UNE CHASSE AUX PECCARIS
— Le récit de Normau ne m'étonne pas, dit Lucien en prenant la parole aussitôt que son cousin eut cessé de parler, car il n'est pas d'animaux si sauvages et si grossiers qu'ils puissent être, qui ne se montrent cependa1' sensibles au charme de la musique. Il n'existe pas un classeur qui ne sache cela par expérience. Et si quelques-uns ignorent encore cette particularité, ce ue peut être que les naturalistes de cabinet; mais ces messieurs sont sujets à se tromper, et leurs ouvrages prétendus scientifiques fourmillent à chaque page d'erreurs grossières, Ainsi, ils répètent à satiété que tous les animaux du continent américain sont lâches et peu dangereux. Cela peut être vrai en partie : mais il y a cependant en Amérique tels et tels animaux aux-
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quels ce reproche ne saurait être justement appliqué. Dans le nouveau monde, les animaux ne sont ni moins braves ni moins féroces vis-à-vis de l’homme que dans l’ancien continent, en tenant compte, bien entendu, à chacun d’eux, de sa grandeur et de sa force.
Quand les conquérants venus d'Europe envahirent l'Amérique, et qu'ils s’avançèrent au milieu des forêts vierges, port:nt en main leurs terribles armes à feu, ils trouvèrent les bêtes sauvages toutes disposées à leur en disputer la possession. Ces animaux n'avaient eu jusqu'alors à lutter que contre les hommes à peau rouge, et étaient souvent demeurés vainqueurs dans des combats où leurs adversaires n'avaient à leur opposer qu’une lance et des flèches. 1ls se trouvèrent alors avoir à combattre un pouvoir invincible, un agent surnaturel de destruction qui frappait comme la foudre, dont il imitait le terrible grondement, L'homme rouge lui-même avait été frappé de stupeur à la vue de cet appareil inconnu; les brutes pouvaient-elles résister à sa puissance ?
Toujours vaincus dans leurs rencontres avec ces étrangers, les bêtes féroces apprirent à éviter leur présence et à se retiter devant eux, Le fusil à la main, l’homme purgea de ses hôtes primitifs les terrains sur lesquels il s’établissait, et bientôt les animaux, refoulés de frontière en frontière, ne parurent plus qu’en petit nombre sur les terres où l’homme avait définitivement érigé son pouvoir,
La panthère devant laquelle le chasseur prenait autrefois la fuite, apprit à devenir plus circonspecte, et d’'assaillant qu’elle était auparavant, elle s’estima heureuse de laisser passer l'homme à sa portée sans attirer ses regards et sa colère. L'ours noir, qu'aucun obstacle n’arrêtait, et qui avait pourtant la réputation d’un voleur audacieux, prêt à fourrcr le bout de son nez froid en tous lieux où il voyait quelque chose à prendre, changea si bien ses habitudes, que son nom devint synonyme de prudence et de circonspection. Il en fut de même de tous les autresanimaux.
Faut-il pour cela les accuser de couardise et de lâcheté, et ne doit-on pas plutôt rendre hommage à la sagacité de l'instinct qui leur a fait comprendre que devant un ennemi armé d’une puissance aussi redoutable, il n’y avait d'autre parti à prendre que d'éviter prudemment sa rencontre,
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ns Île Malgré cette timidité des animaux du nouveau monde, pas+ 2oins sée aujourd'hui presque en chose jugée, je voudrais bien voir nte- un des naturalistes qui y croient le plus, égaré pendant une nuit ur et seulement dans quelque forêt de la Louisiane ou au milieu des bayous du Mississipi, et juger quelle figure i: ferait s’il se trouvait que, aux prises avec une panthère ou un ours noir, en admettant 1, en même qu'il eût eu la précaution de s’armer jusqu'aux dents de sau- pistolets et de fusils.
ani- Le fait de l'introduction des armes à feu, qui a modifié la nes à surface du globe au physique aussi bien qu’au moral, n’a pas s des eu moins d'influence sur les bêtes féroces que sur les hommes une de race sauvage. A celle-ci elle à fini par donner la civilisation, e un à ceux-là 6: a apporté la prudence et la circonspection. rap- Avant que la conquête des Indes orientales par l'Angleterre ent, eût apporté dans ce pays l'usage des armes à feu, les lions, les 1e de tigres et les autres bêtes féroces y exerçaient quelquefois des à sa ravages si terribles, qu'on cite des villages entiers dépeuplés par un seul animal ; il ne fallait rien moins que des armées pour , les combattre ces sauvages adversaires ; encore ces armées n'or de- saient-elles pas toujours s'aventurer au milieu des jongles et pri- revenaient-elles souvent sans avoir obtenu un grand résultat. ani- Quand les officiers anglais commencèrent à chasser le lion et le u’en tigre dans ces contrées, cela fut considéré avec raison comme rigé la chose la plus périlleuse du monde ; aussi les mémoires et les correspondances du temps sont-ils pleins d'histoires effrayantes s la de chasseurs qui ont trouvé la mort sous la griffe et la dent de 'elle ces terribles animaux. À cette époque, le tigre n'hésitait point sser à attaquer une bande d'hommes armés; il s’élançait au miliou Durs des groupes sans s'inquiéter du nombre ni de la force, et saisis- Épu- sait sa victime sans considération de rang, de couleur ni d'énez paulettes. Plus hardi encore que le tigre, le lion s’aventurait igea jusqu’au milieu des campements, et allait chercher jusque sous Pnce la gueule des fusils la proie qu’il convoitait. ani- Aujourd'hui les choses sont bien changées, et l’on n'entend plus guère parler d'hommes dévorés par ces bêtes féroces; les ne rares exceptions qui sont encore signalées se passent toutes nct dans l'intérieur, au fond des forêts du Bengale et de l'Afrique, une dans les lieux où n'ont point encore retenti les terribles détodre nations des fusils des chasseurs anglais, et ces chasses sont de-
venues des plaisirs si peu dangereux que le plus placide bour-
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geois pourrait y assister sans autre précaution qu'un peu de coton dans les oreilles pour amortir le bruit des rugissements, et un flacon de sels dans ses poches pour soutenir ses esprits au moment où le sang de es bêtes féroces commence à couler.
Ces tigres, autrefois si redoutés, se cachent maintenant au fond des cavernes et dans les profondeurs des jungles, et n’en sortent que quand les fusées, les grenades et les coups de fusil leur ont rendu la place impossible à tenir plus longtemps. Le lion lui-même, ce roi des animaux, se cache dans le fourré, et ne le quitte que lorsque les blessures ont porté sa rage et sa douleur au point de lui faire oublier toute prudence. En dehors de leurs relations avec l’homme, ces animaux n’ont cependant rien perdu de leur caractère primitif, c'ect toujours 1. même courage et la même férocité qu’autrefois. Ce.a ne prouvet-il pas, comme je le disais plus haut, la présence d'un instinct qui, chez les animaux, équivaut presque à !a raison.
Ces modifications du caractère et des habitudes des animaux par rapport à l’homme ne sont pas limitées aux seuls quadrupèdes ; les oiseaux et les autres êtres animés les ont également subies chacun dans un degré proportionné à leur intelligence. Ainsi, il n’est personne qui ne sache avec quelle habileté le gibier à plumes et toute la famille des oiseaux de proie sait distingver un homme sans fusil d’un homme armé de cet instrument de destruction, et c'est chcse connue aussi que les chasseurs emploient toutes sortes de stratagèmes pour les tromper à cet égard.
Cependant leurs habitudes ne sont point modifiées sous tous les autres rapports. Ainsi, par exemple, l'aigle à tête blanche demeure, en dehors de ses relations avec l’homme, tel qu'il était autrefois; il continue, comme par le passé, à poursuivre le vautour dans les plaines de l'air, et à lui faire dégorger la nourriture qu'il vient d’absorber. Il dérobe toujours au faucon pêcheur le poisson dont il a su s'emparer, et continue avec la même férocité à arracher les yeux aux daims blessés et aux bisons tombés en arrière du troupeau.
Mais toute règle a ses exceptions, et c'est cr que le récit suivant vous démontrera, je l'espère.
Les armes à feu n’ont produit aucun changement sur le caractère et les habitudes du peccari, et je crois que l’homme parviendrait à enfermer dans un tube de fer toutes les foudres