ils se prirent à désirer vivement un changement de position. Les aventures de chasse, qui avaient autrefois le privilège d’exciter leur en‘housiasme, étaient maintenant sans intérêt pour eux. Tous les travaux d'intérieur leur paraissaient monotones et presque insupportables ; c’est que nos jeunes voyageurs étaient tous d’un caractère actif et entreprenant, et qu'ils avaient appris depuis longtemps à connaître la valeur du temps. L'idée d'être pendant six logs mois privés de rela.ions avec les autres hommes et de consumer leur temps dans une vie inactive, commençait à leur être insupportable, et tous aspiraient vivement à un changement de position.
Un jour qu’ils s’entretenaient ensemble à ce sujet, une proposition fut mise en avant par Basile, elle était hardie cc:nme tous les projets de l'aventureux jeune homme : il ne s'agissait de rien moins que de lever le camp et de continuer le voyage.
Cette proposition, faite à l'improviste, surprit vivement ses compagnons. Mais comme il l'avait faite dans un moment où tous les esprits étaient bien &isposés, loin de la repousse: on se mit à l'examiner sous toutes ses faces et à la discuter. François, toujours impétueux, se rangea de suite de l'avis de son aîué ; Lucien, plus prudent, sans rejeter la proposition, énuméra les dangers auxquels cette entreprise pouvait les exposer ; restait Norman. Le jeune marchand n'avait point encore donné son avis, auquel son expérience du pâys donnait nécessairement un grand poids.
On lui demanda sou opinion, et tous les yeux se tournèrent sur lui avec intérêt. Norman ne nia aucua des dangers prévus par Lucien, mai) il assura qu’il croyait possible de les surmonter. en agissant avec ensemble et prudence. En somme, il vota pour la proposition, qui finit par être acceptée à l'unanimité.
Peut-être que dans cette circonstance Norman owblia un peu sa prudence ordinaire pour se laisser aller au désir bien naturel de revenir chez lui. 1] y avait près de deux ans au’il était
absent ; il brûlait du désir d'embrasser son père et de presser la main à ses vieux compagnons du fort. Un autre sentiment le poussait aussi’ à son insu. Ce sentiment, c'était l'ambition. Il n'ignorait pas toutes les difficultés de l’entreprise, et son orgueil était flatté de l'espoir d'accomplir un voyage qui serait à juste titre regardé comme un exploit. Son caractère sous ce rapport se rapprochait de celui de Basile ; c'était une rature ardente our laquelle le danger n'était pas sans attraits.
Il fat donc résolu qu’on lèverait le camp, et qu'on coutinuerait, le voyage.