LES LOUPS ET LE MÉNÉTRIER
Les émotions de la journée avaient été si violentes, qu'aucun de nos voyageurs ne se sentait envie de dormir ; la coupe de thé cireulait à la ronde, et la conversation était tout naturellement revenue sur ces terribles loups dont la rencontre avait failli être si fatale au pauvre Lucien, quand Norman proposa à ses compagnons de leur raconter une aventure où les loups jouaient le principal rôle. Cette proposition n’était pas de celles qu'on refuse, et le jeune orateur obtint aussitôt la parole d’un consentement unanime.
« Les loups, dit-il, sont, comme vous savez, les animaux de
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proie les plus répandus ; ce sont, par suile, ceux dont l'extermination présente les plus grandes difficultés. On les trouve partout; leur caractère sauvage et bassement féroce est en tous lieux le même ; Icurs habitudes de lâcheté, leurs cris hideux, leur voracité sans exemple, les font à juste titre haïr et mépriser de tout le monde. Je suis de l'avis général, et n'ai jamais eu pour eux aucune espèce de sympathie, et l'affaire d'aujourd'hui, vous pouvez m'en croire, n'a pas modifié ma façon de penser. Cependant je me rappelle, à leur sujet, une histoire que je veux vous raconter et qui est tout à leur honneur, car elle tend à prouver qu'ils ne sont pas aussi dénués de sensibilité qu'on le croit généralement.
A l'époque des premiers établissements dans le sud du Kentucky, le pays se trouvait littéralement infesté de loups. Des bandes de ces animaux, sortis des forêts du Nord, refluaient sur les bords boisés de la rivière Verte, et principalement dans le voisinage de Henderson, pays situé sur l'Ohio, un peu au-dessus de l'embouchure de la rivière Verte. Les étables avaient considérablement à souffrir de ce dangereux voisinage, et il ne se passait pas de jour d'hiver où l’on ne se plaignît dans les fermes de veaux, de cochons et de moutons enlevés par ces voleurs déterminés. Ils poussaient même quelquefois l'audace jusqu’à attaquer les hommes ; car les loups, qui n'avaient point encore à cette époque appris à se méfier des armes à feu, n’hésitaient point, lorsqu'ils étaient pressés par la faim, à attaquer le voyageur attardé que le hasard plaçait sur leur passage. J'ai lu à cet égard maintes aventures aussi intéressantes que curieuses ; mais aucune ne m'a frappé davantage que l’histoire de Dick le ménétrier.
Dick était un vieux mulâtre assez paresseux de son naturel, et à peu près propre à rien, dont le seul mérite consistait à jouer du violon; mais ce seul mérite suffisait pour faire du vieux Dick le mulâtre le plus important de toute la contrée. Aucune fêle ne se donnait, aucun plaisir ne se prenait à quarante milles à la ronde, sans qu'on y appelât le vieux ménétrier et son archet.
Dick était esclave, et appartenait à l'un de ces Henderson qui ont donné leur nom à la ville et au pays environnant. Ce vieillard était aimé de tout le monde, et son maître avait pour lui beaucoup d’égards, On lui laissait la libre disposition de son temps, et il avait la permission de promener son archet dans tout le voisinage, car on savait qu'il avait la propriété de chas-
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ser de l'esprit des nègres les tristes préoccupations qui trop souvent mènent à la paresse et à l'insubordination. En vrai musicien qu'il était, Dick attachait à son art une importance exagérée peut-être, et comptait parmi £es vertus celle d'être exact et ponctuel à tous les rendez-vous qu'on lui donnait. D'une timidité et d'une bonté devenues proverbiales dans le pays, il se montrait colère jusqu'à la férocité sitôt qu'un accident imprévu le forçait de manquer à ce qu’il appelait les lois de l'étiquette, c'est-à-dire à l'exactitude, et il était véritablement malheureux lorsqu'il se voyait forcé de retarder de quelques instants son arrivée aux lieux où il savait que l’on attendait son violon. Or, un jour il y avait grand festival parmi la gent négresse d'une plantation voisine, à six milles environ de celle qu'il habitait, et Dick en avait été nommé chef d'orchestre et maître des cérémonies. Cette fète avait lieu au cœur de l'hiver, et d'un hiver plus rigoureux qu'il ne l’est ordinairement dans ce pays ; car une neige épaisse couvrait la terre, quand, le soir venu, notre homme, après avoir vêtu ses habits de gala, se mit en route, son violon à la main, pour gagner le leu où il était attendu.
Les jeunes noirs de l'habitation également invités à cette fête, étaient partis chacun de leur côté, et notre homme voyageait seul. Il n’y avait pas de lune; quelques rares étoiles brillaient au ciel, et c’est à peine si le noir Orphée pouvait distinguer la route couverte de neige qui craquail sous ses pieds à mesure qu'il avancçait. Cette route n'était, à vrai dire, qu'un étroit sentier irrégulièrement tracé dans les profondeurs d’une forèt presque encore aussi sauvage qu’à l'époque où les Indiens étaient maîtres du pays.
Le temps était si sombre, la solitude était si profonde, que l'homme le plus brave s’en fût sans doute effrayé; mais le vieux Dick ne s’en occupait nullement, tout absorbé qu'il était par une idée fixe : arriver à temps au lieu où il était attendu. Il voyait passer devant lui des visions qui aiguillonnaient sa marche; c'étaient des groupes de noires danseuses et de sylphides à la peau d’ébène, qui frappaient avec impatience le sol du pied, et semblaient attendre en maugréant celui qui devait donner le signal du plaisir. Le fait est que le vieux Dick avait employé trop de temps à polir les boutons de son habit de gala et à arranger les boucles de ses souliers; il se trouvait un peu en retard, et la lune commençait déjà à briller sur l'horizon. Il allongea le pas
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sans se préoccuper des ombres effrayantes ni des cris lugubres qui sortaient de la p-ofondeur de la forêt. Les loups hurlaient tout autour de lui; mais il était trop accoutumé à ces bruits pour y faire aucune attention; cependant il fut bientôt forcé de s’en occuper malgré lui, En effet, il avait fait à peu près la moitié de sa route, et venait de déboucher dans un endroit moins épais de la forêt, qu'il avait l'habitude de désigner sous le nom de la vieille clairière, quand, aux rayons de la lune qui commençait à poindre, il distingua des ombres noires qui se mouvaient tout autour de lui, et entendit des bruits sinistres qui sortaient du fond des broussailles. À sa grande terreur, le pauvre vieillard s'aperçut qu'il était environné de loups qui se disposaient à lui barrer le passage et à lui couper la retraite. Bientôt il se fit tant de mouvement autour de lui, que Dick crut dans sa frayeur que les arbres eux-mêmes se détachaient du sol pour se précipiter sur lui,
Les loups n'attaquent ordinairement l’homme qu'avec beaucoup de circonspection, après maints détours et maintes hésitations, et jamais brusquement, comme ils font pour les autres animaux. Cette circonstance fut heureuse pour Dick, qui, maintenant tiré complètement de la rêverie qui l'avait longtemps absorbé, commençait à comprendre toute l'horreur du danger qui l’environnait. Les yeux des loups brillaient comme autant de lanternes ambulantes, et il voyait à chaque instant s'augmenter le nombre de ces pronostics effrayants. Le vieillard connaissait depuis trop longtemps leurs habitudes cruelles pour se méprendre sur le sort qui lui était réservé, ct il savait qu'aussitôt que le lâche troupeau se serait assuré qu'il n'y avait aucun danger caché, il se précipiterait en masse sur lui et le ‘'évorerait en un instant. Le moindre faux pas de sa part, le plus léger signe de frayeur devaient être le signal de sa perte. La seuie chance qui lui restât était de demeurer dans la clairière où il se trouvait, car il était probable que les loups n'attendaient pour l'attaquer que le moment où il rentrerait dans l'obscurité. Ces animaux, en effet, sont toujours plus audacieux dans les ténèbres. Le vieillard se rappelait aussi qu'il y avait une vieille hutte au milieu de la clairière, et il désirait la gagner, dans l'espoir d'y trouver un refuge contre les attaques de ses ennemis.
Cependant les loups se montraient à chaque minute plus au-
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dacicux, et de quelque côté que le pauvre vicillard tournt ses regards, il ne rencontrait que des yeux flamboyants dirigés sur lui et se rapprochant sensiblement. Quelques-unes de ces bêtes féroces osèrent même s'avancer assez près pour que Dick, par un mouvement instinctif, se crût obligé de les repousser avec le vioon qu'il tenait à la main. Ge mouvement fit vibrer les cordes de l'instrument, qui rendirent un son plaintif, A ce bruit inattenuu les loups s'écartèrent avec rapidité; le vieillard, à cette vue, reprit un peu d'espoir ; et aussitôt passant avec violence ses doigts à plusieurs reprises sur les cordes de l'instrument’, il en tira des sons répétés qui firent prendre la fuite aux loups qui s'étaient aventurés le plus près de lui.
Fort de cet avantage, le musicien, débarrassé des ennemis qui le serraient de plus près, se dirigea à grands pas vers la butte, non sans avoir soin de répéler souvent le bruit qui lui avait déjà été d'un si grand secours. L'effet de cette manœuvre fut magique : tous les lorps quittèrent la clairière et furent se poster à travers les arbres la queue entre les jambes et les yeux toujours fixés sur le vieillard, Cependant celui-ci continuait à s'éloigner à grands pas; la vue de ceîte fuite ne tarda pas à rendre aux loups leur férocité un moment oubliée, et ils se mirent de nouveau à sa poursuite. Si le musicien eût pu être rattrapé en ce moment, c'en était fait de lui, ies loups étaient furieux, et l’archet de Paganini lui-même n'’eût pu leur arracher une victime. Heureusement pour le vieillard qu'il atteignit encore à temps la hutte vers laquelle il se dirigeait. Il y entra précipitamment, repoussa la porte et grimpa sur le toit, poste élevé au haut duquel il se trouvait hors de danger, comparativement du moins. Je dis comparativement, et ce n’est pas sans raison, car le poste occupé par le vieil Orphée n'êiait ni commode ni sûr que comparé à la position dans laquelle le pauvre diable se trouvait encore un instant auparavant.
Cette fuite avait encore augmenté la fureur des loups, qui se précipitèrent dans l'intérieur de la cahute avec tant de rage et de rapidité, que ce :* à peine si Dick eut le temps d’arracher -ses jambes saines et sauves aux gueüles ardentes qui hurlaient après elles. Il parvint pourtant à s’insta.ier sur le toit avec tous ses membres, y compris son violon. Une fois là, et un peu remis de la frayeur qui avait un instant glacé tous ses sens, il se rap- -pela que son instrument chéri lui avait déjà une fois sauvé la
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vie. Ce fut un trait de lumière : il saisit l’archet, et d'un bras dont l'espoir avait quintuplé les forces, il fit gémir les cordes avec tant de violence, qu’on eût dit qu’un orchestre complet avait tout d'un coup envahi la forât. Les loups se turent et demeurèrent immobiles, tandis que Dick, que ce premier succès encourageait encore, redoublait son charivari.
Les choses allèreni bien pendant quelques moments; muis bientôt le musicien s’aperçut avec désespoir que le bruit ne suffisait pas pour effrayer les loups, car ces animaux revenus ce leur première surprise recommençaient leurs attaques avec plus de fureur que jamais. C’en était trop pour le pauvre Dick. Qu'on juge de sa terreur quand au même instant il entrevit le museau fa grand loup qui passait à travers les planches du toit, à deux pouces à peine de la place qu'il occupait lui-même. A cette vue il poussa un cri d’effroi, recommanda son âme à Dieu et se prépara à la mort. Mais il voulait, comme les gladiateurs, mourir avec grâce, ou plutôt imiter le cygne et faire eniendre son chaat de mort; aussi, saisissant son archet avec une nouvelle vigueur, il se mit à jouer l'air national de Yankee Doodle, requiem d’une nouvelle espèce, que le pauvre diable chantait lui-mêine sur sa propre tombe.
A peine les premières notes du fameux air se firent entendre, que le silence s'établit au bas de la hutte. L'art était vainqueur, Orphée l’emportait, les bêtes féroces étaient subjuguées, et le musicien tremblant put, en abaissant les yeux, voir que les hostilités avaient cessé, et qu’il s'était formé auiour de lui un cercle nombreux d'auditeurs tels que nos plus fameux artistes n’en ont jamais vus à leurs concerts.
Si par hasard la mélodie s’arrêtait un instant, le charme cessait aussitôt, les cris féroces recommençaient, les oreilles se dressaient, et tout annonçait que les ennemis, charmés mais non domptés, étaient tout prêts à recommencer la bataille.
Heureusement que Dick connaissait maintenant Je chemin de leur cœur ; aussi continuait-il à leur donner du yankee doodle par les oreiiles, ce qui paraissait fort les satisfaire. Les choses er arrivèrent même à ce point que le vieux ménétrier, enthousiasmé par l'approbation muette de l'assistance, oublia sa position précaire et entra si bien dans ‘esprit de son rôle, qu'il joua avec un talent et une âmo au'il n’avait jamais montrés auparavant et qu'il ne montra même jamais depuis. Ce fut là sans con-
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tredit un des plus beaux triomphes de l’art, puisque l'artiste oublia sa terreur, et que les auditeurs démentirent par leur attention soutenue le proverbe qui veut que ventre affamé n'ait pas u'oreilles.
Il n'y a pas de plaisir si grand qui n'ait sa fin, et rien ne se lasse et ue se refroidit comme l'enthousiasme. Pourtant il ne devait point en être ainsi dans cette circonstance. Dick continuait à jouer avec une énergie dont la singularité du cas peut seule donner l'explication, et ses auditeurs charmés demeuraient l'oreille dressée, assis paisiblement autour de lui, sans donner aucun signe d’impatience ni d'ennui. On ne peut savoir combien cela aurait encore duré et comment la chose aurait fini, si l’on n’était venu interrompre le concert. Les nègres de la plantation, inquiets Au retard du vieux musicien, dont ils connaissaient l'exactitude, étaient partis à sa recherche. Guidés par les sons de l'instrument, ils arrivèrent facilement à lui, et le trouvèrent installé sur son toit, jouant toujours son fameux yanhkee doodle. Le froid et la frayeur l'avaient presque paralysé; la main seule qui tenait l’archet agissait encore par une sorte de mouvement machinal, il fallut le descendre de son poste incommode et le transporter à bras jusque chez lui.
Quant à son auditoire, inutile de dire qu’il avait disparu à l'approche des nègres. »